Le rendez-vous a été fixé dans un pub très fréquenté par les Eurocrates, à deux pas de la Commission, à Bruxelles. Dans quelques heures, l'établissement va devoir fermer ses portes, pour trois semaines au moins. Le temps se prépare à être suspendu. Comme les activités d'Ignazio Cocchiere, un trentenaire qui prend provisoirement part à sa dernière journée au bureau.

Depuis un an et demi, l'homme est fonctionnaire à l'Unité Sport de la Commission européenne, après avoir passé quatre ans au Parlement européen. À part ça, il joue au foot depuis l'été dernier à l'Eendracht Alost. Il a débarqué dans le football belge un peu par hasard, en 2013. Avant ça, il a été formé à l'Inter. Il est ensuite passé professionnel dans les divisions inférieures en Italie et a évolué en Suisse.

" J'ai été champion d'Italie U21 avec l'Inter. Je jouais avec Mario Balotelli. Mon compagnon de chambre, c'était Leonardo Bonucci, qui est maintenant à Juventus et joue en équipe nationale. On s'entraînait souvent avec le noyau A, où évoluaient Zlatan Ibrahimovic et Javier Zanetti. Le coach, c'était Roberto Mancini. Mais je voulais absolument commencer des études en sciences politiques et je suis heureux qu'aucun entraîneur ne m'ait dissuadé de combiner foot et université. Parce qu'il y a combien de footballeurs qui peuvent bien vivre de leur sport en Italie ?

Pour ça, il faut jouer minimum dix saisons en Serie A ou en Serie B. Avant, on avait plus de cent clubs professionnels en Italie. Mais ils font faillite les uns après les autres. Je continue à me demander comment on peut se reconvertir dans la vie après avoir joué dix ans dans un petit club si on n'a pas fait d'études. Moi, j'ai su être professionnel dans les divisions inférieures en Italie et aussi en Suisse, quand j'étudiais à l'université de Genève. Je n'ai jamais regretté de ne pas avoir tout misé sur le foot. "

" Je ne suis pas plus dangereux qu'un Belge "

Comment t'es-tu retrouvé à jouer au foot en Belgique ?

IGNAZIO COCCHIERE : Un pur hasard. J'arrive en Belgique pour terminer ma thèse en 2013. Un dimanche, je suis allé voir un match de l'Union Saint-Gilloise, qui était alors en D3. Dans la tribune, je suis tombé sur Ibrahim Maaroufi. On avait joué ensemble chez les jeunes de l'Inter. Il rentrait d'Iran et il se préparait à signer pour l'Union. Il m'a demandé pourquoi je ne passais pas un test. Je l'ai fait et, une semaine plus tard, on m'a proposé un contrat. Cette saison-là, j'ai marqué le but qui a permis à l'Union de sauver sa place en D3. Puis on est montés en D2. J'y ai passé trois ans et demi, ça n'a été que du bonheur, la plus belle expérience de ma carrière. Après ça, j'ai joué trois ans à Dender où je suis devenu le meilleur buteur de l'histoire du club. L'été dernier, j'ai dû faire un choix : redevenir professionnel ou privilégier mon boulot en jouant plus bas. Je pouvais alors signer à Deinze, mais j'ai préféré garder mon job. Au final, j'ai joué environ 200 matches en Belgique et j'ai marqué nonante buts, déjà douze cette année à Alost.

Les clubs voient qu'on touche à leurs intérêts, c'est pour ça qu'il ne faut pas leur laisser la possibilité de décider. " Ignazio Cocchiere

En attendant, le foot est suspendu, pour toi comme pour tous les autres joueurs amateurs.

COCCHIERE : Dimanche dernier, on a encore joué tout à fait normalement à Diegem. Il y avait beaucoup de supporters d'Alost qui avaient fait le déplacement et tout le monde s'est encore serré la main. Mardi et mercredi, on s'est entraînés normalement, puis jeudi, la décision de suspendre le foot jusqu'au 3 avril a été annoncée. Jeudi soir, on s'est encore rassemblés au club et notre préparateur physique nous a remis un programme individuel. À Alost aussi, on a tous un GPS et une montre polar. Il reste six matches à jouer et on a encore un objectif. On est encore en course pour le titre et la montée. Donc, on doit être prêts si le championnat reprend.

Tu es originaire de Lombardie, la région d'Italie la plus touchée par le coronavirus. Tu as l'impression que les gens ont peur de toi, qu'ils t'évitent ?

COCCHIERE : À peine. Je suis Italien mais je travaille en Belgique depuis des années. Je ne suis pas allé en Italie depuis plusieurs mois. Donc, je ne représente pas plus une menace que n'importe quel Belge.

Comment se porte ta famille ? Tu es inquiet ?

COCCHIERE : On se téléphone régulièrement, ces derniers temps encore plus que d'habitude. Ma famille habite à deux heures de route de l'épicentre du virus. La Lombardie, c'est grand, presque aussi grand et presque aussi peuplé que la Belgique. Mon père est retraité, ma mère est docteur dans un hôpital à Milan. Là où mes parents résident, il y a très peu de personnes infectées pour le moment. J'appelle aussi mes copains qui habitent toujours là-bas, ils me tiennent au courant de tout ce qui se passe dans la vie quotidienne.

" Klopp a raison, les acteurs du foot n'ont rien à dire "

C'est maintenant la panique en Belgique. Comment tu le vis, en sachant ce qui s'est déjà passé dans ton pays ?

COCCHIERE : L'avantage ici, si on peut parler d'avantage dans le contexte actuel, c'est que vous avez déjà pu voir comment ça se passe en Italie. Là-bas, ils ont un peu hésité avant de prendre des mesures fortes. Et donc, les premières décisions étaient insuffisantes. Les gens des régions les plus touchées ont continué à se déplacer et ils ont infecté des personnes d'autres régions. Entre-temps, ils ont pris des mesures draconiennes et responsables. En Belgique et dans d'autres pays, on a pris des mesures pour anticiper. Vous avez pris ces mesures avant que la courbe d'infection prenne des proportions démesurées. En Italie, ils ne l'ont fait que quand la courbe était déjà très haute.

Ignazio Cocchiere devant l'un des bâtiments des institutions européennes : " Rester quelques semaines à la maison, ça représente quoi, finalement ? ", GETTY
Ignazio Cocchiere devant l'un des bâtiments des institutions européennes : " Rester quelques semaines à la maison, ça représente quoi, finalement ? " © GETTY

Tes parents paniquent ?

COCCHIERE : Mon père me dit que quand il sort, il n'y a personne dans les rues. Les gens gèrent la situation intelligemment. Paniquer, ça n'aide jamais. Il faut réfléchir à tout ce qu'on fait, en Belgique comme en Italie. Le respect mutuel, c'est une clé pour sortir de la crise.

Tu peux comprendre tout ce qu'on demande maintenant aux gens ici et en Italie, et ce qu'on demande aux sportifs ?

COCCHIERE : Absolument. Quand j'ai appris les mesures drastiques prises par le gouvernement italien, j'ai trouvé que c'étaient les bonnes décisions. Et directement, j'ai espéré que la Belgique allait faire la même chose. J'ai été soulagé quand le gouvernement belge l'a annoncé. Je rejoins Jürgen Klopp quand il dit que ce n'est pas aux footballeurs et aux entraîneurs de décider s'ils stoppent ou non leurs activités. La décision doit être prise par les responsables politiques et par le secteur médical. Les joueurs doivent juste accepter et respecter. Je vais même plus loin : les footballeurs doivent montrer l'exemple, profiter de leur popularité pour le faire. Et, donner l'exemple, c'est appliquer les consignes à la lettre. Ça veut dire rester à la maison, s'entraîner chez soi, aller courir seul. Les footballeurs doivent montrer l'exemple parce qu'ils sont des exemples pour les jeunes, pour les supporters, pour l'opinion publique.

Avant la dernière journée disputée en Serie A et en Serie B, les joueurs avaient insisté, via leur syndicat, pour qu'on ne joue pas, même pas dans des stades vides.

COCCHIERE : Ils avaient le droit de faire ça, tout le monde a le droit de donner son avis dans une démocratie. Mais ce n'est pas aux footballeurs ou à d'autres sportifs de prendre des décisions pareilles. Les joueurs n'ont pas tous les éléments en mains, ce n'est pas leur domaine. Si tu me demandes quelles actions il faut acheter en bourse, tu n'es pas non plus à la bonne adresse parce que ce n'est pas mon truc. Il y a des personnes qualifiés pour prendre des décisions, et ça a été fait entre-temps. Je constate qu'en Belgique aussi, il y a des discussions. Tous les clubs ne sont pas sur la même longueur d'onde, ils voient qu'on touche à leurs intérêts. C'est justement pour ça qu'il ne faut pas leur laisser la possibilité de décider. La santé passe avant tout le reste. Tout le monde doit montrer du respect, penser aux autres, pas seulement à son propre cas.

" Je vais travailler à domicile "

Tu n'es pas seulement concerné parce que tu es footballeur. Tu travailles aussi à la Commission européenne. Comment ça se passe ?

COCCHIERE : On nous a conseillé de travailler à domicile et c'est ce que je vais faire. Et le soir, je pourrai aller courir au Bois de la Cambre.

Tu ne trouves pas que tout ce qu'on nous demande, c'est exagéré ?

COCCHIERE : Les Italiens arrivent à faire la part des choses. Ils rappellent qu'on avait imposé à nos grands-parents d'aller au front au moment de la guerre. Nous, on nous demande de rester quelques semaines à la maison. Par rapport à ce qu'on a demandé aux générations précédentes, est-ce que c'est un sacrifice démesuré ? Non, quand même. C'est le moment pour faire un effort et montrer l'exemple. C'est le moment d'être solidaire. À cause de ce manque de solidarité, ça a dérapé en Chine, en Italie et en Espagne. On traverse un mauvais moment, et comme dans les mauvais moments en football, il faut faire un effort supplémentaire quand ça arrive. Rester quelques semaines à la maison, ça représente quoi, finalement ?

Des Belges en Italie témoignent

Heleen Jacques, Red Flame avec 95 caps au compteur, évolue dans le championnat italien avec Sassuolo. Elle était au premier rang quand la situation s'est emballée là-bas. Elle est entre-temps rentrée en Belgique. Tout comme une autre internationale belge du championnat d'Italie, Diede Lemey.

" Ce qui m'a le plus frappée, c'est la vitesse à laquelle la situation s'est accélérée ", témoigne Heleen Jacques. " Il y a un bon mois, on s'entraînait et on jouait nos matches tout à fait normalement. Puis, la situation a empiré aux alentours des vacances de carnaval. Dans un premier temps, des entraînements ont été annulés, c'était une mesure de précaution. Puis on est passées à un autre régime : des entraînements plus tard, en petits groupes, avec personne d'autre au centre, pour éviter les contacts. Après ça, les matches ont été supprimés. "

Elle a quitté l'Italie dans une ambiance particulière. " Les deux derniers jours, on ne trouvait plus tout dans les magasins et beaucoup de gens se baladaient avec un masque. Ce n'était plus agréable de sortir. Là-bas, les personnes âgées ont beaucoup moins tendance qu'ici à aller dans des maisons de repos, elles restent plus longtemps dans la famille. Ça ne fait qu'augmenter les risques. Donc, j'ai compris qu'on prenne subitement des mesures très fortes. "

Des coéquipières en isolement complet

" J'ai assisté aux premiers pillages dans des supermarchés ", explique Diede Lemey. " Heureusement, je n'étais plus en Italie quand le pic de l'épidémie est arrivé. Sur les réseaux sociaux, je vois entre-temps qu'il y a pas mal d'actions qui ont été mises en place, et ce qui me frappe surtout, c'est que les Italiens font tout pour s'entraider. "

Les deux joueuses ont quitté l'Italie avant le lockdown parce qu'elles devaient être en Belgique pour un rassemblement des Red Flames en vue de l'Algarve Cup. " On est entre-temps restées au pays, sur les conseils de notre bureau de management ", poursuit Heleen Jacques. " À peine rentrées, on a de nouveau été confrontées aux mêmes scènes, aux mêmes conséquences du coronavirus. C'est une situation bizarre. Le football est mon métier mais je ne peux pas retourner à l'endroit où je suis censée l'exercer. Je ne suis pas la seule. Justine Vanhaevermaet ne peut pas repartir en Norvège, Tessa Wullaert ne peut pas rentrer à Manchester.

Les dirigeants de Sassuolo sont bien d'accord. Provisoirement, ils ne s'attendent pas à nous revoir avant le 25 mars. Le championnat féminin est de toute façon à l'arrêt jusqu'au 3 avril au plus tôt. J'ai eu entre-temps des contacts avec des coéquipières. Pour elles, la situation est plus grave parce qu'elles vivent en isolement complet. Elles n'ont plus le droit d'aller dans les salles de sport, alors elles ont cherché des sites extérieurs pour continuer à pratiquer une activité physique, jusqu'au jour où notre coach a dit qu'elles ne pouvaient plus sortir."

Plutôt en Belgique qu'en Italie

" On essaie d'arranger quelque chose via l'équipe nationale. La première option, c'était de s'entraîner avec un club belge pour entretenir notre condition en vue du match de qualification pour l'EURO prévu contre la Suisse le 14 avril, mais elle est déjà tombée à l'eau entre-temps. Heureusement que j'ai un vélo et des rouleaux chez moi. Il y a aussi un petit terrain de foot dans mon quartier et on peut toujours aller courir. "

" J'ai été frappée par la communication très claire de notre club ", enchaîne Diede Lemey. " Ils nous demandent régulièrement comment on se sent, si on a éventuellement envie de rentrer en Italie, si ça n'a pas trop d'incidences sur notre vie familiale. Dans un premier temps, j'ai envisagé de retourner à Sassuolo, parce que c'est quand même notre métier. Mais après avoir bien réfléchi, j'ai préféré rester en Belgique. Ça n'aurait servi à rien de passer des journées entières devant ma télé en Italie. La saison court en principe jusqu'au 23 mai, mais trois matches de championnat et un match de Coupe ont déjà été annulés. Je crains qu'on annule tout, que la saison soit finie. "

Impossible de soigner un footballeur qui se blesserait gravement

Samir Ujkani est à Turin quand on le contacte. On entend les voix de sa femme et de sa fille. " Cette période difficile permet de profiter plus de sa famille ", lâche le joueur belgo-kosovar de Torino. Il a grandi chez nous et est passé par les Espoirs d'Anderlecht avant de se retrouver à Palerme. On est le vendredi 13 et il avoue que la situation l'effraie.

" Au début, personne ne prenait le coronavirus vraiment au sérieux en Italie. On avait l'impression que c'était un virus innocent et les gens faisaient des blagues sur le sujet. Très vite, des amis de Crémone, où j'ai joué, m'ont expliqué que c'était très sérieux et qu'on avait intérêt à tout fermer. Puis des gens ont commencé à mourir et on est maintenant à un point où tous les hôpitaux débordent, où les médecins et les infirmières doivent travailler non-stop, ils sont sur les genoux et ne peuvent plus soigner des malades atteints d'autres pathologies.

On s'est encore entraînés au début de cette semaine, mais sans contact physique. On nous a dit que si un joueur se blessait gravement, on ne pourrait pas le soigner parce qu'il n'y a plus de places dans les hôpitaux. Le problème, c'est qu'à cause du nombre très élevé de décès, une panique s'est installée dans la population et beaucoup de gens vont spontanément à l'hôpital pour se faire contrôler. "

Dans la même ville, à la Juventus, le défenseur Daniele Rugani a été testé positif au coronavirus. Jusqu'ici, personne n'est encore touché à Torino. " On a entre-temps reçu l'ordre de rester le plus possible à la maison pour limiter les contacts. On verra si le championnat pourra reprendre. Après trois semaines d'arrêt, on est dans le même état physique qu'après une intersaison, il faut refaire une préparation pour être à 100 %. L'entraîneur nous envoie un programme d'entretien, mais ça, on le fait aussi en temps normal, en plus d'entraînements de deux heures sur le terrain.

Un gardien de but tombe peut-être 120 fois par séance, maintenant il ne tombe plus du tout. La situation n'est pas simple, point de vue physique mais aussi côté mental. On entend qu'il y a toujours plus de morts et on pense surtout à notre santé. L'état d'esprit est évidemment très différent. On a des contacts entre joueurs tous les jours sur notre groupe Whatsapp et le club nous tient au courant de tout ce qu'il faut faire. "

Samir Ujkani est international avec le Kosovo, qui peut toujours se qualifier pour l'EURO. Quand on le contacte, il a abandonné ses illusions. " On ne va pas jouer le barrage contre la Macédoine, évidemment. Plus on voyage, plus on prend de risques de contamination. C'est mieux d'attendre que tout se calme. "

Le rendez-vous a été fixé dans un pub très fréquenté par les Eurocrates, à deux pas de la Commission, à Bruxelles. Dans quelques heures, l'établissement va devoir fermer ses portes, pour trois semaines au moins. Le temps se prépare à être suspendu. Comme les activités d'Ignazio Cocchiere, un trentenaire qui prend provisoirement part à sa dernière journée au bureau. Depuis un an et demi, l'homme est fonctionnaire à l'Unité Sport de la Commission européenne, après avoir passé quatre ans au Parlement européen. À part ça, il joue au foot depuis l'été dernier à l'Eendracht Alost. Il a débarqué dans le football belge un peu par hasard, en 2013. Avant ça, il a été formé à l'Inter. Il est ensuite passé professionnel dans les divisions inférieures en Italie et a évolué en Suisse. " J'ai été champion d'Italie U21 avec l'Inter. Je jouais avec Mario Balotelli. Mon compagnon de chambre, c'était Leonardo Bonucci, qui est maintenant à Juventus et joue en équipe nationale. On s'entraînait souvent avec le noyau A, où évoluaient Zlatan Ibrahimovic et Javier Zanetti. Le coach, c'était Roberto Mancini. Mais je voulais absolument commencer des études en sciences politiques et je suis heureux qu'aucun entraîneur ne m'ait dissuadé de combiner foot et université. Parce qu'il y a combien de footballeurs qui peuvent bien vivre de leur sport en Italie ? Pour ça, il faut jouer minimum dix saisons en Serie A ou en Serie B. Avant, on avait plus de cent clubs professionnels en Italie. Mais ils font faillite les uns après les autres. Je continue à me demander comment on peut se reconvertir dans la vie après avoir joué dix ans dans un petit club si on n'a pas fait d'études. Moi, j'ai su être professionnel dans les divisions inférieures en Italie et aussi en Suisse, quand j'étudiais à l'université de Genève. Je n'ai jamais regretté de ne pas avoir tout misé sur le foot. " Comment t'es-tu retrouvé à jouer au foot en Belgique ? IGNAZIO COCCHIERE : Un pur hasard. J'arrive en Belgique pour terminer ma thèse en 2013. Un dimanche, je suis allé voir un match de l'Union Saint-Gilloise, qui était alors en D3. Dans la tribune, je suis tombé sur Ibrahim Maaroufi. On avait joué ensemble chez les jeunes de l'Inter. Il rentrait d'Iran et il se préparait à signer pour l'Union. Il m'a demandé pourquoi je ne passais pas un test. Je l'ai fait et, une semaine plus tard, on m'a proposé un contrat. Cette saison-là, j'ai marqué le but qui a permis à l'Union de sauver sa place en D3. Puis on est montés en D2. J'y ai passé trois ans et demi, ça n'a été que du bonheur, la plus belle expérience de ma carrière. Après ça, j'ai joué trois ans à Dender où je suis devenu le meilleur buteur de l'histoire du club. L'été dernier, j'ai dû faire un choix : redevenir professionnel ou privilégier mon boulot en jouant plus bas. Je pouvais alors signer à Deinze, mais j'ai préféré garder mon job. Au final, j'ai joué environ 200 matches en Belgique et j'ai marqué nonante buts, déjà douze cette année à Alost. En attendant, le foot est suspendu, pour toi comme pour tous les autres joueurs amateurs. COCCHIERE : Dimanche dernier, on a encore joué tout à fait normalement à Diegem. Il y avait beaucoup de supporters d'Alost qui avaient fait le déplacement et tout le monde s'est encore serré la main. Mardi et mercredi, on s'est entraînés normalement, puis jeudi, la décision de suspendre le foot jusqu'au 3 avril a été annoncée. Jeudi soir, on s'est encore rassemblés au club et notre préparateur physique nous a remis un programme individuel. À Alost aussi, on a tous un GPS et une montre polar. Il reste six matches à jouer et on a encore un objectif. On est encore en course pour le titre et la montée. Donc, on doit être prêts si le championnat reprend. Tu es originaire de Lombardie, la région d'Italie la plus touchée par le coronavirus. Tu as l'impression que les gens ont peur de toi, qu'ils t'évitent ? COCCHIERE : À peine. Je suis Italien mais je travaille en Belgique depuis des années. Je ne suis pas allé en Italie depuis plusieurs mois. Donc, je ne représente pas plus une menace que n'importe quel Belge. Comment se porte ta famille ? Tu es inquiet ? COCCHIERE : On se téléphone régulièrement, ces derniers temps encore plus que d'habitude. Ma famille habite à deux heures de route de l'épicentre du virus. La Lombardie, c'est grand, presque aussi grand et presque aussi peuplé que la Belgique. Mon père est retraité, ma mère est docteur dans un hôpital à Milan. Là où mes parents résident, il y a très peu de personnes infectées pour le moment. J'appelle aussi mes copains qui habitent toujours là-bas, ils me tiennent au courant de tout ce qui se passe dans la vie quotidienne. C'est maintenant la panique en Belgique. Comment tu le vis, en sachant ce qui s'est déjà passé dans ton pays ? COCCHIERE : L'avantage ici, si on peut parler d'avantage dans le contexte actuel, c'est que vous avez déjà pu voir comment ça se passe en Italie. Là-bas, ils ont un peu hésité avant de prendre des mesures fortes. Et donc, les premières décisions étaient insuffisantes. Les gens des régions les plus touchées ont continué à se déplacer et ils ont infecté des personnes d'autres régions. Entre-temps, ils ont pris des mesures draconiennes et responsables. En Belgique et dans d'autres pays, on a pris des mesures pour anticiper. Vous avez pris ces mesures avant que la courbe d'infection prenne des proportions démesurées. En Italie, ils ne l'ont fait que quand la courbe était déjà très haute. Tes parents paniquent ? COCCHIERE : Mon père me dit que quand il sort, il n'y a personne dans les rues. Les gens gèrent la situation intelligemment. Paniquer, ça n'aide jamais. Il faut réfléchir à tout ce qu'on fait, en Belgique comme en Italie. Le respect mutuel, c'est une clé pour sortir de la crise. Tu peux comprendre tout ce qu'on demande maintenant aux gens ici et en Italie, et ce qu'on demande aux sportifs ? COCCHIERE : Absolument. Quand j'ai appris les mesures drastiques prises par le gouvernement italien, j'ai trouvé que c'étaient les bonnes décisions. Et directement, j'ai espéré que la Belgique allait faire la même chose. J'ai été soulagé quand le gouvernement belge l'a annoncé. Je rejoins Jürgen Klopp quand il dit que ce n'est pas aux footballeurs et aux entraîneurs de décider s'ils stoppent ou non leurs activités. La décision doit être prise par les responsables politiques et par le secteur médical. Les joueurs doivent juste accepter et respecter. Je vais même plus loin : les footballeurs doivent montrer l'exemple, profiter de leur popularité pour le faire. Et, donner l'exemple, c'est appliquer les consignes à la lettre. Ça veut dire rester à la maison, s'entraîner chez soi, aller courir seul. Les footballeurs doivent montrer l'exemple parce qu'ils sont des exemples pour les jeunes, pour les supporters, pour l'opinion publique. Avant la dernière journée disputée en Serie A et en Serie B, les joueurs avaient insisté, via leur syndicat, pour qu'on ne joue pas, même pas dans des stades vides. COCCHIERE : Ils avaient le droit de faire ça, tout le monde a le droit de donner son avis dans une démocratie. Mais ce n'est pas aux footballeurs ou à d'autres sportifs de prendre des décisions pareilles. Les joueurs n'ont pas tous les éléments en mains, ce n'est pas leur domaine. Si tu me demandes quelles actions il faut acheter en bourse, tu n'es pas non plus à la bonne adresse parce que ce n'est pas mon truc. Il y a des personnes qualifiés pour prendre des décisions, et ça a été fait entre-temps. Je constate qu'en Belgique aussi, il y a des discussions. Tous les clubs ne sont pas sur la même longueur d'onde, ils voient qu'on touche à leurs intérêts. C'est justement pour ça qu'il ne faut pas leur laisser la possibilité de décider. La santé passe avant tout le reste. Tout le monde doit montrer du respect, penser aux autres, pas seulement à son propre cas. Tu n'es pas seulement concerné parce que tu es footballeur. Tu travailles aussi à la Commission européenne. Comment ça se passe ? COCCHIERE : On nous a conseillé de travailler à domicile et c'est ce que je vais faire. Et le soir, je pourrai aller courir au Bois de la Cambre. Tu ne trouves pas que tout ce qu'on nous demande, c'est exagéré ? COCCHIERE : Les Italiens arrivent à faire la part des choses. Ils rappellent qu'on avait imposé à nos grands-parents d'aller au front au moment de la guerre. Nous, on nous demande de rester quelques semaines à la maison. Par rapport à ce qu'on a demandé aux générations précédentes, est-ce que c'est un sacrifice démesuré ? Non, quand même. C'est le moment pour faire un effort et montrer l'exemple. C'est le moment d'être solidaire. À cause de ce manque de solidarité, ça a dérapé en Chine, en Italie et en Espagne. On traverse un mauvais moment, et comme dans les mauvais moments en football, il faut faire un effort supplémentaire quand ça arrive. Rester quelques semaines à la maison, ça représente quoi, finalement ?