O leg Iachtchouk (26 ans) : " Je viens d'Ukraine. Nous habitions près de Ternopol, à 400 kilomètres de Kiev. Mon père et ma mère travaillaient dans une usine. L'Ukraine se partage entre industrie et agriculture. Elle se portait mieux sous le régime soviétique que maintenant. Je mentirais en disant que nous vivions très bien mais nous ne pouvions nous plaindre. La plupart des gens avaient du travail et recevaient un salaire décent. Après l'indépendance, tout a dégringolé. Le chômage a cru, les salaires ont baissé, la vie est devenue plus chère. Il a fallu s'adapter et beaucoup de gens ont des problèmes.
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O leg Iachtchouk (26 ans) : " Je viens d'Ukraine. Nous habitions près de Ternopol, à 400 kilomètres de Kiev. Mon père et ma mère travaillaient dans une usine. L'Ukraine se partage entre industrie et agriculture. Elle se portait mieux sous le régime soviétique que maintenant. Je mentirais en disant que nous vivions très bien mais nous ne pouvions nous plaindre. La plupart des gens avaient du travail et recevaient un salaire décent. Après l'indépendance, tout a dégringolé. Le chômage a cru, les salaires ont baissé, la vie est devenue plus chère. Il a fallu s'adapter et beaucoup de gens ont des problèmes. Mes parents m'ont mis en internat à douze ans, dans une école sportive. C'était mon rêve. J'y ai passé quatre ans. Ce n'était qu'à 120 kilomètres de notre domicile mais trop loin pour y revenir souvent. J'ai donc rapidement été indépendant. En Belgique, cette distance ne représente rien mais elle est énorme en Ukraine. Je me déplaçais en train. Comme je jouais le week-end avec l'école, je ne rentrais à la maison que pendant les vacances. Sinon, ça n'en valait pas la peine. C'est fantastique pour l'assurance, évidemment. Je suis indépendant depuis l'âge de douze ans. Ma mère me rendait parfois visite, pour m'aider à faire mes devoirs. Ce n'était pas mon point fort. Je me sentais parfois seul mais ça m'a endurci. Ça m'a certainement aidé à m'intégrer en Belgique. Sport et école : physiquement, la combinaison était éprouvante. Mon corps était durement sollicité alors qu'il était en plein développement. Il n'y avait que des garçons dans ma classe. Hormis un escrimeur, tous étaient footballeurs mais nous ne nous adonnions pas à ce seul sport û au début trois fois par semaine puis deux fois par jour. La gymnastique n'était pas mon truc. Je ne suis pas assez souple, mais je raffolais des sports de balle : basket, volley, handball, je les aimais tous. J'ai participé à divers tournois, dans toutes les disciplines. D'après mes professeurs, j'étais bon en tout. Il existait six ou sept écoles sportives en Ukraine. Celle de Kiev était proche du stade du Dinamo et elle dépendait d'ailleurs de ce club. Andriy Sevchenko en faisait partie. A 15 ans, on m'a demandé si je voulais intégrer cette école mais je la trouvais trop éloignée. Il me restait un an à effectuer et je ne voulais pas quitter mes amis ". " Si j'ai peut-être forcé mon corps ? Aucune idée. J'ai toujours pratiqué beaucoup de sports, y compris à la maison. Sinon, je devenais fou. Je peux encore supporter un jour de congé mais pas deux. Mon père était également footballeur, dans un petit club. Je l'accompagnais. Dès ma tendre enfance, je lui ai dit que je voulais devenir footballeur professionnel. Ma s£ur, de quatre ans mon aînée, et moi nous levions plus tôt, alors que j'étais encore à l'école gardienne, pour faire en courant le tour du pâté de maisons, avant d'aller à l'école. L'école de Kiev était belle. C'était l'élite et, pour beaucoup de sportifs ukrainiens, un tremplin vers l'Ouest mais je n'y songeais pas. Grâce à l'internat et à mes prestations en équipes d'âge de Ternopol, j'ai été repris en équipe nationale des Espoirs. Nous devions disputer l'EURO des û16 ans. C'est là que les scouts d'Anderlecht m'ont remarqué. Nous avons terminé troisièmes et notamment joué contre la Belgique. J'ai rejoint Anderlecht à 18 ans. Un Ukrainien qui ne parlait que russe découvrait Bruxelles et la vie occidentale. Ce n'était pas évident, loin s'en faut. Bonjour et au revoir, c'était facile, mais le reste... J'étais heureux de m'entraîner car pendant mes jours de congé, j'étais complètement perdu. Je pouvais me balader une heure ou deux mais que faire ensuite ? Pour moi, nous aurions pu nous entraîner tous les jours. J'ai d'abord séjourné à l'hôtel puis dans une maison qui abritait d'autres jeunes étrangers. Nous ne devions pas cuisiner nous-mêmes : on nous apportait nos repas, à moins que nous ne mangions au club. Heureusement, il y avait quelques Russes avec lesquels je pouvais parler, comme Demkine et Zangionov. Je suis le seul à avoir franchi le cap. Le club croyait en chacun de nous mais pour percer, il faut avoir un brin de chance et beaucoup de caractère. De ce point de vue, l'internat a été une bonne école. Je pense être dur. Je suis rarement content de moi. Je peux encaisser beaucoup de choses, je suis mentalement fort, difficile à déstabiliser. En six ans, j'ai connu beaucoup de contrecoups mais je me suis toujours battu pour revenir. Au début, j'ai suivi des cours de français mais comme je l'ai dit, je ne suis pas un bon étudiant et j'ai abandonné dès que j'ai appris quelques expressions, de quoi me tirer d'affaire. En plus, en Ukraine, on écrit en cyrillique. Je devais donc tout recommencer à zéro. Maintenant, je parle correctement le français mais l'écrire reste un drame (il rit). Ma fille aînée va bientôt apprendre à lire et à écrire. Je devrais peut-être m'installer à ses côtés quand elle fera ses devoirs... Ce n'était pas évident. En ville, je pouvais difficilement déchiffrer ce qui est écrit. Je ne comprenais rien à la TV... JohanBoskamp a été mon premier entraîneur. Il parlait, parlait, et toujours dans sa langue. Je me souviens de la façon dont je le regardais, quand il m'a expliqué la tactique au tableau, avant mon premier match. Je hochais la tête en répétant oui, oui mais je ne comprenais pas le moindre mot. Son français n'était pas bon mais ça n'y changeait pas grand-chose car je ne comprenais pas cette langue. Cependant, celui qui émigre dans un pays à la culture différente sait à quoi s'attendre et ne doit pas se réfugier derrière des problèmes de communication ". " Suis-je heureux ? (un long silence). Je suis heureux quand je peux jouer. Je n'ai pas besoin de beaucoup plus. Je ne suis pas différent des autres. Ceux qui sont blessés sont malheureux. Notre métier est quand même spécial. D'autres gens sont parfois malades aussi. Ils sont peut-être heureux de ne pas devoir aller travailler mais nous aimons notre boulot. Au fond, avant, il était notre hobby. J'ai été opéré à quatre reprises. Quatre fois aux adducteurs, dans la région abdominale, donc. En décembre 1996, novembre 1998, décembre 2000 et mars 2002. Espérons que 2004 ne s'inscrive pas dans cette série... En fait, je suis arrivé blessé à Bruxelles. J'ai commencé à souffrir des abdominaux lors de ma dernière année d'internat. Un phénomène de surcharge. J'ai forcé. En semaine, je ne pouvais pas m'entraîner beaucoup mais je jouais quand même le week-end. Vous savez comment ça va : l'entraîneur ne s'intéresse guère au sort d'un individu. Il y avait aussi une pression financière. Je ne gagnais pas grand-chose, environ 200 euros par mois, mais c'était toujours mieux que rien, et cet argent était bien utile à la maison. Au bout de quelques semaines à Anderlecht, ma saison était achevée. Six ans de frustration ont suivi, faits de hauts et de bas, d'hôpital en hôpital, de médecin à médecin. C'est éreintant. Je suis passé par toute la gamme des émotions. Parfois, j'étais calme, d'autres fois, agressif, fâché, je me sentais perdu. J'entendais des reproches : je n'avais rien, c'était imaginaire, je devais reculer le seuil de la douleur, mais c'était impossible. Je souffrais sans arrêt des abdominaux, un moment à gauche, un moment à droite. Chaque fois, je me battais pour revenir, seul, pendant des heures. Une fois guéri, je forçais pour revenir plus vite, faire mes preuves. Je reculais mes limites et je rechutais. Le cauchemar recommençait, d'un médecin à l'autre, d'un hôpital à l'autre. Je demandais un avis, puis un autre et encore un autre, en néerlandais. J'ai consulté quelqu'un à Paris. Le diagnostic était le même. Oleg, opération. Oleg, sur le billard. Puis je reprenais la revalidation. Courir, courir, toujours courir. Parfois, j'étais davantage un joggeur qu'un footballeur ". " Je comprends maintenant que j'ai commis des erreurs, des péchés de jeunesse. Je n'ai pas écouté mon corps, j'ai été trop dur, j'ai voulu précipiter les choses. Chaque saison, je cassais la baraque pendant la préparation et je rechutais. Maintenant, dès que je ressens la moindre gêne, je lève le pied à l'entraînement, pendant quelques jours. Avant, je ne le pouvais ou ne le voulais pas. Le moment le plus dur a suivi la quatrième opération. Pendant la revalidation, j'ai été confronté à de petites déchirures musculaires, pour la première fois. Jusque-là, j'avais toujours pu rester dans le noyau A. Dès que j'étais guéri, je rejoignais le groupe. A son arrivée, à juste titre, Monsieur Broos a dit qu'il ne voulait travailler qu'avec des joueurs prêts à jouer. Ce fut dur. D'un coup, je me suis retrouvé dans le noyau B, sans plus avoir de contact avec les autres. Je ne sais pas si c'est à cause de ça que ma guérison a pris autant de temps. Elle s'est éternisée plus d'un an. J'ai vraiment été dans le trou. Un footballeur a besoin de vivre en groupe, je l'ai compris. J'ai été coupé en deux quand on m'a renvoyé dans le noyau B. Tout s'écroulait. Mais bon, c'est fini. Je suis un scorpion et je suis Slave : tout ça fait que je peux parfois être extrêmement triste et me retrouver au fond du trou, voire pleurer. D'autre part, je suis dur, je ne me complais pas dans ce trou. Je suis un battant. Je n'ai jamais eu d'autres hobbies. On ne peut pas faire grand-chose quand on est blessé. J'ai écouté de la musique mais je n'ai pas d'idole. J'avais mon foyer, une amie, la famille et après quelques années, des enfants. Deux. Deux filles, pas de garçon, non, mais ça ne me dérange pas. Normalement, nous nous en tiendrons là. Je ne pense pas que nous en aurons un troisième ". " J'ai fait la connaissance de Muriel en 1996. Elle nous apportait le petit-déjeuner à la maison où nous logions. Il nous a fallu du temps avant de former un couple. Deux ou trois ans. D'autres filles ? (Il rit) C'est clair : tout le monde vous connaît quand vous jouez à Anderlecht. J'ai eu d'autres filles, oui, mais Muriel était vraiment bien. Nous ne sommes pas mariés. Il n'en a jamais été question, au fond. Nous nous entendons bien et un mariage ne changerait rien. La religion n'a rien à voir là-dedans. Orthodoxe, catholique, peu m'importe. J'ai des valeurs universelles, pas religieuses. Nous devrions donner deux fêtes : une pour nos amis belges et une pour mes amis en Ukraine car ils n'ont pas les moyens de venir en Belgique. Deux fêtes, ça coûte cher (Il rit). En plus, mes blessures m'ont trop accaparé pour penser à une fête. Muriel n'est encore jamais allée en Ukraine. J'y retourne chaque année, à la fin de la saison, mais elle est institutrice et n'est pas encore en congé à ce moment. Ses vacances commencent au moment où les miennes s'achèvent. Jusqu'à présent, je suis parti sans elle. Ma s£ur et ma grand-mère viennent parfois en visite en Belgique. Mes parents ont émigré ici. Ils habitent à dix minutes de chez nous, c'est pratique. Je les ai fait venir au moment où la vie devenait vraiment dure pour eux, là. Matériellement et financièrement. Ce n'était pas évident mais mon beau-père et Anderlecht nous ont aidés. Maintenant, c'est encore plus difficile. On obtient un visa de tourisme sans trop de problèmes mais un permis de séjour... Heureusement, mon père a trouvé du travail à Neerpede. Ce qui est dingue, c'est que je suis maintenant plus proche de mes parents que quand j'étais un gamin. En 2002, quand on a prolongé de quatre ans mon contrat, j'ai été surpris et pas surpris. Surpris à cause de tout ce qui m'était arrivé. J'aurais compris qu'on ne table plus sur moi. Mais d'un autre côté, quand j'étais en forme, j'avais toujours rapidement fait mes preuves. Jean Dockx et Aimé Anthuenis croyaient beaucoup en moi. Ils ont toujours plaidé ma cause. Hugo Broos m'offre également ma chance, maintenant. J'étais heureux comme un gosse en effectuant ma rentrée contre le Lierse. Après le match, je suis immédiatement rentré à la maison, non pour faire la fête, car ce n'est pas mon style, mais pour voir ma fille. Je savais qu'elle n'était pas encore endormie. Cette saison, je n'ai aucune obligation. J'espère simplement qu'elle sera celle de mon retour. Entrer au jeu, peut-être être titulaire, on verra. Je ne pense plus à l'équipe nationale. Andryi Shevchenko a un an de plus que moi. J'ai évolué à ses côtés en Espoirs mais quand je vois ce qu'il a atteint et où j'en suis, je peux rêver mais sans plus... ". Peter T'Kint" Je suis scorpion et d'origine slave. Parfois, JE PEUX ÊTRE INFINIMENT TRISTE "