Je ne suis pas de bon poil. Au moment où la folie footeuse tuait à Catane, j'étais plongé dans un beau roman triste de Laurent Mauvignier, paru l'an dernier aux Editions de Minuit. Un roman difficile et long, mais qui vaut qu'on s'accroche si l'on aime à la fois le foot en pleurant sa connerie, et les mots en voulant croire qu'ils peuvent apaiser. L'action de Dans la foule démarre le 28 mai, voici 22 ans : la veille de ce Juventus-Liverpool sinistre, qui n'a même pas a posteriori la décence d'être un blanc lorsqu'on compulse aujourd'hui le palmarès de la Coupe des Clubs Champions...
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Je ne suis pas de bon poil. Au moment où la folie footeuse tuait à Catane, j'étais plongé dans un beau roman triste de Laurent Mauvignier, paru l'an dernier aux Editions de Minuit. Un roman difficile et long, mais qui vaut qu'on s'accroche si l'on aime à la fois le foot en pleurant sa connerie, et les mots en voulant croire qu'ils peuvent apaiser. L'action de Dans la foule démarre le 28 mai, voici 22 ans : la veille de ce Juventus-Liverpool sinistre, qui n'a même pas a posteriori la décence d'être un blanc lorsqu'on compulse aujourd'hui le palmarès de la Coupe des Clubs Champions... 1985. Jeff et Tonino viennent de France sans billet, Geoff et ses frères s'amènent en bande de Liverpool, Tana et Francesco ont inséré cette boucle par le Heysel à l'occasion de leur voyage de noces, Gabriel et Virginie vivent à Bruxelles. Grands enfants et jeunes adultes à la fois, leurs destins vont s'entrecroiser, durant 24 heures après lesquelles rien ne sera plus jamais pareil. Tour à tour, Jeff, Geoff, Tana et Gabriel racontent leur Heysel à la 1re personne, revivant tout de l'intérieur depuis le prisme de leurs sentiments, comme un film muet rempli de bruit et de fureur : rencontres, vols de billets, canettes de bière, drague en douce, fraternisation, jalousie, violence, catastrophe, mort, souffrance, solitude... L'insouciance d'abord, l'apprentissage du vide ensuite et pour longtemps. Tana bouleversante, à la fois lumineuse et cassée, repartira jeune veuve en Italie et aura cette phrase terrible : " A Bruxelles, j'ai compris que c'est le chaos qui est la norme. " " C'est le chaos qui est la norme ". Plus vieillit mon amour du foot, plus cette phrase me paraît devoir coller ad vitam au monde du ballon rond. Que le pays le plus souvent cité en ce moment en matière de violence, de dope ou de triche soit en même temps le pays détenteur du titre mondial, cela m'apparaît hautement symbolique : comme s'il fallait disposer des uns pour mieux décrocher l'autre... Loin de moi cependant l'envie de croire le hooliganisme d'aujourd'hui essentiellement italien, ce qui impliquerait sournoisement que tout va plutôt bien ailleurs. Voire. Si je lis partout que l'Angleterre d'aujourd'hui a éradiqué le problème en Premier League (hausse des prix, interdiction d'alcool, sanctions sévères...), je lis parfois aussi que les casseurs british se retrouvent désormais dans les divisions inférieures pour mieux y picoler/castagner. Autre lieu, autre niveau : récemment en Dordogne profonde, deux supporters furieux de Beauregard (2e division de district !) ont poursuivi l'arbitre en bagnole et ont retourné leur propre véhicule en lui faisant une queue-de-poisson : l'arbitre s'est arrêté pour les secourir et ils l'ont consciencieusement tabassé ! Chaque semaine qui passe contient un fait divers nous rappelant que la violence en foot n'est liée ni au lieu, ni au niveau de jeu : elle rôde partout, souvent, depuis longtemps. Même qu'aujourd'hui, en prime, elle n'est même plus liée au monde mâle : paraît que pour mieux dribbler les fouilles à l'entrée, les mecs planquent leurs armes blanches dans les dessous de leurs gonzesses complices... Loin de moi tout autant l'idée que le foot lui-même n'y est pour rien, et que toutes les violences s'y déroulant " ne sont que le reflet de la société " (air connu) : faudra bien un jour se demander vraiment pourquoi les paumés/tarés violents ont choisi de s'exprimer par le biais du foot plutôt que via le basket, le rugby, l'opéra ou la philatélie ! En principe, le sport est là pour domestiquer l'agressivité, s'affronter sans se haïr, sublimer la guerre sans la faire vraiment : en pratique, le foot rate souvent son but, les refoulements y explosent, les gnons s'y échangent, la guerre y est ouverte : du terrain aux gradins, du stade à la ville... Le foot est bordélique parce que polémique et nous aimons ça. Et plus tu es bourré, limité, imbibé, passionné, complexé et/ou frustré, plus tu polémiques violemment... Comme le disait le gars du Corriere dello Sport dans l'article de Nicolas Ribaudo voici quinze jours, " le football est un monde sans règles et, quand elles existent, on s'amuse à les détourner ". Et on s'amuse tout court de ce monde de tricheurs, ça me fait repenser à la boucherie lamentable de Portugal-Hollande au dernier Mondial : nous au moins, nous les neutres, nous aurions pu couper le poste, non ? Vous l'avez fait ? Moi pas. Vous non plus. Le foot donne rarement de quoi être fier. Je vous avais dit en commençant que je n'étais pas de bon poil. Bernard Jeunejean