Dès ce 12 août, ils sauront enfin exactement où ils en sont. Avec ces Championnats d'Europe qu'ils attendent depuis si longtemps, les Borlée feront face à leur heure de vérité. Et Dieu sait s'ils ont dû se montrer patients pour arriver jusque-là. Les chronos ont tardé à descendre. Aujourd'hui encore, Kevin et Jonathan reconnaissent attendre le déclic qui va définitivement leur faire franchir un palier supplémentaire.
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Dès ce 12 août, ils sauront enfin exactement où ils en sont. Avec ces Championnats d'Europe qu'ils attendent depuis si longtemps, les Borlée feront face à leur heure de vérité. Et Dieu sait s'ils ont dû se montrer patients pour arriver jusque-là. Les chronos ont tardé à descendre. Aujourd'hui encore, Kevin et Jonathan reconnaissent attendre le déclic qui va définitivement leur faire franchir un palier supplémentaire. " Il peut venir à tout moment ", explique Kevin, champion d'Europe 2010. On sait qu'on travaille durant de longs mois, que ce n'est pas évident de rester calmes mais qu'on n'a pas le choix. Regardez, en 2010, Jonathan était super bien et c'est moi qui repars de Barcelone avec le titre continental. Durant toute l'année, nous avons un objectif en tête et c'est pour l'atteindre que l'on travaille si dur. " Leur vie, c'est donc ça. Courir et suer chaque jour pour être prêt le jour J. " Etre athlète n'est en rien comparable à être footballeur ou joueur de tennis ", poursuit Jonathan Borlée. " Nous, on n'enchaîne pas les compétitions. On n'en a qu'une, parfois deux, que l'on ne peut louper. C'est un peu comme le cycliste Jurgen Van den Broeck, dont la bonne tenue de sa saison ne dépend que de ses résultats au Tour de France. C 'est pour ça que j'estime qu'il est très difficile d'élire un Sportif de l'Année. C'est un peu comme si on comparait des pommes et des poires. " Or certaines campagnes sont bien plus rudes que d'autres. En 2014, les twins n'ont pas encore eu souvent l'occasion de sourire. Après une très bonne préparation hivernale, le voyage aux Bahamas, où le 4x400m a participé aux premiers Championnats du monde de relais, a viré au cauchemar dont les traces sont encore visibles aujourd'hui. " La saison de mes fils a failli être finie avant d'avoir commencé ", rappelle Jacques, le papa entraîneur. " Kevin s'est fracturé un os du coude et a évité l'opération de peu alors que Jonathan a contracté une pneumonie atypique dont il commence seulement à sortir vraiment. " Résultat : les jumeaux ont pris beaucoup de retard et ont dû déclarer forfait pour de nombreuses courses. " Or c'est dans ces compétitions qu'on acquiert nos repères, que l'on voit si on progresse ou pas. " " Tous ces meetings doivent servir de préparation à l'athlète, doivent le mettre en confiance, lui apporter le calme et la sérénité ", dit encore Jacques. " Cette année, nous avons pris beaucoup de retard et mes sensations n'étaient toujours pas bonnes aux Championnats de Belgique ", reconnaît Kevin, qui y a néanmoins signé le meilleur chrono (45.28) de sa saison. " Oui, c'est frustrant de se dire qu'on bosse comme des dingues durant de longs mois et que l'on ne parvient pas à performer ", confirme Jonathan. A quelques jours du seul événement qui compte vraiment dans leur année, les deux fusées n'ont pas encore réellement décollé. Pour parvenir à se montrer patients et à continuer à se préparer dans l'ombre au quotidien, ils sont évidemment entourés par une armée de spécialistes. " Il faut pouvoir les placer dans des conditions idéales toute l'année ", ajoute Jacques. " Le fait de travailler en famille les aide beaucoup. " L'entraîneur a un rôle fondamental dans le développement à long terme de son athlète. " Il faut faire en sorte qu'il trouve vite la sérénité. Pour ça, je dois montrer à ceux que j'entraîne que je suis le premier à y croire. Il faut faire naître chez eux l'envie de réussir et de repousser leurs limites au quotidien. " Ce qui n'est pas toujours évident. Quand l'athlète passe son temps à s'entraîner, un tas de sentiments peuvent l'habiter. " Ce qui est dur, c'est de tout le temps trouver les mots justes pour le rassurer. " Cette année est sans conteste la plus difficile pour Kevin et Jonathan. " Bien sûr, on préférerait ne pas avoir connu la blessure et la maladie ", explique Jonathan. " Car tout cela apporte de la frustration et une grande perte d'énergie. Nous, nous n'avons pas droit à l'erreur le jour J. " Reste que, malgré une saison plus difficile, Kevin et Jonathan Borlée maintiennent leur objectif : monter sur le podium à Zurich. " Il y a trois courses jusqu'à la finale et nous avons de l'expérience. C'est un avantage par rapport à d'autres ", dit Kevin. " Un athlète qui n'a qu'un énorme objectif pendant l'année participera à peu de courses ", poursuit Jacques. " Dix ou quinze en général. Elles doivent lui apporter de la sérénité et du rêve. Il doit voir que ses chronos descendent, ce qui le convainc qu'il ne fait pas tous ses immenses sacrifices pour rien. " On dit aussi très souvent que l'athlète, pour être performant, doit rester dans sa bulle. Mais est-ce possible d'y demeurer huit mois d'affilée ? " Il y a quand même des événements qui font que mes fils prennent du plaisir. C'est inévitable. Sans quoi, ils ne tiendraient pas le coup. " " Quand je prends part à un meeting de Diamond League, avec les meilleurs coureurs du monde à côté de moi, oui c'est agréable ", confirme Kevin. " Mais, jamais, je ne perds de vue quelle est l'échéance la plus importante de mon année. " Ces moments de plaisir permettent aux jumeaux de se relaxer, d'évacuer le stress et les questions. " Cette année, le contexte est différent ", relève toutefois Jonathan. " Nous n'avons pas beaucoup couru et avons pris du retard. Il y a donc toujours des interrogations. " Que le coach et son équipe font tout pour évacuer dans la dernière ligne droite avant la compétition. " On essaye que l'athlète se replie sur lui-même. On forme un cocon et on veille à rassurer tout le monde. Après, on n'a jamais la certitude que cela va bien se passer mais ça, c'est la belle incertitude du sport. Oui, la frustration fait partie de la vie de l'athlète. Elle est exacerbée s'il n'atteint pas son objectif le jour J. " Bien sûr, chacun aborde la compétition à sa manière. Bien que les jumeaux n'ont pas du tout le même caractère. " Kevin a besoin de prendre le temps pour bien mettre les choses en place. Il a un incroyable souci du détail. Pour lui, il faut que tout soit parfait pour qu'il puisse prester à son plus haut niveau ", explique Jacques. " Jonathan, lui, se pose moins de questions. Il peut progresser de manière incroyable d'une course à l'autre. " Pour pouvoir être performants le jour J, les athlètes peuvent s'appuyer sur tout un staff. Philippe Godin, Professeur en psychologie du sport à l'UCL, en fait partie. " Si l'événement majeur de l'année a lieu en août, on fait, dès le mois de novembre, l'élaboration d'un plan qui doit amener l'athlète à sa meilleure forme en août. Evidemment, ce schéma est personnalisé car chaque athlète a un mode de fonctionnement différent. Dès ce moment-là, il faut beaucoup leur parler parce qu'ils cherchent tout le temps, parfois de manière inconsciente, à se comparer aux autres. Kevin et Jonathan s'entraînent ensemble toute l'année mais ils ne font pas de 400m avant le mois d'avril. Contrairement à un joueur de tennis ou un footballeur, ils manquent, donc, de repères. Leur seul point de comparaison, c'est l'autre. Ils sont donc, et c'est bien logique, sujets au doute. C'est pourquoi, ils viennent souvent me parler. Soit pour m'expliquer un problème, soit pour évoquer des aspects relationnels. Toute cette longue période où ils enchaînent les entraînements en courant différentes distances n'est pas évidente pour eux. Pour se rassurer, le sportif a besoin de se comparer à un adversaire. Moi, j'essaye de dire à ceux dont je m'occupe de se concentrer sur eux-mêmes et uniquement eux-mêmes. Mais ce n'est pas évident pour eux. " Durant la longue période de préparation, les Borlée se remettent souvent en question. " Il suffit qu'il y ait un pépin physique ou autre et il faudra réajuster la planification. Forcément, cela peut perturber l'athlète qui se trouve alors dans un état d'anxiété. " En 2014, les jumeaux ont dû faire face à un conflit ouvert avec la Ligue francophone d'athlétisme (LBFA). " Je suis persuadé que toute cette tension qui a duré longtemps leur a coûté de l'énergie et qu'ils l'ont également payé au niveau physique. Vous savez, l'état psychologique dans lequel se trouve une personne rejaillit toujours tôt ou tard sur elle. Tantôt l'athlète se blesse, tantôt il est malade. Dans le cas de Kevin et Jonathan, toute cette histoire leur a ajouté une dose inutile de stress qu'ils payent encore aujourd'hui. C'est un élément qui n'est pas à négliger dans leur chef. " Il est évident que le psychologue qui travaille avec un sportif lui tiendra un discours différent selon qu'il a une compétition toutes les semaines ou qu'il doit s'entraîner durant des mois avant de se mesurer aux autres. " Quand on approche de l'épreuve, il faut rappeler à l'athlète quels doivent être ses objectifs ", continue Philippe Godin, qui s'occupe d'une vingtaine de sportifs. " Il faut bien remettre noir sur blanc ce à quoi il doit penser. D'abord, il est impératif de rappeler à l'athlète l'importance des détails techniques : qu'il doit faire attention à son positionnement dans le virage, à la pose de son pied au sol, au mouvement qu'il fera avec ses bras. Il faut éviter qu'il se focalise sur un chrono parce que celui-ci viendra si l'exécution de sa course est bonne. " Et puis vient le moment, tant attendu pendant des mois : la course en elle-même. " Mon rôle est de bien leur parler durant la demi-heure qui précède leur entrée dans le stade. Il faut faire en sorte qu'ils se mettent dans leur bulle. " Le psychologue a aussi un rôle bien précis avec Jacques Borlée. " Il est papa, entraîneur. Il sait qu'il a une énorme pression sur les épaules. Donc, il est important qu'il dégage une certaine sérénité parce que, s'il est angoissé, il transmettra cet état d'esprit aux gens qu'il entraîne. " Enfin, un élément non négligeable dans le cas présent, c'est que les Borlée ne se contentent pas de s'entraîner pour être performants sur le tour de piste mais pour briller également avec le relais 4x400m. " Cette gestion des intérêts individuels peut entrer en compétition avec la volonté d'aider le collectif. Il n'y a rien à faire : chacun veut être plus rapide que l'autre. Je discute de cela avec eux parce que c'est important qu'il n'y ait pas de conflit ", poursuit Godin. Alors que l'Euro de Zurich débute dans moins d'une semaine, Kevin et Jonathan Borlée courent après le temps. " Ils ne seront peut-être pas favoris et le relais non plus mais ils sont candidats au podium ", conclut Jacques Borlée. PAR DAVID LEHAIRE" Etre athlète n'est en rien comparable à être footballeur. Sur une saison, on n'a qu'une, parfois deux compétions, que l'on ne peut louper. " Jonathan Borlée " Pour se rassurer, le sportif a besoin de se comparer à un adversaire. " Philippe Godin, professeur en psychologie du sport, encadre les Borlée