The Borough of Camden, Londres. En quittant l'Eurostar, on remarque à quel point la capitale est multiculturelle. Hindous, Polonais, Russes, Africains, filles en tchador et hommes d'affaires se côtoient. Beaucoup d'écoliers en uniforme, aussi. Le café est tendance. Costa, Starbucks, Prêt A Manger et Subway vendent à tire-larigot des gobelets aux femmes et hommes d'affaires, qui courent d'un rendez-vous à l'autre. Malgré la congestion tax, il y a énormément de bouchons. On se déplace donc à pied.
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The Borough of Camden, Londres. En quittant l'Eurostar, on remarque à quel point la capitale est multiculturelle. Hindous, Polonais, Russes, Africains, filles en tchador et hommes d'affaires se côtoient. Beaucoup d'écoliers en uniforme, aussi. Le café est tendance. Costa, Starbucks, Prêt A Manger et Subway vendent à tire-larigot des gobelets aux femmes et hommes d'affaires, qui courent d'un rendez-vous à l'autre. Malgré la congestion tax, il y a énormément de bouchons. On se déplace donc à pied. White Hart Lane, le stade de Tottenham, prochain adversaire d'Anderlecht en Europa League, est à trois arrêts de métro. Ce n'est pas Camden, le quartier alternatif mais chic où on trouve toutes sortes de plats du monde, le long du canal. C'est le côté pile de Londres, aussi multiculturel mais beaucoup plus pauvre. Haringey est un des quartiers les plus durement touchés par la crise de tout le Royaume-Uni. Les Britanniques ne sont que 34 %, les musulmans sont nombreux et les filles en niqab sont légion. Free housing information, free legal advice. Tout a l'air gratuit. Pas de cafés chics mais des échoppes bulgares ou polonaises. On trouve des coiffeurs africains et beaucoup d'Indiens dans la rue qui mène à White Hart Lane, la base de Jan Vertonghen, Toby Alderweireld, Moussa Dembélé et Nacer Chadli. Ils s'entraînent en bordure de la ville et ne viennent ici que pour les matches. Benny tient un pub au nord du stade. Les pubs sont en voie de disparition à Londres. Celui de Benny est orné d'écharpes. Tout rappelle Tottenham. D'origine nord-irlandaise, Benny incrimine le quartier : " Les musulmans ne boivent pas d'alcool et d'autres n'ont pas cette tradition. Avant, le football me permettait de boucler les fins de moi. Plus maintenant. Sans le club, le quartier serait encore plus mort. " Il y a quatre ans, c'est ici qu'ont explosé les pires émeutes que Londres a connues depuis les riots de Brixton en 1995. La police a abattu Mark Duggan, un bon père de famille pour les uns, un criminel pour Benny et d'autres. Il était membre d'un gang local, impliqué dans des vols et des faits de drogue. Maison et voitures ont été incendiées, des commerces pillés. Avant la fin du week-end, la police avait arrêté 55 personnes. 26 agents ont été blessés. " Ils ont brisé les vitres du pub ", explique Benny. " Ils ont dit que c'était parce que la mort du jeune Noir les mettait en rage mais en fait, ils ont tout pillé. Ils échangeaient leur butin dans les cours. " Les Spurs envisageaient de quitter le quartier. Un stade de 36.000 places, ça représente 120 millions d'euros de moins par an qu'une arène de 60.000 places. Tottenham était candidat à la reprise du stade olympique. Une aubaine économique, une catastrophe pour le quartier. Benny est content que West Ham ait été retenu. Martin Cloake est membre du Supporters' Trust de Tottenham, qui défend les intérêts des supporters. Ils ne siègent pas au conseil d'administration mais peuvent communiquer. Cloake était opposé au déménagement. " Par romantisme car j'étais conscient de l'impact économique. Si nous avions rejoint Straford, Tottenham serait devenu un club banal. En Amérique, on peut délocaliser, pas dans un petit pays. " Tottenham, c'est Haringey, même s'il n'y a plus rien d'autre depuis la fermeture en 1978 de la dernière entreprise. L'industrie a fléchi dans le pays, dans les années 70 et 80 mais le quartier ne s'en est jamais remis, selon Martin. " L'État est le principal employeur du coin mais on va diminuer le nombre de fonctionnaires. C'est politique aussi. Haringey vote pour le Labour. Quand il était au pouvoir, il ne faisait rien puisque nos votes lui étaient acquis. Les conservateurs, eux, savent qu'ils n'obtiendront de toute façon pas de voix ici et ne font donc rien non plus. " Le club est-il l'ultime bouée de sauvetage du quartier ? Cloake : " Les stades ont-ils un impact positif sur le voisinage ? Les études se contredisent. Liverpool et Newcastle affirment que le football profite au secteur du tourisme. Un groupe de Norvégiens est abonné à Tottenham, je vois aussi des Belges, des Néerlandais. Le quartier en profite un peu. " Le club est " le dernier espoir " de Benny. Martin nuance : " Les habitants ne sont plus aussi attachés aux Spurs. " Contrairement aux équipes du Nord - Sheffield, Blackburn - ou des parages - West Ham, Arsenal -, Tottenham n'a pas de passé industriel. Il a été fondé par des écoliers, encouragés par le vicaire. A cette époque, l'église jouait un rôle important en sport. Les Spurs sont devenus l'équipe de la banlieue londonienne. Il y faisait bon vivre, contrairement au centre. Ils sont restés amateurs car " les gentlemen ne sont pas payés pour jouer. L'amateurisme était fair-play. " Martin : " Le Nord contre le Sud, les pros contre les amateurs, les quartiers verts contre les industriels. C'était comme ça à l'époque. On a surnommé les SpursFlower of the South. Si la finale de la Cup 1901 a été aussi importante, pour Tottenham comme pour le football anglais, c'est parce que c'est la seule emportée par un club amateur. La finale s'est déroulée à Crystal Palace Park devant 110.000 personnes. Les Spurs contre Sheffield United, les gens simples contre l'establishment. " Un nouveau stade rendrait de la vie au quartier. Le club et les politiciens locaux planchent sérieusement sur le projet. L'investissement s'élève à plus de 700 millions d'euros et dépasse le cadre d'un stade de football. De nouvelles maisons, des cafés, des restaurants, un hôtel, un supermarché, une école : la High Road changerait d'aspect. Les travaux sont en cours : à côté du stade, il y a un énorme trou. La première phase est achevée : il y a déjà un supermarché à Lilywhite House et au-dessus, le nouveau Tottenham University Technical College. Plus de 200 personnes du coin ont trouvé un emploi. Benny jubile mais d'autres sont sceptiques. Nous rencontrons Gavin et sa fille. Gavin est supporter de West Ham. " Qu'allons-nous retirer de tout ça ? " Il montre quelques bâtiments vides. " Achetés par Tottenham. D'autres petites entreprises doivent s'en aller. " Le tout assorti de quelques fucks. De fait, TH Property achète tout et possède une vingtaine de bâtiments. TH Property appartient à ENIC, qui détient 85 % des parts des Spurs. ENIC comptait-il vraiment déménager à Straford ? Gavin y voit plutôt une manoeuvre pour obtenir de meilleures conditions des édiles locaux. Après les émeutes, ils ont revu au minimum les conditions d'investissement dans le transport et délivré ENIC de l'obligation de vendre 50 % des nouvelles constructions à un tarif abordable. Les Spurs peuvent vendre les 285 nouveaux appartements au prix plein. Martin est compréhensif. " Les liens avec la communauté locale sont difficiles. Le football n'a pas bonne réputation. Mais les Spurs font beaucoup pour la société, sans qu'on le remarque. On préfère souligner le contraste entre les gros salaires et les autres. Je comprends ce scepticisme car on parle beaucoup au futur. Le Trust insiste sur le lien entre club et quartier. Il faudrait que les riverains assistent à un match. Pour eux, le football est synonyme de désagréments : toutes les deux semaines, le quartier est envahi par la police, les spectateurs, parfois ivres et agressifs. Les déchets, les problèmes de circulation, les bus combles... C'est vrai, c'est embêtant et d'autant plus, quand on ne va pas soi-même au stade... " Le stade va être fermé un an, durant la saison 2017-2018, pour faciliter les travaux. Ce sera une année très pénible pour Benny. Martin : " Il est question d'emménager à Wembley mais la FA n'a pas envie de céder le stade à un club. On parle de Milton Keynes mais les supporters veulent rester à Londres. Stratford est une option. " Le club envisage d'aménager une grande tribune debout derrière un goal, comme à Dortmund. Martin : " L'Allemagne prouve que c'est possible. C'est interdit ici depuis Hillsborough mais je crois que ce drame était surtout dû à une mauvaise gestion de la masse. Il faut que la loi change. La nouvelle tribune Sud pourrait facilement être transformée. " White Hart Lane compte 36.000 places. 22.500 sont réservées aux abonnés. Martin : " Le club a plafonné leur nombre malgré une liste d'attente de 30.000 personnes. Nous l'acceptons à condition qu'il gèle les prix. Le stade est comble à tous les matches : nous avons vraiment besoin de plus de places. " Il va devenir le plus grand stade d'Angleterre après Old Trafford. " Nous espérons mettre de l'ambiance mais ça dépendra du prix. Nous savons qu'il faut payer cher pour voir des stars. Mais il faut s'assurer une base, attirer des jeunes. J'assiste aux matches depuis 1978. J'étais entouré de gens de mon âge. C'est toujours le cas maintenant. Le public grisonne. Pour mettre de l'ambiance, il faut vendre des billets aux jeunes, pas seulement aux nantis. " Les fans de Dortmund ont boycotté un derby contre Schalke 04, pour protester contre les prix, jadis. Est-ce pensable à Londres ? Il en doute. " Je ne vois pas un fan des Spurs bouder un derby contre Arsenal. Il aurait l'impression de laisser tomber son équipe. " Les Spurs sont juste en dehors du top quatre. Un nouveau stade leur permettrait de progresser. Benny : " C'est le but. " Gavin opine : " Je soutiens West Ham mais si les Spurs ont un nouveau stade... " Martin : " Arsenal a eu des problèmes pendant la construction mais le club affirme pouvoir continuer à améliorer l'équipe. Le club va-t-il progresser ensuite ? Oui. Est-ce une certitude ? Non. J'en veux pour preuve le transfert de Gareth Bale. L'argent n'est pas une garantie de succès. " PAR PETER T'KINT À LONDRES - PHOTOS REUTERSLe club a plafonné le nombre d'abonnés à 22.000 malgré une liste d'attente de 30.000 personnes.