Un après-midi d'avril en plein cagnard à Clermont-Ferrand. Entre une demi-finale de Coupe d'Europe gagnée contre les Saracens (13-9) et une finale perdue (18-24) face à Toulon , à Twickenham, l'antre du rugby anglais, les joueurs de l'ASM Clermont Auvergne défilent devant les journalistes.
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Un après-midi d'avril en plein cagnard à Clermont-Ferrand. Entre une demi-finale de Coupe d'Europe gagnée contre les Saracens (13-9) et une finale perdue (18-24) face à Toulon , à Twickenham, l'antre du rugby anglais, les joueurs de l'ASM Clermont Auvergne défilent devant les journalistes. Sur le terrain même du Stade Marcel-Michelin. Parmi eux, VincentDebaty, un pilier du professionnalisme 2.0 qui prend de la place. Un atavisme familial. " Mes deux frères sont pareils ", glisse-t-il placide. Né il y a 33 ans à Woluwe-Saint-Lambert, une des dix-neuf communes bruxelloises, Vincent a pris la nationalité française d'une de ses grand-mères au cours d'une trajectoire qui l'a conduit à La Rochelle, à Perpignan, à Clermont et chez les Bleus. Il découvre le rugby par hasard. Grâce à son frère que se rend à une...brocante. " Les dirigeants de Kituro y faisaient une initiation quand mon frère est passé devant. A treize ans, ils ont vu son physique(1,80m, 100 kg), ça les intéressait mais lui jouait au foot. Il leur a parlé de moi : " Il a 15 ans mais il ne fait rien de ses journées, ne fait pas de sport et passe sa vie devant la PlayStation. "Il est allé me chercher, je me suis dit pourquoi pas, je ne savais pas que ça existait, je ne connaissais même pas les règles. Le mercredi suivant, il y avait un entraînement à un kilomètre de chez moi. J'y suis allé, je me suis régalé de suite. Il y avait un super groupe, un esprit de potes et je ne suis plus reparti... " Il s'épanouit tellement dans sa nouvelle passion qu'il décide d'aller voir ce qui se fait en France. Repéré par les scouts de La Rochelle chez les Diables, il quitte le rugby familial et festif, aux troisièmes mi-temps épiques de Kituro, pour un éventuel professionnalisme incertain dans les Charentes-Maritimes. " A la Rochelle, je voulais découvrir le haut niveau avec les contraintes que ça engendre. Je voulais voir... en me disant si ça marche, je reste. Sinon, je repartirais l'année prochaine et je reprendrais mes études en Belgique. Ma vie reprendra comme avant. Je n'avais aucune pression. Je n'avais aucune idée de ce qui m'attendait mais j'ai eu la chance d'avoir des opportunités qui se sont bien goupillées. " Sur le bord du terrain, Vincent Debaty parle longuement, serein, sans accent, à part quelques fois des intonations catalanes qu'il dit tenir de sa femme qui vient de Perpignan. Chevelure et sourcils blonds, il a les oreilles abîmées des joueurs de première ligne. Sur le torse, un tee-shirt d'entraînement où figure un slogan en guise de mot d'ordre qu'arborent tous les Clermontois, " humble et affamé ". En club, il a franchi les étapes à son rythme. A La Rochelle, à Perpignan et à Agen, via un petit séjour en Pro B (le deuxième échelon français) avant de devenir champion de France avec Clermont en 2010. En sélection, c'est encore plus compliqué. Il connaît son baptême du feu chez les Bleus en 2006 en Roumanie dans un remplacement de dernière minute de NicolasMas, son pote de Perpignan, sous le magistère de BernardLaporte. Il ne reviendra que six ans plus tard. Longtemps confiné à un rôle forcément frustrant d'impact-player, qui ne monte au jeu qu'en milieu de deuxième mi-temps quand les gabarits d'en face commencent à fatiguer, il s'est fait sa place peu à peu. Lors du dernier Tournoi des Six Nations, il devient même titulaire alors qu'il n'avait été dans le XV de départ que trois fois lors de ses vingt-neuf premières sélections. " Je me suis longtemps contenté de ce qu'on me donnait. Je n'ai pas cherché à aller plus loin. J'en ai pas mal causé avec le staff et des coéquipiers et je me suis rendu compte que dans la vie, si tu passes ton temps à attendre, si tu te satisfais de peu, il ne t'arrive rien de majeur. J'ai appris à me battre pour avoir un peu plus ", justifie-t-il. " Il est anxieux, a toujours peur de mal faire. Il faut beaucoup échanger avec lui. Peu à peu, il commence à moins douter et il a la maturité nécessaire désormais pour aller au feu d'entrée ", décrypte YannickBru, un des coachs du XV de France. En jeu, une place pour la prochaine Coupe du monde, en Angleterre en septembre prochain. La première et probablement la dernière du " Belge ", le surnom donné par ses coéquipiers à Debaty. Il n'était pas dans les plans de Laporte en 2007 (en France), ni dans ceux de Liévremont en 2011 (en Nouvelle-Zélande). A l'automne dernier, il avait regardé les tests de novembre devant sa télévision. Cela avait agi comme un déclic. Chez les jeunes, Vincent jouait encore avec les Diables. C'est là qu'il a été repéré par le Stade Rochelais. " Quand je suis parti en France, ça m'intéressait toujours de jouer pour la Belgique mais je n'avais pas les moyens de faire les allers et retours. Comme la Fédération n'avait pas les moyens de payer les voyages, je n'y suis pas retourné. Une fois que j'ai eu vingt ans, j'ai intégré la filière fédérale française et voilà... ", confesse-t-il. Debaty est dès lors devenu français de passeport et de licence. Son lien avec sa Belgique natale s'est distendu, même si partir avait été un crève-coeur. Pire, peu avant son départ sur les bords de l'Atlantique, il avait perdu un grand frère. " Il n'aime pas tout ce qui va vite et qui est trop grand ", pense savoir NicolasMas, l'ancien international qui l'a connu à Perpignan. C'est même chez l'ancien pilier de l'USAP qu'il a connu sa future femme et mère de ses trois enfants : Éloïse (9 ans), Églantine (7 ans et demi) et Douce (6 ans), nées à Perpignan où il a passé cinq saisons. Avec sa femme Céline, il a acheté une maison aux Martres-d'Artières, un village à une vingtaine de kilomètres au nord de Clermont. Pas loin du paradis sur terre. " Du coup, ma femme ne veut plus que je change de club !" dit-il. Il se voit bien y rester après sa carrière, " trouver un boulot, profiter du temps qui passe et venir voir les matches ". " C'est un gars qui compte dans la vie de groupe. Il se fait pas mal chambrer mais c'est surtout parce qu'il il est respecté de tous ", assure JulienPierre, son coéquipier clermontois. Debaty s'est également pris en main. Physiquement d'abord : au prix de footings douloureux à jeun dès l'aube, il a perdu cinq kilos. Psychologiquement en suite : " Il a pris conscience de ses formidables moyens ", analyse Yannick Bru. " Il est plus constant dans l'effort et il est exceptionnel dans le combat. " Pas encore un visa à coup sûr pour le prochain mondial mais pas loin. Vincent est également doué pour décompresser et prendre le recul nécessaire. Il joue fréquemment aux jeux vidéo, notamment à FIFA, même si de l'aveu de tous, y compris du sien, il est plutôt mauvais. Il a surtout des potes qui n'ont rien à voir avec le rugby et qui lui permettent de prendre le recul nécessaire. " Quand je suis chez moi, on parle d'autre chose. L'ASM revient quand même un peu dans la conversation parce qu'ici tout le monde connaît l'ASM mais j'essaie de couper un peu, de faire autre chose. Je vais faire un barbecue avec les potes, souvent je suis à la maison avec les filles ou je me balade avec elles. J'aime faire des trucs comme ça tout simples ", dit-il de sa voix douce, vaguement chantante. Avec le temps, Vincent Debaty a appris à son destin. Il a laissé derrière les complexes de son enfance pour devenir un père de famille heureux dans l'Auvergne rurale et un international épanoui dans un sport si éloigné de son Woluwé-Saint-Lambert natal et de sa culture familiale. " Je n'ai pas envisagé tout de suite que ça pouvait être mon métier ", dit-il. " Comme tout gamin, tu te dis que c'est un rêve, une passion mais sûrement pas un métier. Après, quand j'ai quitté la Belgique pour La Rochelle, je me suis dit : " Si j'y vais, c'est pour ça, pour tenter ma chance et vivre de ma passion. " Ensuite, tu ne sais jamais jusqu'à quel niveau tu vas aller mais au moins tu tentes ta chance. Le jour où je suis arrivé à La Rochelle, mon objectif c'était ça, de vivre de ma passion. " Le choix de quitter le cocon familial n'était pourtant guère évident. Les frères vivent les uns près des autres, unis. Un choix douloureux qui impliquait forcément de ne pas revenir chaque week-end. Comme pour des gamins footballeurs partis loin de chez eux, ça ne va pas sans mal du pays. " Je suis revenu pour Noël, puis je suis reparti six mois de nouveau. Du coup, quand tu pars, tu te dis que c'est pas pour rien. Ce sont des choix douloureux mais dont je suis content aujourd'hui. Quand ça marche, tu oublies tout ce par quoi tu es passé. Tu ne penses qu'aux bons côtés. Quand j'ai commencé, je pensais que c'était du foot US, je voulais faire des passes en avant. Les gars m'ont dit : " Mais qu'est-ce que tu fais ? C'est n'importe quoi, c'est en arrière qu'on fait les passes. " Je n'arrivais pas à comprendre comment en faire au début. " Depuis, Vincent a appris. Il est devenu un des meilleurs piliers du monde. L'Irlande, l'Italie et tous les adversaires des Français pour la prochaine Coupe du monde devraient s'en apercevoir. PAR RICO RIZZITELLI" Aujourd'hui, il a la mentalité nécessaire pour aller au feu d'entrée. Il est plus constant dans l'effort et est exceptionnel dans le combat. " Yannick Bru, un des coachs du XV de France