Le 17 juillet, quatre jours après la finale de la Coupe du monde, les Pays-Bas nageaient toujours en pleine euphorie. Tout change dans l'après-midi lorsqu'on annonce que les radars ont perdu la trace d'un avion ayant quitté Amsterdam deux heures plus tôt. Il survolait alors l'Ukraine, pas très loin de Kharkiv, la ville des oligarques pas très nets, où l'équipe nationale a joué voici deux ans, à l'occasion du championnat d'Europe. Si près de chez nous, et tellement loin à la fois.
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Le 17 juillet, quatre jours après la finale de la Coupe du monde, les Pays-Bas nageaient toujours en pleine euphorie. Tout change dans l'après-midi lorsqu'on annonce que les radars ont perdu la trace d'un avion ayant quitté Amsterdam deux heures plus tôt. Il survolait alors l'Ukraine, pas très loin de Kharkiv, la ville des oligarques pas très nets, où l'équipe nationale a joué voici deux ans, à l'occasion du championnat d'Europe. Si près de chez nous, et tellement loin à la fois. D'un seul coup, l'euphorie s'est estompée. La joie a fait place au chagrin et à la frustration. Le football a repris sa place : dans un monde qui a de plus en plus besoin de signaux positifs plutôt que de gens qui, au nom de l'argent et du pouvoir, se croient tout permis, il n'est qu'un détail important. Ni plus, ni moins. Et pourtant, la terre ne s'arrête pas de tourner. C'est ainsi qu'il y a une dizaine de jours, Feyenoord présentait ses nouveaux joueurs lors de son Fan Day. L'an dernier, le club n'avait pas réalisé le moindre transfert entrant. Seuls quelques jeunes boutonneux étaient sortis de l'hélicoptère. Pareil cette année : pas la moindre arrivée. Et pourtant, plus de 40.000 personnes avaient pris place au Kuip où, comme dans tous les stades du pays, les drapeaux étaient toujours en berne. La minute de silence fut impressionnante. Seules les mouettes continuèrent à crier. Mais ce qui fit encore le plus de bruit, c'est cet hélicoptère dont ne descendirent qu'un nouvel entraîneur et quelques jeunes ou des joueurs acquis gratuitement. Etonnant, tout de même, car Feyenoord a déjà vendu pour plus de 30 millions d'euros cet été. Et ce chiffre pourrait même monter si Jordy Clasie, révélation de la Coupe du monde, venait à s'en aller également. Pourtant, les supporters n'en étaient pas moins satisfaits. Cet hélicoptère rouge et blanc low cost est devenu le symbole d'une Eredivisie près de ses sous. Du néo-réalisme à la hollandaise. Un mouvement qui rame à contre-courant car le football mondial est en pleine révolution. En coulisses, le football et les footballeurs ont engendré des centaines de millions d'euros de gains. Le sport mondial est devenu un territoire occupé par des gens richissimes. Si vous ne le croyez pas, jetez un oeil dans les loges. Le monde parallèle est désormais aux commandes. Les nouvelles puissances sont souvent issues de l'ancien bloc de l'Est : Kharkiv, Moscou, Kiev... On ne sait pas très bien d'où vient leur argent. Ces gens évitent les médias. Leurs millions traversent le monde par l'intermédiaire de différents comptes pour atterrir dans des paradis fiscaux où le secret bancaire est toujours bien gardé. Les droits de télévision et de radio se calculent en milliards, les prix des joueurs grimpent en flèche et il n'y a jamais eu autant de transactions internationales. Il est devenu presque utopique pour un club hollandais de songer à intégrer le top 20 européen. L'Ajax pourrait peut-être encore se le permettre car cela fait quelques années qu'il économise. Les autres vendent les bijoux de famille. La saison dernière, la période des transferts a rapporté 115 millions, plaçant les Pays-Bas en première position du classement européen et à la seconde place du classement mondial, derrière le Brésil. Pas étonnant, dès lors, que ses clubs aient souffert dans les compétitions européennes. Et c'est un euphémisme. Mais il ne faut pas croire que les autres pays ont moins vendu. La différence, c'est au niveau de l'argent investi qu'on la retrouve. A l'exception du PSV, les clubs refusent désormais de débourser des sommes ridicules, ils achètent de moins en moins d'étrangers. Les joueurs achetés pour plus d'un million d'euros se comptent sur les doigts d'une main. Le PSV a déboursé cinq gros millions pour Luuk de Jong. L'Ajax a payé deux millions tant pour Nick Viergever que pour Richairo Zivkovic, investissant ainsi une petite partie du montant récolté dans la vente de Siem de Jong. Avec une partie de l'argent rapporté par Viergever, AZ a acheté Guus Hupperts à Roda et ça s'arrête là. Mis sous pression par les conditions d'obtention de la licence, les clubs hollandais ont fait le ménage. Après des années de mauvaise gestion, c'est désormais la prudence qui règne. Plusieurs clubs ont disparu et ça fait peur. Leur dette ne se chiffrait pas en centaines de millions mais en milliards, comme à Veendam. On peut dire que la branche est assainie. Comme la Bundesliga, le football hollandais est prêt à repartir du bon pied, à suivre les règles du Fair Play Financier. Il faut maintenant que le reste de l'Europe suive. Cette année encore, au 20 juillet, soit à six semaines de la fin du mercato, les clubs de D1 hollandaise affichaient un solde positif de 57,65 millions d'euros. A nouveau, aucun pays européen n'avait fait mieux. L'Espagne était à 52,19 millions et le Portugal à 46,66 millions. Ce n'est sans doute pas un hasard si, dans ces deux pays, la plupart des clubs connaissent d'énormes problèmes financiers. Dans le top 10 des clubs affichant un solde positif, on retrouve Feyenoord, Twente et Heerenveen. Ce classement est le seul dans lequel les clubs hollandais jouent encore les premiers rôles. Vu sous cet angle, il n'est pas si étrange que Louis van Gaal ait affirmé que le championnat des Pays-Bas était l'un des plus forts d'Europe sur le plan tactique. Ce qui lui manque, c'est de l'expérience. C'est pourquoi il conseille aux jeunes de ne pas partir trop vite à l'étranger mais peu d'entre eux parviennent à résister à l'appel des salaires. Dans ce contexte, seule l'équipe nationale résiste encore, ce qui explique qu'elle prend de plus en plus d'importance aux yeux des supporters. Les clubs, eux, ne peuvent plus profiter bien longtemps des joueurs qu'ils forment. Des clubs comme Manchester City ou Chelsea, qui ont des noyaux de 60 joueurs, viennent la plupart du temps les pêcher dès les équipes d'âge. Il faut beaucoup de chance pour qu'ils arrivent en équipe fanion. Mais retournons au Kuip, où on a bien vendu. A lui seul, Feyenoord a réalisé plus de la moitié du solde positif du football hollandais. Martin van Geel, le directeur technique, a remboursé plusieurs fois son salaire. Rien que Daryl Janmaat et Graziano Pellè ont rapporté huit fois le montant qu'il avait déboursé pour eux. Vendre un Italien de 29 ans qui n'a jamais marqué qu'au Kuip pour dix millions d'euros, chapeau ! Ce n'est pourtant pas le club de Rotterdam mais bien Twente qui a réalisé la plus grosse affaire jusqu'ici en vendant Dusan Tadic à Southampton pour 14 millions. Mais tout comme Feyenoord, Twente doit rembourser une bonne partie de ce montant à des investisseurs. Pas des amis du club mais le groupe Doyen Sports, société anglo-maltaise qui, l'an dernier, a acquis pour cinq millions d'euros une trentaine de pour cent des droits économiques de Tadic, Luc Castaignos, Kyle Ebecilio et Quini Promes. Et quelques mois plus tard, donc, Tadic part pour 14 millions. Simple calcul : Doyen Sports récupère déjà 4,2 millions. De l'argent facilement gagné. Sans compter qu'Ebecilio, Castaignos et Promes (qui a brillé avec les Espoirs et a effectué ses débuts en équipe nationale peu avant la Coupe du monde) ne sont pas encore partis. En soi, il n'y a rien à reprocher à Doyen Sports ou à ses investisseurs. Ils veulent juste gagner de l'argent. C'est légal. Et en échange de l'argent avancé, ils exigent une partie des droits. Doyen Sports avoue pouvoir mettre des centaines de millions pour " aider les clubs en difficulté et investir dans les jeunes talents ". Le groupe ne se comporte guère différemment des banques. Seuls les pourcentages sont plus élevés. Mais le groupe influence aussi la politique de transferts. Sans aller trop loin dans l'analyse, il faut simplement savoir qu'un des plus grands investisseurs de Doyen Sports n'est autre que le Portugais Jorge Mendes, qui a échoué en tant que tenancier d'une vidéothèque et DJ mais est aujourd'hui ami avec tous les propriétaires de clubs et les grosses fortunes russes. Lorsqu'il se passe quelque chose à Chelsea, à Monaco ou à l'Atlético Madrid, Mendes n'est jamais loin. José Mourinho, Cristiano Ronaldo, Radamel Falcão, Ricardo Carvalho et Nani font partie de son portefeuille. Quand Mourinho entraîne un club, il met en valeur les joueurs de l'écurie de Mendes, qui est plus riche que n'importe quel club. Mendes est devenu un des hommes les plus puissants du football actuel. Avec l'argent gagné sur les transferts de Cristiano Ronaldo à Manchester United et au Real Madrid, il a développé une forme structurelle de commerce de joueurs. La recette est simple. Il a déjà acheté des dizaines de joueurs qu'il a placés dans des clubs portugais. Le FC Porto, Benfica et le Sporting aiment faire des affaires avec lui. Il amène l'argent et exige une partie des droits économiques. Après, tout est simple. Surtout lorsqu'on possède les numéros de téléphone des présidents les plus riches. Chaque transfert rapporte de l'argent au club et au détenteur des droits économiques. Dmitry Rybolovlev, le président russe de Monaco, a directement transféré quatre joueurs du portefeuille de Mendes. C'est aussi grâce aux hommes de celui-ci que l'Atletico Madrid a retrouvé les sommets. Pareil pour Benfica. Chelsea et le Real Madrid ont écouté Mourinho au moment d'acheter de nouveaux joueurs. Pas besoin de vous faire un dessin. En ne lisant que les journaux, on peut s'étonner des montants gigantesques et du roulement des joueurs au plus haut niveau. Mais en coulisses, des hommes et des entreprises savent exactement où et comment gagner de l'argent. Cet été, le compteur de Chelsea affiche déjà 97 millions. L'Atlético Madrid, le Real, Monaco, Benfica et le FC Porto ont déjà acheté et vendu sans compter également. Ce n'est pas un hasard si, chaque année, ce sont ces clubs qui lancent le circuit. Ni si les prix sont sans cesse plus élevés. Sur cet océan déchaîné, les bateaux hollandais font figure de canots de sauvetage qui tentent de maintenir le cap en pleine tempête. Mission impossible, évidemment. On ne joue pas dans la même cour. Les clubs changent de main au gré du vent, les couleurs ne comptent plus et les joueurs leur appartiennent d'ailleurs de moins en moins. C'est de plus en plus souvent le cas aux Pays-Bas également. Doyen Sports s'est introduit au FC Twente, a mis un joueur en vitrine à Vitesse et discute avec le PSV. Il y a deux semaines, Roberto Branco Martins, de l'association des agents de joueurs, a déclaré que le groupe s'était également introduit au Kuip. Ce ne serait pas étonnant puisque des contacts ont été noués avec le FC Porto dans le cadre des transferts de Bruno Martins Indi et Jordy Clasie. Voilà qui va sans doute pousser Martin van Geel à réfléchir même si, à en croire, les déclarations du directeur Eric Gudde lors de la journée portes ouvertes, le club semble vouloir poursuivre sa reconstruction progressive. La dernière Coupe du monde et les encouragements de Louis van Gaal le confortent dans l'idée qu'il est sur la bonne voie et qu'il est peut-être même prêt à prendre, prudemment, un nouvel élan. L'Ajax et Feyenoord donnent le ton en dépensant peu. A Amsterdam, on thésaurise. A Rotterdam, on a apuré la dette et on entrevoit la perspective de jouer dans un nouveau stade avec une bonne équipe. Actuellement, seul le PSV affiche encore un solde négatif mais on parle de quantités négligeables. Maintenant que les compteurs sont remis à zéro, il est peut-être temps de penser différemment. Pourquoi ne pas consacrer un pourcentage fixe des revenus de la vente à la formation des jeunes et les bénéfices de cette formation à des contrats de longue durée aux meilleurs joueurs ? Cela permettrait de fixer des clauses de rupture plus élevées. Car la valeur de joueurs comme Tonny Vilhena, Terence Kongolo et Jean-Paul Boëtius va bientôt augmenter chaque semaine. C'est bon de voir que Feyenoord a retenu les leçons du passé. L'éclosion de la génération actuelle n'est pas le fruit d'une politique réfléchie. Il a fallu attendre que Feyenoord soit pratiquement en faillite et ne puisse vraiment plus acheter pour que le club mise sur les jeunes. Même après le 10-0 à Eindhoven, il n'a pas transféré. Parce qu'il ne pouvait pas. Heureusement, il ne l'a pas fait par la suite non plus car dans cette équipe, on retrouvait des joueurs comme Leroy Fer, Luc Castaignos, Georginio Wijnaldum, Kevin Leerdam, Stefan de Vrij ou Bruno Martins Indi. La D1 néerlandaise devient un des plus grands viviers d'Europe. Cet été encore, on y a beaucoup pêché mais les ressources semblent inépuisables. La saison prochaine, des joueurs comme Luciano Narsingh, Adam Maher, Viktor Fischer, Jean-Paul Boëtius, Tony Vilhena, etc. pourront à nouveau se mettre en valeur. La Coupe du monde a démontré que le football hollandais ne se portait pas si mal que cela. Des juniors peuvent très vite devenir des stars mondiales. PAR IWAN VAN DURENLa saison dernière, les clubs de D1 hollandaise affichaient un solde positif cumulé de 115 millions d'euros. Dusan Tadic est parti pour 14 millions, dont 4,2 millions ont été versés sur le compte du groupe Doyen Sports.