Quelles sont vos chances d'être le prochain président de la FIFA ? Jérôme Champagne : Je pose ma candidature sans garantie de succès, parce qu'il faut que quelqu'un s'exprime. Je ne suis pas un outsider : j'ai déjà travaillé pour la FIFA et les gens me connaissent bien. Quand on n'est pas content, on a deux possibilités : continuer à se plaindre ou retrousser ses manches. C'est ce que je fais.

La victoire aux élections dépend-elle d'un programme ?
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La victoire aux élections dépend-elle d'un programme ? (Rires) Dans une démocratie idéale, on choisit un leader doté de personnalité mais aussi un programme. Ma campagne est novatrice en ce sens qu'elle est extrêmement transparente. Je n'élude aucune question et vous trouverez tout mon programme sur mon site. Si je suis élu, je dévoilerai le montant de mon salaire. Vous savez quand même ce que gagne votre roi ? Alors, pourquoi ferais-je exception ? Première chose : Blatter n'a toujours pas posé sa candidature. Je tiens également à souligner qu'il a réalisé de bonnes choses. Il est à l'origine du développement du football féminin et sans lui, l'Afrique n'aurait jamais pu organiser une Coupe du Monde. C'était une décision historique dont je suis fier car j'y ai collaboré. Pourtant, cela a écorné l'image de la FIFA. Il a commis des erreurs, comme en attribuant deux Coupes du Monde simultanément, notamment au Qatar. Il l'a d'ailleurs reconnu. La perception est une réalité et malheureusement, elle est actuellement mauvaise. Vous me posez là trois questions hypothétiques, auxquelles je répondrai en temps utile. Je ne fais pas ça pour ma petite personne mais parce que je suis convaincu que notre univers mondialisé doit revenir à un football sain et fédérateur. Le football a la capacité de réunir. Nous devons la protéger. Pour y parvenir, la FIFA doit se muer en organisation moderne. Pendant ma carrière diplomatique, j'ai vécu dans des dictatures. Les gens aiment à penser que le président de la FIFA est omnipotent mais c'est faux. Blatter ne peut même pas choisir sa direction. Imaginez qu'Obama doive gouverner avec, dans son staff, John McCain, qu'il vient de battre et qui est avide de revanche : ce n'est pas démocratique. Pourtant, c'est comme ça que Johansson, le président suédois de l'UEFA, battu en 1998 par Blatter, a toujours essayé de torpiller les propositions de Blatter. Alors une mafia ? Non. Faut-il changer des choses ? Oui. Le problème, c'est que les membres du Comité Exécutif sont contrôlés par les six confédérations continentales, qui ont de facto le contrôle de la FIFA. A mon arrivée à la FIFA, il arrivait que deux membres du même continent ne soient pas sur la même longueur d'onde. Maintenant, ils reçoivent des instructions de vote. Ça doit cesser. Je veux rétablir la puissance des fédérations nationales. Professionnelles. En janvier 2010, j'ai été écarté pour des raisons politiques, suite à une alliance entre Bin Hammam et Platini. Il y avait un problème de corruption au sein de quelques fédérations asiatiques et nous voulions faire le ménage, ce qui ne plaisait pas à Bin Hammam, qui était déjà occupé à acheter des voix pour ses ambitions présidentielles et pour la candidature du Qatar. J'avais pour mission d'organiser des élections démocratiques dans les fédérations du Koweït et de Jordanie, où Bin Hammam était en train de placer ses hommes. Il a donc placé ma tête sous la guillotine au congrès de décembre 2009. Le Comité Exécutif a refusé de reconnaître les résultats des élections au Koweït et j'ai été sacrifié. Trois semaines avant le début de la Coupe du Monde, le TAS a annulé la décision mais entre-temps, j'avais été limogé. J'éprouve un profond respect pour lui mais l'Europe ne doit pas sombrer dans l'arrogance. Tout le monde affirme que le football européen des clubs est le meilleur au monde. C'est exact mais uniquement grâce aux nombreux Africains et Sud-Américains. Je suis fier d'être européen mais certaines choses ne me plaisent pas. Jadis, malgré le rideau de fer, le continent était uni. Le Real Madrid de Franco jouait contre le Partizan Belgrade de Tito alors que les deux pays n'entretenaient pas de relations diplomatiques. En 1985, Videoton a atteint la finale de la Coupe UEFA après avoir éliminé le PSG et Manchester United. Ce n'est plus possible de nos jours. Le rideau de fer est tombé, l'Union européenne a vu le jour mais nous avons remplacé le rideau de fer par un mur financier qui a divisé l'Europe. Nous avons engendré une machine d'inégalité, y compris au sein des championnats. La France a un club qatari à Paris, un russe à Monaco et 18 autres clubs, dont Saint-Etienne, qui jouent pour la troisième place. Je trouve la situation inacceptable. J'aime la Ligue des Champions mais nous sommes allés trop loin et je ne suis pas le seul à le penser. Même le CEO de la Bundesliga, Christian Seifert, a officiellement demandé à l'UEFA de revoir la répartition des sommes générées par la Ligue des Champions car elle crée des inégalités en Bundesliga. La Ligue et le gouvernement espagnols veulent rendre la vente collective des droits TV obligatoire. Greg Dyle, le président de la FA anglaise, a relevé que seulement 32 % des joueurs de Premier League étaient anglais et donc susceptibles d'être repris en équipe nationale. Dans mon pays, Monaco jouit d'un avantage fiscal de 50 millions d'euros par rapport aux 19 autres clubs. Pensez-vous que ça enchante ceux-ci ? Je ne suis pas un chevalier blanc ni un Don Quichotte : cette inégalité croissante concerne tout le monde. Ecoutez les paroles du pape François : il faut d'abord venir en aide aux pauvres. Ou les propos d'Obama, qui estime que le rêve américain s'effiloche à cause de la polarisation de la société américaine. Depuis la faillite de Lehman Brothers, 96 % des richesses en Amérique se trouvent aux mains d'un pour cent de la population. Le football en est là. Je comprends qu'il est impossible de revenir à l'époque où seuls les champions s'affrontaient, par aller-retour, mais il faut modifier la Ligue des Champions. Soit en changeant son financement, soit en retouchant son format, ou encore en obligeant les clubs à former eux-mêmes des joueurs. Ce ne sera pas facile. Nous parlons de notre grande famille du football mais nous avons escamoté beaucoup de problèmes. La Premier League gagne 40 millions de dollars par an sur le seul marché télévisé d'Inde sans investir un dollar dans le football local. Malgré l'organisation d'une Coupe du Monde en Afrique, le continent noir reste confiné dans le rôle de producteur de diamants bruts qui rapportent à d'autres acteurs. Je ne suis pas un gauchiste naïf mais je pense que nous devons mieux répartir les revenus issus de la mondialisation. Etes-vous satisfait de la façon dont notre univers globalisé fonctionne actuellement ? Faut-il rester passif parce que la tâche est complexe ? C'est pour ça que l'élection présidentielle de 2015 est aussi cruciale : elle va déterminer la direction qu'empruntera le football, si nous conservons notre cap élitiste, soit ce que j'appelle la NBA-isation du football. La NBA est la seule compétition de basket qui compte. Les équipes nationales ne jouent plus aucun rôle significatif. C'est ce que veulent les grands clubs de football : la fin des matches internationaux, alors que c'est précisément ce qui unit les gens. Je sais ce que vous voulez dire : la FIFA dispose d'une réserve financière de 1,4 milliard de dollars. Avoir une réserve ne veut pas dire que vous faites du bénéfice. La FIFA est une organisation sans profit et doit le rester. On peut discuter de l'ampleur de la réserve - je n'en vois pas la nécessité - mais son existence est absolument nécessaire. La Coupe du Monde a acquis une telle dimension qu'il n'est plus possible de l'assurer. Il faut donc avoir de l'argent de côté en cas de catastrophe. La FIFA organise treize championnats. Les gens l'oublient souvent. Douze se déroulent à perte. Seul le Mondial en cours est rentable. Mais il coûte aussi de l'argent ; deux milliards de dollars. Je suis convaincu que nous pouvons réduire ces coûts et nous y serons obligés. Sinon, on n'organisera plus le Mondial, comme les Jeux olympiques, que dans des dictatures. Il y a quelques années, la population de Munich était opposée à l'organisation des Jeux d'Hiver à cause de leur coût. Au Brésil, la FIFA a commis l'erreur de soutenir les exigences du président de la Fédération, qui était corrompu et qui vit maintenant en exil. Huit stades suffisent à organiser une Coupe du Monde mais pour des raisons politiques, cet homme en voulait au moins douze. Je ne vois pas de problème à ce qu'un pays utilise la Coupe du Monde pour effectuer sa promotion. C'est différent si des régimes en profitent pour se profiler. La FIFA doit être attentive à cette ligne, très étroite. Elle n'a pas été prudente au Brésil. Conséquence, on a construit quatre stades dans une ville qui ne possède aucun club au plus haut niveau. Jamais la FIFA n'aurait dû accepter ça. La Coupe du Monde au Brésil n'a valu qu'une mauvaise image à la FIFA. Donc, si elle veut retrouver sa crédibilité, elle doit changer son style. PAR JAN HAUSPIE - PHOTOS: NIELS ACKERMANN / REZO.CH" Je veux rétablir la puissance des fédérations nationales. "