Il y aurait eu, un jour, un autreAndrea Pirlo. C'est Aimo Diana qui le dit, en mordant dans une brioche. De l'enfance jusqu'à la fin de l'adolescence, les deux garçons ne se sont pratiquement pas quittés. Cela se passait dans la province de Brescia, dans les années 80 et 90. Aimo et Andrea étaient voisins, ils jouaient au foot ensemble. " On se retrouvait chez lui après l'école. Puis son père nous emmenait à l'entraînement et ma mère venait nous chercher ". Avant que leurs chemins ne se séparent - vers les cimes pour le premier, vers une honnête carrière de joueur de Serie A à la Sampdoria, à Palerme et au Torino pour le second, notamment -, Andrea et Aimo ont fait les mêmes classes : Flero, Voluntas, puis les jeunes de Brescia. Suffisamment d'années au total pour que Diana puisse voir l'actuel meneur de jeu de l'équipe d'Italie fumer des clopes en cachette, rouler sans casque sur des vespas en essayant de semer les flics, draguer les filles, et s'en coller quelques belles. " Les conneries, Andrea les a faites ", assure Diana, qui vient, à 34 ans, de se trouver un dernier contrat non loin de chez lui, dans le club de Lumezzane, en troisième division.
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Il y aurait eu, un jour, un autreAndrea Pirlo. C'est Aimo Diana qui le dit, en mordant dans une brioche. De l'enfance jusqu'à la fin de l'adolescence, les deux garçons ne se sont pratiquement pas quittés. Cela se passait dans la province de Brescia, dans les années 80 et 90. Aimo et Andrea étaient voisins, ils jouaient au foot ensemble. " On se retrouvait chez lui après l'école. Puis son père nous emmenait à l'entraînement et ma mère venait nous chercher ". Avant que leurs chemins ne se séparent - vers les cimes pour le premier, vers une honnête carrière de joueur de Serie A à la Sampdoria, à Palerme et au Torino pour le second, notamment -, Andrea et Aimo ont fait les mêmes classes : Flero, Voluntas, puis les jeunes de Brescia. Suffisamment d'années au total pour que Diana puisse voir l'actuel meneur de jeu de l'équipe d'Italie fumer des clopes en cachette, rouler sans casque sur des vespas en essayant de semer les flics, draguer les filles, et s'en coller quelques belles. " Les conneries, Andrea les a faites ", assure Diana, qui vient, à 34 ans, de se trouver un dernier contrat non loin de chez lui, dans le club de Lumezzane, en troisième division. Cet autre Andrea Pirlo, un Andrea Pirlo moins parfait qu'il n'y paraît, un Andrea Pirlo qui ne se résumerait pas qu'à cette coupe de cheveux mi-longs et à ce visage d'enfant sage qu'il promène sur tous les terrains du monde depuis maintenant près de vingt ans, la presse italienne l'a longtemps cherché, elle aussi. Vingt ans à remuer les archives, regarder sous le paillasson, fouiller les poubelles, chercher des maîtresses. Et tout ça pour quoi ? Une pauvre rumeur aussi vite apparue que démontée, qui ferait du milieu de terrain un... manouche. Oui, comme Django Reinhardt. " Je ne sais pas d'où sort cette histoire, mais c'est complètement faux. Les gens essayent toujours de sortir des trucs sur Andrea, comme s'il y avait besoin d'inventer des choses. Mais il n'y a rien à inventer ", coupe court Roberto Baronio, ancien joueur de la Lazio et autre ami d'enfance du joueur de la Juventus. En conséquence de quoi il faudra rester sur la vérité, fut-elle tristement normale : Andrea Pirlo est avant tout un bourgeois bon teint. Sa dernière session photo connue en tenue de civil l'atteste. Mocassins à glands, pantalon en toile, chemise à carreaux, veste en tweed et regard de statue, le joueur pose devant l'appareil, un verre de vin rouge à la main. Derrière lui, la campagne lombarde. Parue dans la revue italienne d'£nologie Spirito di Vino, une photographie prise à l'occasion de l'une des très rares sorties médiatiques de Pirlo : un reportage sur l'exploitation agricole qu'il a créée en 2007 avec son père et son frère sur leurs terres, à Flero, près de Brescia. Il existe une théorie selon laquelle, pour comprendre le jeu et la personnalité d'un footballeur, il faut se rendre là où il a grandi. Le bidonville de Carlos Tevez, la salle de boxe de Wayne Rooney, la cage d'escalier remplie de petites frappes d' Antonio Cassano expliqueraient leur dribbles butés et leurs coups de sang de sales gosses. Dans le cas d'Andrea Pirlo, un footballeur qui semble peindre ses ouvertures à la gouache et affiche l'allure d'un type qui préférerait rentrer chez lui plutôt que d'avoir à cogner un adversaire, cela marche aussi. Mais dans le sens inverse. Contrairement à Tevez, Rooney et Cassano, Andrea Pirlo est né là où règne la paix. Un clocher, une place centrale, des maisons sobres, des vieilles fermes et des usines : Flero, son village, ressemble en tous points à ces centaines de petites communes interchangeables qui s'égrènent au fil de la plaine du Pô, entre le Piémont et l'Adriatique, et qui forment le c£ur du capitalisme italien. Un capitalisme à cheval sur les PME et l'agriculture. Pas un hasard si Luigi Pirlo, le père d'Andrea, est un fils d'agriculteurs devenu entrepreneur à succès et conseiller municipal sur une liste de centre-gauche d'obédience environnementaliste. Le champion du monde lui-même porte un £il attentif au business de la famille. Comment expliquer sinon que le 25 mai 2007, moins de quarante-huit heures après avoir remporté la ligue des champions avec le Milan AC à Athènes contre Liverpool, Andrea n'était pas en train de faire la fête avec ses coéquipiers, mais se trouvait en costume, dans un bureau de Brescia, pour apposer sa signature sur les papiers officiels de la Fidbon, une entreprise de métallurgie appartenant au clan Pirlo ? Pas la peine de demander à l'intéressé de s'expliquer sur ce drôle de comportement : il ne parle pas des " affaires personnelles ". Pas la peine non plus de se lancer dans un micro-trottoir désespéré en plein Flero : le nom d'Andrea Pirlo y fait davantage taire les habitants qu'autre chose. Mieux vaut s'adresser directement à Aimo Diana. A écouter son pote, il est évident que Flero a eu un impact sur la personnalité, disons, discrète, du meneur de jeu italien : " Ici, les gens se lèvent à 6 h du matin, vont au travail, mangent à midi pile, puis rentrent chez eux le soir sans faire les fanfarons. Andrea est comme eux : il est sur la réserve avec les gens qu'il ne considère pas comme ses amis. " Marcello Lippi, son sélectionneur lors du mondial 2006, le dit bien volontiers : " Pirlo parle avec les pieds. " Et ce que ses pieds disent est en tous points raccord avec la famille et la région dont il vient : riche, mais jamais ostentatoire. " Le plus étonnant avec Andrea, c'est qu'il ne fait jamais rien de compliqué. Peu de dribbles, peu de gris-gris. Aucun geste en soi n'est difficile, mais chaque geste est exécuté parfaitement. Par exemple, ses ouvertures. La balle va partir très fort, mais pas parce qu'il l'aura frappée très fort. Juste parce qu'il l'aura frappée à la perfection. D'ailleurs, ça s'entend au bruit. Quand vous êtes sur le terrain et que Pirlo frappe la balle, elle fait un bruit différent des autres joueurs. Un bruit pur " , analyse Franco Colomba, qui l'a eu un an à la Reggina, lors de la saison 1999-2000. " Mon souvenir préféré d'Andrea, c'est un but qu'il a marqué lorsqu'il avait douze ans. Il fait tomber deux joueurs et le gardien dans la surface de réparation, et marque dans la cage vide. Mais sans même un dribble. Juste sur une simple feinte de corps. Juste ce qu'il fallait. A cet âge, ce n'est pas fréquent ", sourit Roberto Clerici, qui l'a fait venir à six ans de Flero à la Voluntas en même temps que neuf de ses amis - " Je ne voulais pas qu'il se sente seul ". En vérité, tous les techniciens qui l'ont eu disent la même chose : Pirlo, c'est l'épure. Et le coup d'£il. Si, comme l'a récemment théorisé l'écrivain argentin Hernan Casciari, Lionel Messi joue comme un chien, le regard toujours porté vers l'avant et le but, sans prendre les obstacles en considération, alors Andrea Pirlo est le maître qui promène ce chien. Un coup sur la laisse, et il lâche la bride. " Quand tu joues avec Pirlo, tu sais que si tu fais un appel, il te voit ", synthétise Gigi Simoni, son ancien entraîneur à l'Inter. Roberto Baggio plus que quiconque pourrait en témoigner. Le 1er avril 2001, à la 86e minute d'un Juventus-Brescia au Stadio delle Alpi, le Ballon d'or 1993 marqua l'un des plus beaux buts de sa carrière sur une invention de son benjamin de douze ans. Précisément, une ouverture de quarterback déclenchée depuis le rond central et mettant hors de position huit joueurs de la Juventus. Mircea Lucescu, qui a fait débuter Pirlo avec les pros de Brescia en 1995, se souvient : " Ce sont des choses qu'on voit tout de suite. Dès mon premier entraînement avec lui, et alors qu'il avait quinze ans, j'ai dit à tout le monde que je tenais le meilleur joueur européen de sa génération. " Pas mal. Sauf que Lucescu, au fond, avait presque quinze ans de retard. Andrea Pirlo lui, savait déjà depuis longtemps qu'il possédait un don hors du commun. Pour en avoir confirmation, il suffit de se rendre à " l'Aquila d'Oro " - L'Aigle d'Or. A l'intérieur, Gino Corioni. Depuis qu'il a repris le club il y a vingt ans, le président de Brescia organise tous les repas de début et de fin de saison de l'équipe. Chacun leur tour, Gheorghe Hagi, Luca Toni, Pep Guardiola ont poussé la porte du restaurant. Lunettes noires malgré la pénombre, mine d'outre-tombe, Corioni est un homme qui a vu beaucoup de choses. Cette fois, il reçoit pour évoquer un souvenir en particulier : sa première rencontre avec Andrea Pirlo. C'était en 1992. Corioni avait déjà "mille ans " ; Pirlo, lui, n'était qu'un mouflet. " Je me retrouve dans mon bureau face à ce môme et son père. Je m'adresse au môme : - Pourquoi je devrais te prendre toi et pas les autres ? Parce que je suis le meilleur du monde. Je me suis tourné vers le père, pour savoir s'il était sérieux. Apparemment, il était sérieux. " Comme tous les surdoués, Pirlo a dû dompter son talent. Apprendre ce qui se faisait, et ce qui ne se faisait pas. Gianluca Pagliuca, se souvient ainsi en souriant d'un match amical d'avant-saison Inter-Brescia, dans les années 90. L'ancien gardien de la Nazionale et de l'Inter avait déjà plus de trente ans. Pirlo, alors dans les rangs de Brescia, n'en avait que seize. " Le match avait fini aux tirs au but. Là, il s'approche et me fait une Panenka. En réponse, je lui ai jeté le ballon dans la gueule. Comme pour lui dire que ce genre de penalties, on ne les tire pas quand on n'est encore personne ", raconte l'ancien. Le plus fou, au final, c'est que cette histoire aurait très bien pu mal tourner. Aussi inexplicable que cela puisse paraître, Andrea Pirlo n'a en effet vraiment explosé au haut niveau qu'à l'âge de 23 ans, au Milan AC. Il aura fallu que le meneur de jeu, initialement positionné derrière les attaquants, recule d'un cran, pour que sa carrière démarre vraiment. Il se dit souvent que l'inspiration est à mettre au crédit de Carlo Ancelotti, son entraîneur au Milan. En réalité, elle appartient à Carlo Mazzone, et date de 2001. Jusque-là, le destin de Pirlo ressemblait fort à celui de tous ces autres abatini que le football italien a croqué en nombre au cours de sa longue histoire. Les abatini, ce sont ces " petits abbés " dont se moque affectueusement la presse locale quand elle veut parler de footballeurs élégants, mais trop faibles physiquement et surtout trop bien élevés pour s'en sortir dans le grand méchant Calcio. En 2001, quand Mazzone le récupère, Pirlo est en passe de devenir le vagabond le plus élégant du football italien. Acheté trois ans plus tôt 12 milliards de Lires par l'Inter Milan, son club de c£ur, le petit prodige peine à s'imposer chez Massimo Moratti. Qui, après l'avoir envoyé au fin fond de la Calabre, chez la modeste Reggina, préfère le refiler à son club formateur plutôt que de lui donner sa chance. Pirlo est alors ce type assis à quai, qui regarde les trains passer la mine renfrognée. Celui de l'Inter de Ronaldo, donc. Celui de l'équipe nationale, aussi. Pendant que ses anciens coéquipiers d'Italie Espoir Buffon et Gattuso partent jouer la Coupe du Monde au Japon, le joueur, lui, en est réduit à devenir le recordman des sélections avec les moins de 21 ans. A Brescia, Mazzone se souvient avoir recueilli un jeune gars " enfermé dans son silence, très sérieux, ponctuel, presque trop éduqué. " Un jour, Mazzone prend Pirlo à part et lui soumet l'idée suivante : reculer de vingt mètres. " Cela m'arrangeait pour deux raisons. D'une part, parce que devant, j'avais déjà Roberto Baggio. Et ensuite, parce que j'ai toujours aimé avoir un joueur technique devant la défense, capable de trouver les petits espaces. " Lorsque Mazzone lui présente son projet, Pirlo s'étonne. " Mais mister, je risque de ne plus marquer... " Le coach lui vante alors les mérites de ce nouveau poste. " Je lui ai répété qu'ainsi, il deviendrait le joueur le plus important de l'équipe, aussi bien en phase défensive qu'offensive, que ce serait lui qui toucherait le plus de ballons. Je lui ai dit qu'en défense, il ne devrait pas penser à aller chercher le ballon dans les pieds de l'adversaire, mais juste à bien se placer pour gêner l'autre équipe. Et qu'en attaque, il aurait plus de temps pour diriger la man£uvre. Quant aux buts, je l'ai rassuré. " Pirlo hoche la tête pour dire oui. Pas une surprise. Après tout, on parle d'un garçon qui avait déjà accepté deux ans plus tôt, à la demande de son entraîneur Franco Colomba, de ne pas descendre à Reggio Calabre avec sa Porsche, afin de ne pas choquer la population locale, moins aisée que les habitants de Lombardie. La suite est limpide : Pirlo réalise une saison incroyable, séduit les recruteurs. Tous, sauf ceux de l'Inter, qui l'échangent au Milan AC contre l'obscur argentin Andrès Guglielminpietro, dit " Guly ". A Milanello, Pirlo convainc Ancelotti de l'utiliser dans le même rôle qu'à Brescia. Le reste est connu : sans parler beaucoup plus qu'avant, le joueur devient celui que Marcello Lippi a un jour décrit comme le " leader silencieux du football italien ". Lui qui aime les vendanges récolte à tour de bras : Scudetti, Ligues des Champions, Coupe du Monde. Le tout en réussissant l'exploit qu'aura raté l'un de ses contemporains et jumeaux , Juan Roman Riquelme : faire jouer les vingt-deux joueurs du match - et ce quel que soit le match - à son rythme. "Encore la solution la plus simple pour ne jamais être dépassé ", note Lucescu. Le deuxième tournant de la carrière d'Andrea Pirlo est récent : il date de l'été dernier. Après plusieurs saisons couci-couça, lors desquelles, de son jeu posé, ne ressortait plus que la lenteur d'exécution, le meneur de jeu est poliment chassé du Milan AC au terme de son contrat. Les mauvaises langues disent que le coach qui a succédé à Ancelotti, Massimiliano Allegri, n'attendait que ça. Alors Pirlo est passé à la Juventus, gratuitement. Une vieille fuite pour un vieux joueur de 32 ans. Sauf qu'à Turin, Pirlo a renoué avec un niveau qu'il n'avait plus atteint depuis longtemps, offrant sur un plateau le titre au club des Agnelli. Affamés et pas bêtes, les Qataris du PSG auraient bien aimé le faire venir à Paris cet été, pour intégrer leur DreamTeam. Mais Andrea est resté en Italie avec sa femme et ses mômes. Là où il est vénéré. " Quand je l'ai vu jouer avec la Juve, j'ai pensé : - Dieu existe ", balance Bouffon. " Dieu existe ", c'est aussi ce que se sont dit les supporters italiens cet été. Après la fameuse Panenka passée par le joueur à Joe Hart, le gardien anglais, en quarts de finale de l'EURO, parce qu'il le trouvait " un peu trop sûr de lui ", comme il l'a avoué. Des processions ont émaillé ici et là dans les rues du pays pour rendre grâce à Pirlo. Déguisés en frères franciscains, des groupes de types marchaient en tenant à bout de bras un étendard le représentant en Saint catholique, une cuiller (en italien panenka se dit cucchiaio, cuiller) en guise de sceptre. Au-dessus de son visage, cette inscription : Sant'Andrea da Brescia, segna per noi. Saint Andrea de Brescia, marque pour nous. Un joueur de foot transformé en divinité salvatrice ? A le voir se faire pousser la barbe depuis qu'il a atteint l'âge christique de 33 ans, on serait tenté de le croire. Hélas, la réalité s'avère une nouvelle fois plus décevante que le fantasme : cet été, Andrea Pirlo, pauvre pêcheur, est parti en vacances à Ibiza, comme tous les footballeurs. Quant à sa coupe de cheveux façon Jésus-Christ, Roberto Clerici, son premier entraîneur, est formel : si le joueur s'est fait pousser une tignasse, ce n'est pas pour ressembler au Divin Enfant. Mais pour cacher ses " oreilles décollées ". Amen. PAR LUCAS DUVERNET-COPPOLA ET STÉPHANE RÉGY, À BRESCIA" Jeune, il était enfermé dans son silence, très sérieux, ponctuel, presque trop éduqué. " (Carlo Mazzone) " Quand vous êtes sur le terrain et que Pirlo frappe la balle, elle fait un bruit différent des autres joueurs. Un bruit pur. " (Franco Colomba)