Henri Depireux a bien mérité du football belge. Joueur légendaire du RFC Liège puis du grand Standard de la fin des années '60, celui que l'on surnommait le " King " dans la Cité Ardente aurait été une valeur sûre chez les Diables Rouges aussi si, au poste de 10, il n'avait pas été barré par un certain Paul Van Himst, sacré meilleur footballeur belge du XXe siècle.

Après avoir fourbi ses armes comme joueur-entraîneur en D3, tour à tour à Bas-Oha, Tilleur et Namur, le bel Henri tenta la grande aventure en tant que coach à Belenenses, au Portugal. C'était là le début d'un vaste périple à l'étranger qui l'aura mené successivement en Suisse, en France, en Afrique du Nord ainsi qu'aux Émirats Arabes Unis.

Après une pige à Seraing, en qualité de manager sportif, il y a trois ans, l'homme vient de reprendre son bâton de pèlerin. À nouveau comme T1, mais au KV Woluwé-Zaventem ce coup-ci. Sa mission : sauver le club, mal embarqué pour l'heure en division 3 amateurs, puisqu'il y occupe l'un des sièges basculants.

Pour ce faire, il n'hésite pas à rallier le club de la périphérie bruxelloise à raison de trois fois par semaine (et une quatrième pour les besoins du match) au départ de son domicile à Visé : 280 kilomètres aller-retour. C'est assez dire si, du haut de ses 75 ans, il en veut toujours.

Henri, comment avez-vous abouti au KV Woluwé-Zaventem ?

HENRI DEPIREUX : À l'instigation de Sacha Tavernier. Bras droit du président du club, Mesrop Yagan, il est aussi le parrain de ma fille Alexandra. Notre amitié remonte au tout début des années '60, à l'époque où j'évoluais en Première du RFC Liégeois alors que lui militait en catégories d'âge du Standard. Malgré des trajectoires ô combien différentes, nous sommes toujours restés en contact. En février dernier, il m'a demandé de voler au secours des banlieusards bruxellois, qui filaient du mauvais coton en division 3 amateurs. Je ne pouvais rester insensible à cet appel à l'aide et j'ai accepté.

Je dois composer à Woluwé-Zaventem avec le noyau le plus jeune de la série. Le sauvetage, c'est pas gagné... " Henri Depireux

" Par rapport aux adversaires, on manque cruellement d'expérience "

Pour quelqu'un, comme vous, qui a été sélectionneur du Cameroun autrefois, le décalage n'est-il pas trop saisissant ?

DEPIREUX : Il y a un point commun entre les Lions Indomptables et mon emploi actuel : le football. Et il est et restera à jamais ma raison de vivre. Musset a dit un jour : " Qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse. " Cette phrase est d'application pour moi. Car quel que soit le niveau où je travaille, je prends mon pied. Peu importe l'enseigne, ce qui me botte, c'est le foot stricto sensu. C'est lui mon ivresse. Et je trouve autant de plaisir à ce niveau qu'au plus haut échelon, même si les objectifs ne sont forcément pas les mêmes.

Champion avec Bellinzona, lors de votre premier passage dans ce club jadis, vous voilà aujourd'hui mêlé à la lutte pour le maintien.

DEPIREUX : Le challenge, à savoir assurer la survie, ne sera pas une sinécure. À la mi-février, j'ai assisté pour la première fois, en tant que spectateur, à un match du club. C'était face au dernier, Oostkamp, où l'équipe a finalement été battue 4-1. J'avoue, sur le moment, ne pas avoir compris. Car ce même adversaire avait été défait 6-2 à l'aller. Renseignements pris, d'un match à l'autre, pas moins de 9 joueurs qui avaient à l'époque effectué ce déplacement en Flandre occidentale, s'étaient volatilisés entre-temps. Et non des moindres car il s'agissait, pour la plupart, d'éléments chevronnés. Il me faut donc composer, aujourd'hui, avec le noyau le plus jeune de notre D3. C'est pas gagné d'avance dans ces conditions.

Que vous inspire cette compétition moins de deux mois après vos débuts comme coach ?

DEPIREUX : Sur le plan purement footballistique, nous ne sommes pas moins forts que les ténors de notre série, Merelbeke, Wetteren ou Pepingen-Halle. Mais, par rapport à eux, nous manquons singulièrement d'expérience. Face à ces deux derniers adversaires, qui nous ont respectivement vaincus sur les marques de 1-3 et 7-1, nous n'avons concédé pas moins de quatre penalties. Oui, quatre ! Et ce, alors que notre but n'était même pas en danger. Cette absence de planche ne cesse de nous jouer des tours pendables. Les jeunes, c'est bien. Mais il faut des gars matures pour les encadrer. C'est un constat valable partout. Pourquoi Yari Verschaeren est-il performant à Anderlecht ? Tout simplement car Yannick Bolasie est là, pour le sublimer.

Eden Hazard trouve toujours une solution là où il n'y en a pas. C'est la marque des grands. " Henri Depireux

" Certains Anderlechtois sont indignes de porter le maillot mauve "

La perche est ainsi tendue vers les play-offs 1. Que pensez-vous des Mauves, précisément ?

DEPIREUX : Perso, je n'ai jamais vu un Anderlecht aussi faible de ma vie. Et j'ai quand même 75 ans, c'est tout dire ! Je ne vois vraiment pas quel joueur du Sporting actuel aurait eu sa place dans la grande équipe que j'ai affrontée au cours des années '60 et '70. Avec Paul Van Himst à la baguette et Robby Rensenbrink comme exécuteur des hautes oeuvres. À présent, on est loin du compte. Certains sont tout simplement indignes de porter le maillot mauve. Que fait donc ce James Lawrence au Parc Astrid ? Et ce qui vaut pour lui peut être étendu à la moitié de l'effectif. Honnêtement, cet Anderlecht-là ne vaut pas plus qu'une quatrième place. Et encore, car à choisir entre Gand et lui, mes faveurs vont aux Buffalos. Quant au top-3, il est connu.

En compagnie de Sacha Tavernier, l'ami qui aura été à la base de sa venue au KV Woluwé-Zaventem., BELGAIMAGE
En compagnie de Sacha Tavernier, l'ami qui aura été à la base de sa venue au KV Woluwé-Zaventem. © BELGAIMAGE

Oui, mais dans quel ordre ?

DEPIREUX : J'ose espérer que Genk sera couronné pour l'ensemble de son oeuvre cette saison. Il le mérite car son parcours a été impressionnant, tant sur la scène nationale qu'européenne. Le hic, évidemment, c'est qu'il vient de perdre sa pièce-maîtresse avec Alejandro Pozuelo, à mes yeux le meilleur acteur du championnat. Mine de rien, la vente d'un tout bon élément se révèle souvent préjudiciable. Voyez Saint-Trond : il était annoncé en PO1 mais se retrouve finalement en PO2 suite aux départs, lors du mercato, de joueurs-clés comme Roman Bezus ou Casper De Norre. Je pense, dans un même ordre d'idées, que le Racing pourrait bel et bien se mordre les doigts d'avoir libéré son maître à jouer espagnol avant l'emballage final.

Qui voyez-vous sur les deuxième et troisième marches du podium ?

DEPIREUX : Tout dépendra de la moisson à domicile. Tant Bruges que le Standard ont perdu des plumes chez eux lors de la phase classique. La saison des Rouches peut être illustrée par un seul et même match : le 4-3 à domicile face à Waasland-Beveren. Pendant une heure, les Liégeois étaient tout bonnement à la ramasse, au point d'être menés 0-3 à Sclessin. Puis, en l'espace de 20 minutes de folie, ils ont renversé la vapeur comme peu d'équipes sont en mesure de le faire. La saison passée déjà, les Standardmen avaient réalisé des play-offs de ouf sous la conduite de Ricardo Sa Pinto. Ils pourraient rééditer cet exploit ce coup-ci aussi, même si je les trouve moins forts qu'il y a un an. À l'époque, ils pouvaient compter sur un Edmilson d'enfer. Cette fois, ce n'est plus le cas.

" Nul n'est prophète en son pays, j'en sais quelque chose "

Il a été question, cet hiver, de son retour en Belgique. Mais à l'Antwerp...

DEPIREUX : Il y a du Luciano D'Onofrio là-dessous, évidemment. Avec Laszlo Bölöni, il forme le meilleur binôme dont un club peut rêver : l'un aux commandes dans les coulisses et l'autre sur le terrain. Leur association, c'est ni plus ni moins une garantie de succès. Je n'en veux pour exemple que le cas de Dieumerci Mbokani. D'Ono a flairé le bon coup et le coach a fait le reste. Du beau travail !

Comprenez-vous la décision de ces footballeurs, en pleine force de l'âge, qui comme Edmilson décident de s'exiler dans les pays du Golfe ?

DEPIREUX : Auparavant, le Moyen et l'Extrême-Orient étaient des destinations de fin de carrière. À présent, la donne a changé suite aux salaires mirobolants qui y sont versés. De quoi attirer des valeurs confirmées comme Marouane Fellaini et Yannick Carrasco en Chine - sans oublier qu'Axel Witsel était déjà passé par là lui aussi - ou un Edmilson et un Ezekiel au Qatar. J'ai bien peur que ce n'est là qu'un début et que d'autres transferts de cette veine suivront.

Vous-même avez entraîné une équipe des Émirats Arabes Unis : le FC Sharjah.

DEPIREUX : Je venais de disputer la finale de la Coupe d'Afrique des Vainqueurs de Coupe avec les FAR Rabat face à l'Étoile Sportive du Sahel - défaite 2-0 à Sousse et 1-0 chez nous - et cette performance, véritable première dans l'histoire du club marocain, m'avait ouvert les portes là-bas. Pour moi, qui avais déjà coaché en Belgique, en France, au Portugal et au Cameroun, c'était l'occasion de découvrir autre chose. Mais après un an, le Standard est venu aux nouvelles avec la perspective d'y être T2. Je ne pouvais refuser ça.

Je n'ai jamais vu un Anderlecht aussi faible de ma vie. Et j'ai quand même 75 ans. " Henri Depireux

Vous êtes pourtant retourné aux FAR dès 2001 ?

DEPIREUX : J'en viens à un deuxième proverbe qui veut que " Nul n'est prophète en son pays ". Je suis bien placé pour en parler car après 10 victoires consécutives avec les Standardmen en 2000, j'ai été renvoyé à mes chères études. Je me suis dès lors empressé de répondre à l'appel - le deuxième - des FAR. C'est la troisième fois que ça m'arrivait. Préalablement, j'avais déjà effectué des retours à Belenenses et Bellinzona. Si on m'a rappelé à autant de reprises, c'est que je n'étais quand même pas trop mauvais comme entraîneur, hein ( il rit). Cette deuxième aventure aux Forces Armées Royales a d'ailleurs débouché sur un nouveau succès car mes joueurs ont remporté la Coupe du Roi face au Wydad Casablanca : 1-0. Ce résultat m'aura valu de bénéficier d'une carte blanche, l'équivalent d'un passeport diplomatique. Je suis donc toujours le bienvenu au Maroc.

" Si je fais le compte de ce qu'on me doit, je suis millionnaire "

Vous avez travaillé dans trois pays du Maghreb : les FAR au Maroc, l'USM Annaba en Algérie et l'US Monastir en Tunisie. Quid du niveau dans ces championnats ?

DEPIREUX : Celui de Tunisie est au-dessus du lot avec des équipes comme l'Espérance et le Stade à Tunis ou l'Étoile du Sahel à Sousse. C'est vraiment du très bon niveau. Seuls les Égyptiens sont en mesure de rivaliser avec eux. Je songe alors aux deux grands clubs du Caire : Al Ahly et Zamalek. En Afrique noire, seul un club peut contester leur hégémonie : le Tout-Puissant Mazembé de Lubumbashi.

Vous avez été sélectionneur de deux équipes africaines : le Cameroun et la République Démocratique du Congo, justement. Comment expliquez-vous, et le constat vaut pour le Nigeria ou les représentants de l'Afrique du Nord aussi, que ces teams ne parviennent pas à s'éveiller aux plus hautes ambitions ?

DEPIREUX : Pour faire des résultats, il convient de pouvoir se focaliser sur le sportif et rien d'autre. Or, c'est toujours l'extra-sportif qui l'emporte dans ces pays-là. Tantôt sous la forme d'une brouille entre les pros à l'étranger et ceux restés au pays, tantôt pour un problème de logistique et d'organisation, tantôt encore pour une question d'argent. J'ai qualifié les Lions Indomptables pour la Coupe du Monde 1998 à deux matches de la fin de la phase de groupe. Idem concernant sa participation à l'apothéose de la Coupe d'Afrique des Nations au Burkina Faso cette année-là. Quand j'ai réclamé mon dû - 400.000 euros quand même -, on m'a gentiment envoyé promener. Au Congo, il en est allé de même. Là, c'est 300.000 euros qu'on me doit. Si je fais le compte de tout ce qui me reste dû durant toutes ces années, je suis millionnaire. Certes, j'ai saisi autant de fois la FIFA de l'affaire. Mais j'ai eu la mauvaise idée de faire appel à Luc Misson pour solutionner mes problèmes. Le père de l'arrêt Bosman qui attaque les plus hautes instances du foot, c'était évidemment perdu d'avance ( il grimace)...

© BELGAIMAGE

" Avec Deschamps, la Belgique aurait été championne du monde "

Vous qui excipez d'un vécu de 60 ans au plus haut niveau du foot, que pensez-vous de la génération actuelle des Diables Rouges ?

HENRI DEPIREUX : C'est, sans conteste, la meilleure de tous les temps. À mon époque, le coach fédéral, Raymond Goethals, devait réellement ramer pour arriver à une quinzaine d'internationaux valables. Il y avait là onze titulaires, quasi immuables, complétés par des gars comme le Trudonnaire Odilon Polleunis, le Racingman Jean Dockx ou encore moi. À présent, le réservoir se chiffre à peu de choses près au double. J'ai souvent pesté, jadis, d'avoir été barré par un monument de la trempe de Paul Van Himst. Vu l'abondance de biens actuelle, je me dis que j'aurais encore moins voix au chapitre.

La Belgique a-t-elle loupé le coche au Mondial, selon vous ?

DEPIREUX : Elle avait en tout cas fait le plus dur en s'imposant face au Brésil. En demi-finale, contre la France, l'intellect l'a emporté sur le jeu. D'emblée, je me suis fait la réflexion, ce jour-là, que si Antoine Griezmann et les siens marquaient, ce serait perdu pour nous. Et c'est ce qui s'est produit. Dès cet instant, la science de Didier Deschamps et le vécu de ses ouailles ont fait la différence. Ce n'est pas à un vieux singe comme la Dèche, rompu aux exigences du haut niveau avec la France 98 et la Juve, qu'on apprend à faire des grimaces. Par rapport à son expérience, comme joueur et comme entraîneur, Roberto Martinez accusait du retard. À mes yeux, avec Deschamps, la Belgique aurait été championne du monde. Même si le coach en place n'a pas à rougir d'une place sur le podium et qu'il peut toujours espérer décrocher la timbale avec ses joueurs à l'EURO. Ce sera le moment ou jamais pour cette génération. Après, j'ai bien peur qu'il ne soit trop tard.

En raison de l'âge des cadres ?

DEPIREUX : Voilà. Le ton a été donné avec le retrait de Marouane Fellaini. Pour moi, rien que lui va déjà laisser un vide qui sera difficilement comblé. Car Big Mo était toujours des plus utiles, de la tête, quand il s'agissait de faire la différence en zone de vérité. Combien de fois ne nous a-t-il pas sauvés grâce à un vigoureux coup de tête ? Je ne vois en tout cas personne susceptible de l'imiter. En défense, on a quelques trentenaires aussi. Et, à l'horizon, je ne vois que Zinho Vanheusden qui peut revêtir la taille patron.

Vous avez bien connu Paul Van Himst. Eden Hazard est-il meilleur que lui ?

DEPIREUX : Paul Van Himst est entré dans la légende comme meilleur joueur belge du XXe siècle. Eden Hazard est en passe de l'imiter concernant celui en cours, même si, durant toutes les années restantes, un autre est toujours susceptible de le surpasser. Reste qu'Eden est phénoménal. Il fait partie de la race des seigneurs, à savoir ceux qui trouvent une solution là où il n'y en a pas. Combien de fois, en le voyant à l'oeuvre sur son aile gauche, ne me suis-je pas dit qu'il allait finir par perdre le ballon en étant coincé par un deuxième et même un troisième joueurs ? Mais non, il parvient toujours à se tirer d'affaire. Et en ayant autant d'hommes sur le paletot, il libère automatiquement de l'espace pour les autres. Dans ce registre-là, et sur cette portion de terrain, il me fait songer à un Neymar ou un Iniesta. Excusez du peu !

Sa fiche

Né le 1er février 1944 à Liège

Carrière de joueur :

1963-68 : RFC Liège

1968-71 : Standard

1971-73 : Racing White

1973-74 : RWDM

1974-76 : RJS Bas-Oha (joueur-entraîneur)

1976-80 : RFC Tilleur (joueur-entraîneur)

2 x Diable Rouge

Carrière d'entraîneur :

1980-81 : UR Namur

1981-82 : KFC Winterslag

1986-87 : CF Belenenses CF (Por)

1987-89 : AC Bellinzona (Sui)

1989-90 : FC Metz (Fra)

1991-92 : Red Star Paris (Fra)

1992-93 : CF Belenenses (Por)

1993-94 : AC Bellinzona (Sui)

1996-97 : Équipe nationale Cameroun

1998-99 : FAR Rabat (Mar)

1999-00 : Sharjah FC (UAE)

2000-01 : Standard (T2)

2001-02 : RFC Liège

2003-04 : RCS Visé

2006-07 : Équipe nationale RD Congo

2008-09 : USM Annaba (Alg)

2009-11 : US Monastir (Tun)

2012 : Standard Fémina

2013-14 : RFC Tilleur

2015-16 : Seraing United

2019 : KVC Woluwé-Zaventem

Palmarès

Champion de Belgique (Standard, 1969, 70 et 71)

Champion et entraîneur de l'année en Suisse (Bellinzona, 1988)

Vainqueur de la Coupe du Roi (Maroc, 2002)

Vainqueur Supercoupe et BeNeligue (Standard Fémina, 2012)

Henri Depireux a bien mérité du football belge. Joueur légendaire du RFC Liège puis du grand Standard de la fin des années '60, celui que l'on surnommait le " King " dans la Cité Ardente aurait été une valeur sûre chez les Diables Rouges aussi si, au poste de 10, il n'avait pas été barré par un certain Paul Van Himst, sacré meilleur footballeur belge du XXe siècle. Après avoir fourbi ses armes comme joueur-entraîneur en D3, tour à tour à Bas-Oha, Tilleur et Namur, le bel Henri tenta la grande aventure en tant que coach à Belenenses, au Portugal. C'était là le début d'un vaste périple à l'étranger qui l'aura mené successivement en Suisse, en France, en Afrique du Nord ainsi qu'aux Émirats Arabes Unis. Après une pige à Seraing, en qualité de manager sportif, il y a trois ans, l'homme vient de reprendre son bâton de pèlerin. À nouveau comme T1, mais au KV Woluwé-Zaventem ce coup-ci. Sa mission : sauver le club, mal embarqué pour l'heure en division 3 amateurs, puisqu'il y occupe l'un des sièges basculants. Pour ce faire, il n'hésite pas à rallier le club de la périphérie bruxelloise à raison de trois fois par semaine (et une quatrième pour les besoins du match) au départ de son domicile à Visé : 280 kilomètres aller-retour. C'est assez dire si, du haut de ses 75 ans, il en veut toujours. Henri, comment avez-vous abouti au KV Woluwé-Zaventem ? HENRI DEPIREUX : À l'instigation de Sacha Tavernier. Bras droit du président du club, Mesrop Yagan, il est aussi le parrain de ma fille Alexandra. Notre amitié remonte au tout début des années '60, à l'époque où j'évoluais en Première du RFC Liégeois alors que lui militait en catégories d'âge du Standard. Malgré des trajectoires ô combien différentes, nous sommes toujours restés en contact. En février dernier, il m'a demandé de voler au secours des banlieusards bruxellois, qui filaient du mauvais coton en division 3 amateurs. Je ne pouvais rester insensible à cet appel à l'aide et j'ai accepté. Pour quelqu'un, comme vous, qui a été sélectionneur du Cameroun autrefois, le décalage n'est-il pas trop saisissant ? DEPIREUX : Il y a un point commun entre les Lions Indomptables et mon emploi actuel : le football. Et il est et restera à jamais ma raison de vivre. Musset a dit un jour : " Qu'importe le flacon, pourvu qu'on ait l'ivresse. " Cette phrase est d'application pour moi. Car quel que soit le niveau où je travaille, je prends mon pied. Peu importe l'enseigne, ce qui me botte, c'est le foot stricto sensu. C'est lui mon ivresse. Et je trouve autant de plaisir à ce niveau qu'au plus haut échelon, même si les objectifs ne sont forcément pas les mêmes. Champion avec Bellinzona, lors de votre premier passage dans ce club jadis, vous voilà aujourd'hui mêlé à la lutte pour le maintien. DEPIREUX : Le challenge, à savoir assurer la survie, ne sera pas une sinécure. À la mi-février, j'ai assisté pour la première fois, en tant que spectateur, à un match du club. C'était face au dernier, Oostkamp, où l'équipe a finalement été battue 4-1. J'avoue, sur le moment, ne pas avoir compris. Car ce même adversaire avait été défait 6-2 à l'aller. Renseignements pris, d'un match à l'autre, pas moins de 9 joueurs qui avaient à l'époque effectué ce déplacement en Flandre occidentale, s'étaient volatilisés entre-temps. Et non des moindres car il s'agissait, pour la plupart, d'éléments chevronnés. Il me faut donc composer, aujourd'hui, avec le noyau le plus jeune de notre D3. C'est pas gagné d'avance dans ces conditions. Que vous inspire cette compétition moins de deux mois après vos débuts comme coach ? DEPIREUX : Sur le plan purement footballistique, nous ne sommes pas moins forts que les ténors de notre série, Merelbeke, Wetteren ou Pepingen-Halle. Mais, par rapport à eux, nous manquons singulièrement d'expérience. Face à ces deux derniers adversaires, qui nous ont respectivement vaincus sur les marques de 1-3 et 7-1, nous n'avons concédé pas moins de quatre penalties. Oui, quatre ! Et ce, alors que notre but n'était même pas en danger. Cette absence de planche ne cesse de nous jouer des tours pendables. Les jeunes, c'est bien. Mais il faut des gars matures pour les encadrer. C'est un constat valable partout. Pourquoi Yari Verschaeren est-il performant à Anderlecht ? Tout simplement car Yannick Bolasie est là, pour le sublimer. La perche est ainsi tendue vers les play-offs 1. Que pensez-vous des Mauves, précisément ? DEPIREUX : Perso, je n'ai jamais vu un Anderlecht aussi faible de ma vie. Et j'ai quand même 75 ans, c'est tout dire ! Je ne vois vraiment pas quel joueur du Sporting actuel aurait eu sa place dans la grande équipe que j'ai affrontée au cours des années '60 et '70. Avec Paul Van Himst à la baguette et Robby Rensenbrink comme exécuteur des hautes oeuvres. À présent, on est loin du compte. Certains sont tout simplement indignes de porter le maillot mauve. Que fait donc ce James Lawrence au Parc Astrid ? Et ce qui vaut pour lui peut être étendu à la moitié de l'effectif. Honnêtement, cet Anderlecht-là ne vaut pas plus qu'une quatrième place. Et encore, car à choisir entre Gand et lui, mes faveurs vont aux Buffalos. Quant au top-3, il est connu. Oui, mais dans quel ordre ? DEPIREUX : J'ose espérer que Genk sera couronné pour l'ensemble de son oeuvre cette saison. Il le mérite car son parcours a été impressionnant, tant sur la scène nationale qu'européenne. Le hic, évidemment, c'est qu'il vient de perdre sa pièce-maîtresse avec Alejandro Pozuelo, à mes yeux le meilleur acteur du championnat. Mine de rien, la vente d'un tout bon élément se révèle souvent préjudiciable. Voyez Saint-Trond : il était annoncé en PO1 mais se retrouve finalement en PO2 suite aux départs, lors du mercato, de joueurs-clés comme Roman Bezus ou Casper De Norre. Je pense, dans un même ordre d'idées, que le Racing pourrait bel et bien se mordre les doigts d'avoir libéré son maître à jouer espagnol avant l'emballage final. Qui voyez-vous sur les deuxième et troisième marches du podium ? DEPIREUX : Tout dépendra de la moisson à domicile. Tant Bruges que le Standard ont perdu des plumes chez eux lors de la phase classique. La saison des Rouches peut être illustrée par un seul et même match : le 4-3 à domicile face à Waasland-Beveren. Pendant une heure, les Liégeois étaient tout bonnement à la ramasse, au point d'être menés 0-3 à Sclessin. Puis, en l'espace de 20 minutes de folie, ils ont renversé la vapeur comme peu d'équipes sont en mesure de le faire. La saison passée déjà, les Standardmen avaient réalisé des play-offs de ouf sous la conduite de Ricardo Sa Pinto. Ils pourraient rééditer cet exploit ce coup-ci aussi, même si je les trouve moins forts qu'il y a un an. À l'époque, ils pouvaient compter sur un Edmilson d'enfer. Cette fois, ce n'est plus le cas. Il a été question, cet hiver, de son retour en Belgique. Mais à l'Antwerp... DEPIREUX : Il y a du Luciano D'Onofrio là-dessous, évidemment. Avec Laszlo Bölöni, il forme le meilleur binôme dont un club peut rêver : l'un aux commandes dans les coulisses et l'autre sur le terrain. Leur association, c'est ni plus ni moins une garantie de succès. Je n'en veux pour exemple que le cas de Dieumerci Mbokani. D'Ono a flairé le bon coup et le coach a fait le reste. Du beau travail ! Comprenez-vous la décision de ces footballeurs, en pleine force de l'âge, qui comme Edmilson décident de s'exiler dans les pays du Golfe ? DEPIREUX : Auparavant, le Moyen et l'Extrême-Orient étaient des destinations de fin de carrière. À présent, la donne a changé suite aux salaires mirobolants qui y sont versés. De quoi attirer des valeurs confirmées comme Marouane Fellaini et Yannick Carrasco en Chine - sans oublier qu'Axel Witsel était déjà passé par là lui aussi - ou un Edmilson et un Ezekiel au Qatar. J'ai bien peur que ce n'est là qu'un début et que d'autres transferts de cette veine suivront. Vous-même avez entraîné une équipe des Émirats Arabes Unis : le FC Sharjah. DEPIREUX : Je venais de disputer la finale de la Coupe d'Afrique des Vainqueurs de Coupe avec les FAR Rabat face à l'Étoile Sportive du Sahel - défaite 2-0 à Sousse et 1-0 chez nous - et cette performance, véritable première dans l'histoire du club marocain, m'avait ouvert les portes là-bas. Pour moi, qui avais déjà coaché en Belgique, en France, au Portugal et au Cameroun, c'était l'occasion de découvrir autre chose. Mais après un an, le Standard est venu aux nouvelles avec la perspective d'y être T2. Je ne pouvais refuser ça. Vous êtes pourtant retourné aux FAR dès 2001 ? DEPIREUX : J'en viens à un deuxième proverbe qui veut que " Nul n'est prophète en son pays ". Je suis bien placé pour en parler car après 10 victoires consécutives avec les Standardmen en 2000, j'ai été renvoyé à mes chères études. Je me suis dès lors empressé de répondre à l'appel - le deuxième - des FAR. C'est la troisième fois que ça m'arrivait. Préalablement, j'avais déjà effectué des retours à Belenenses et Bellinzona. Si on m'a rappelé à autant de reprises, c'est que je n'étais quand même pas trop mauvais comme entraîneur, hein ( il rit). Cette deuxième aventure aux Forces Armées Royales a d'ailleurs débouché sur un nouveau succès car mes joueurs ont remporté la Coupe du Roi face au Wydad Casablanca : 1-0. Ce résultat m'aura valu de bénéficier d'une carte blanche, l'équivalent d'un passeport diplomatique. Je suis donc toujours le bienvenu au Maroc. Vous avez travaillé dans trois pays du Maghreb : les FAR au Maroc, l'USM Annaba en Algérie et l'US Monastir en Tunisie. Quid du niveau dans ces championnats ? DEPIREUX : Celui de Tunisie est au-dessus du lot avec des équipes comme l'Espérance et le Stade à Tunis ou l'Étoile du Sahel à Sousse. C'est vraiment du très bon niveau. Seuls les Égyptiens sont en mesure de rivaliser avec eux. Je songe alors aux deux grands clubs du Caire : Al Ahly et Zamalek. En Afrique noire, seul un club peut contester leur hégémonie : le Tout-Puissant Mazembé de Lubumbashi. Vous avez été sélectionneur de deux équipes africaines : le Cameroun et la République Démocratique du Congo, justement. Comment expliquez-vous, et le constat vaut pour le Nigeria ou les représentants de l'Afrique du Nord aussi, que ces teams ne parviennent pas à s'éveiller aux plus hautes ambitions ? DEPIREUX : Pour faire des résultats, il convient de pouvoir se focaliser sur le sportif et rien d'autre. Or, c'est toujours l'extra-sportif qui l'emporte dans ces pays-là. Tantôt sous la forme d'une brouille entre les pros à l'étranger et ceux restés au pays, tantôt pour un problème de logistique et d'organisation, tantôt encore pour une question d'argent. J'ai qualifié les Lions Indomptables pour la Coupe du Monde 1998 à deux matches de la fin de la phase de groupe. Idem concernant sa participation à l'apothéose de la Coupe d'Afrique des Nations au Burkina Faso cette année-là. Quand j'ai réclamé mon dû - 400.000 euros quand même -, on m'a gentiment envoyé promener. Au Congo, il en est allé de même. Là, c'est 300.000 euros qu'on me doit. Si je fais le compte de tout ce qui me reste dû durant toutes ces années, je suis millionnaire. Certes, j'ai saisi autant de fois la FIFA de l'affaire. Mais j'ai eu la mauvaise idée de faire appel à Luc Misson pour solutionner mes problèmes. Le père de l'arrêt Bosman qui attaque les plus hautes instances du foot, c'était évidemment perdu d'avance ( il grimace)...