Vendredi 1er décembre. Nous retrouvons Claude Makélélé dans l'arrière-boutique qui borde les business-seats du club d'Eupen. En cette fin d'après-midi, le lieu est totalement désert alors qu'une nouvelle vague de neige vient tapisser le terrain principal. Depuis son arrivée-surprise à la tête des Pandas, l'ex-joueur du Real Madrid et de Chelsea s'est montré très discret médiatiquement. Et pourtant, pendant plus d'une heure, l'ancien numéro 6 de légende va se montrer particulièrement loquace malgré des débuts difficiles sur le sol belge.
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Vendredi 1er décembre. Nous retrouvons Claude Makélélé dans l'arrière-boutique qui borde les business-seats du club d'Eupen. En cette fin d'après-midi, le lieu est totalement désert alors qu'une nouvelle vague de neige vient tapisser le terrain principal. Depuis son arrivée-surprise à la tête des Pandas, l'ex-joueur du Real Madrid et de Chelsea s'est montré très discret médiatiquement. Et pourtant, pendant plus d'une heure, l'ancien numéro 6 de légende va se montrer particulièrement loquace malgré des débuts difficiles sur le sol belge. Comment doit-on comprendre votre arrivée à Eupen ? CLAUDE MAKÉLÉLÉ : J'ai rencontré les dirigeants d'Eupen lors d'un forum Aspire à Londres. Ils m'ont parlé de leur projet et je leur ai dit dans un premier temps qu'il fallait que je réfléchisse. Et puis, je me suis dit : pourquoi pas ? Le projet est intéressant car je me retrouve avec des jeunes joueurs issus de nations différentes, qui ont connu un autre football, qui doivent faire face à la pression, aux résultats. Ces joueurs, il faut les encadrer, leur apprendre ce que c'est le haut niveau. Et ce que j'aime par-dessus tout, c'est de partager mon expérience auprès des jeunes joueurs. C'était déjà le cas à Paris avec Ancelotti où j'étais une sorte de relais entre les jeunes talents et les joueurs confirmés. C'est une réelle fierté pour moi de voir où des Rabiot, Verratti ou Sakho sont arrivés aujourd'hui. Le plus important c'est aimer transmettre, c'est ce qui me fait vibrer. Ce n'est donc pas l'argent qui vous amène ici...MAKÉLÉLÉ : (Il sourit) Non. Je gagnais plus où j'étais avant (Swansea, ndlr). J'ai fait ce que je devais faire, j'ai mes biens, etc. Je suis quelqu'un de passionné. Dans notre métier, on dort rarement, 4-5 heures pas plus. Le reste du temps, ça cogite. Mais j'aime ce que je fais. Vous aviez conscience de ce qui vous attendait en signant ici ? MAKÉLÉLÉ : Après avoir fait un état des lieux, je n'étais pas étonné par la situation dans laquelle le club se trouvait. Et je savais que ma mission serait compliquée car on assistait à des matches " champagne " : ça attaquait d'un côté mais derrière on s'oubliait un peu, ce qui donnait lieu à des scores spectaculaires. Sur la durée, ça ne peut pas fonctionner au haut niveau. J'ai essayé de faire comprendre à mes joueurs qu'il fallait qu'ils travaillent l'aspect tactique, qu'il fallait bosser les détails, leur faire comprendre qu'on allait encore perdre certaines rencontres mais qu'on allait en gagner davantage si on respectait les consignes. Si vous voulez arriver à un résultat, vous devez jouer au ballon. Certains clubs s'en sortent en balançant mais disparaissent après trois-quatre ans, car cette philosophie ne tient pas sur la longueur. En signant à Eupen, vous n'avez pas eu peur de vous perdre dans un club très peu médiatisé ? MAKÉLÉLÉ : Je ne suis pas là pour surfer sur mon nom ou sur mon passé en tant que joueur. J'ai lu certaines choses comme " l'ex-joueur du Real Madrid à Eupen ". Mais je ne suis plus au Real, je suis quelqu'un d'autre, il faut tourner la page. Je ne suis plus joueur, je pense différemment, j'ai une vision différente du foot. Je suis en décalage complet avec mon passé de joueur. D'ailleurs, l'entraîneur qui ne comprend pas qu'il faut tourner la page, il finit par fatiguer son entourage. Vous ne vous êtes jamais dit : j'ai tout gagné comme footballeur, désormais je vais me la couler douce et profiter de la vie ? MAKÉLÉLÉ : J'aurais pu, c'est vrai. Mais je ne pourrais pas mourir avec mon savoir, il faut transmettre ce qu'on a appris. On a été baigné 30 ans par ce métier : comment pourrais-je m'arrêter du jour au lendemain ? C'est ce que je dis aux joueurs : quand on a l'opportunité, il faut continuer à jouer, dépasser cet amour du ballon pour en faire véritablement son métier. En tant que joueur, c'était davantage l'amour de la gagne qui vous caractérisait.MAKÉLÉLÉ : Le foot, c'est aussi une histoire de sacrifice. Surtout au poste que j'occupais. À chaque poste, ses spécificités et il faut arriver à les maîtriser pour espérer faire une grande carrière. Qu'est-ce qui fait la différence entre un bon joueur et grand joueur ? MAKÉLÉLÉ : Le travail, l'implication. Comprendre pourquoi on est là. Mais j'imagine que vous avez côtoyé des génies du ballon qui n'étaient pas autant impliqués ? MAKÉLÉLÉ : Entre nous, il y a combien de génies ? Ronaldinho, Zidane, etc...MAKÉLÉLÉ : Zidane était un génie mais il travaillait énormément. Les génies, il n'y en a pas beaucoup, il y en avait plus à mon époque mais ça reste très rare. Les joueurs sont plus formatés aujourd'hui ? MAKÉLÉLÉ : Je pense qu'on est désormais plus dépendants des résultats et il y a donc moins d'éducateurs dans le monde du foot. Dans ma génération, j'avais affaire à de vrais éducateurs : c'était répétition sur répétition. Maintenant, dès qu'un entraîneur a moins de résultats, on le dégage après deux mois. On n'a donc plus le temps de travailler les détails. Les joueurs aussi veulent tout tout de suite. Certains coaches sont virés car deux-trois joueurs ne jouent pas, le métier est devenu encore plus difficile avec le temps. Jeune joueur, vous étiez comment ? MAKÉLÉLÉ : Très réceptif. J'avais un gros désir d'apprendre. Aujourd'hui, beaucoup de jeunes utilisent le foot pour connaître une vie meilleure. Ce n'était pas le cas de notre génération. Parce qu'on avait de vrais briscards qui nous guidaient et on aimait ça. Ce n'était pas l'argent le moteur au début. Bien sûr que cette donne est arrivée par après. Mais on voulait progresser pour arriver un jour dans un grand club. Désormais, il y a beaucoup trop d'informations qui brouillent les jeunes joueurs : médias, Instagram, etc. Je ne pense pas être le seul à faire ce constat-là. Ça a d'ailleurs surpris pas mal de monde que vous interdisiez à vous joueurs de s'exprimer dans la presse.MAKÉLÉLÉ : Je pense que ma communication a été mal interprétée. Dans une situation de crise, je n'ai pas envie que mes joueurs s'éparpillent. Mais ils ont le droit de s'exprimer. Ils ont Instagram, ils ont de nombreux canaux pour le faire, je ne suis pas là pour tout contrôler. J'ai un respect énorme pour les médias, même si j'ai toujours été quelqu'un de très discret. Je n'ai jamais eu de problème à parler foot avec les journalistes. Et pourtant votre communication a été interprétée comme une forme d'arrogance... MAKÉLÉLÉ : On s'est mal compris. Mon passé de footballeur est ce qu'il est mais je ne suis pas là pour attirer toute la lumière sur moi, bien au contraire. La ville d'Eupen doit vous changer de l'environnement auquel vous étiez habitué.MAKÉLÉLÉ : Ça me convient parfaitement. Je suis quelqu'un de discret, qui aime le calme. Votre carrière vous a pourtant amené dans de grandes capitales européennes.MAKÉLÉLÉ : Que ce soit à Madrid, Londres ou Paris, je traînais rarement dans le centre-ville. Et puis, plus on vieillit, plus on se pose. Jeune, on est un peu plus fougueux. Ici, les distractions sont moins visibles...MAKÉLÉLÉ : Ça c'est sûr. Mais avec tout le travail que j'ai à faire, j'avais besoin d'un endroit calme. J'arrive au club à 8 h, je repars à 17 h. Mes journées sont bien remplies. Et vous logez dans le coin ? MAKÉLÉLÉ : Oui à l'hôtel pour le moment, avant de trouver un appartement. Plus on habite près de notre job, mieux on bosse. Cette région a du charme, c'est calme, apaisant, c'est ce qui m'intéressait. Je ne suis pas très loin de Liège, de Bruxelles, ou des Pays-Bas et encore moins de l'Allemagne. Il y a toujours moyen de s'évader même si ce n'est pas mon objectif aujourd'hui. Qu'est-ce qui différencie la compétition belge du championnat français ? MAKÉLÉLÉ : Ici, il y a beaucoup d'impact et de puissance. Et d'ailleurs, c'est ce qui manque à notre équipe. L'impact n'a rien à voir avec la taille, je n'étais pas grand mais je savais mettre de l'impact. C'est une question de timing, tu dois être solide sur tes jambes. C'est une question de mental aussi. Le foot, ça reste une grande part de réflexion. Prenez Iniesta : sa grande force c'est de prendre l'information, de jouer entre les lignes. Est-ce que je dois garder la balle ou je dois la lâcher ? Et dans une équipe, chacun doit connaître son rôle. On dépassait notre rôle seulement quand la maîtrise était totale. Moi, je connaissais mes qualités, je savais que j'étais aussi fort que d'autres même si les médias ne m'ont jamais mis en haut. Votre passage comme coach de Bastia ou en tant que directeur sportif de Monaco ont été critiqués par les médias français. Avez-vous le sentiment d'être suffisamment reconnu en France ? MAKÉLÉLÉ : Quand je suis arrivé à Bastia, il y avait neuf joueurs, quatorze étaient partis. J'ai dû convaincre les joueurs de venir, j'ai dû faire un travail de fond mais on m'a viré après trois mois. Pourquoi ce club s'est-il sauvé en fin de saison ? Car les joueurs avaient reçu des bases. Mais en partant, j'ai dit au président : attention à l'avenir. Et Bastia en est où aujourd'hui ? (en National 3, cinquième échelon français, ndlr). Je le répète : un entraîneur a besoin de temps. Surtout dans un club où il n'y a que neuf joueurs à son arrivée. Et à Monaco, j'ai démissionné car je suis incapable de mélanger politique et football. Mais avant de partir, j'ai pris le soin d'imposer Bakayoko, Lemar, en équipe première, et j'ai fait en sorte que Mbappé resigne. Pourquoi tous ces joueurs-là me remercient aujourd'hui ? Est-ce qu'ils disent merci à Jardim ? Est-ce que ce rôle de directeur sportif vous plaisait ? MAKÉLÉLÉ : J'aime le terrain. Je ne suis pas un homme de bureau. Je suis parti de la France car je voulais revenir en Premier League (il a été coach adjoint à Swansea, ndlr). C'est pour ça que je me suis effacé au niveau des médias, je voulais continuer à entretenir ma flamme. Et surtout prendre mon temps.