Otavio, un éleveur de 19 ans, prend une bouteille d'eau et ses chaussures de football. Plus un couteau. Il enfourche son vélo et promet à son amie : " Je serai de retour pour la finale. " Trois kilomètres plus loin, le voilà au terrain de football de Centro do Meio, un hameau de 250 âmes, perdu entre les champs de manioc du nord-est brésilien.
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Otavio, un éleveur de 19 ans, prend une bouteille d'eau et ses chaussures de football. Plus un couteau. Il enfourche son vélo et promet à son amie : " Je serai de retour pour la finale. " Trois kilomètres plus loin, le voilà au terrain de football de Centro do Meio, un hameau de 250 âmes, perdu entre les champs de manioc du nord-est brésilien. Josemir (30 ans), technicien de surface à la Poste, arrive un peu plus tard. En fait, il voulait se reposer avant la finale de la Coupe des Confédérations, face à l'Espagne, la grande répétition avant le Mondial, mais un attaquant de son équipe, les Vétérans, a déclaré forfait et Josemir va disputer la Pelada face à Pio XII. Une Pelada, c'est un match de football amateur, souvent disputé torse nu, un maillot coûtant trop cher. C'est le berceau du football brésilien et une école qu'ont connue presque toutes les stars : on joue avec des buts dénués de filets et souvent sans chaussures. C'est la seule distraction du week-end, dans les bidonvilles comme dans les bleds. Nous sommes le dimanche 30 juin. À 19 heures, quand la finale débute, à Rio de Janeiro, cette finale qu'Otavio et Josemir voulaient tant regarder, ils sont morts. Le premier décapité, le second poignardé. Le déchaînement de violence dont le village est le théâtre est stupéfiant. Le plus grand pays d'Amérique latine accueille le reste du monde à l'occasion du plus grand tournoi de football, dans quelques mois. Pourtant, une simple Pelada a été prétexte à un horrible bain de sang. Reconstitution. Les villageois se murent dans le silence mais les proches des victimes, les inculpés et la police parlent. Il fait torride et chaque équipe a offert deux litres de limonade qui reviendront au vainqueur. Josemir porte le maillot noir et rouge de Flamengo, son club préféré, Otavio joue sous les couleurs de Fluminense, le rival. À la mi-temps, l'arbitre souhaite jouer et Otavio le remplace, bien qu'il souffre du genou. Peu avant le terme du match, Josemir y va trop fort dans un duel et Otavio brandit la carte jaune. Josemir fulmine : " Fous-toi la carte dans le cul ! " Il est exclu. Leticia, la femme de Josemir, affirme que son mari était sérieux, calme et croyant. " Il n'aurait pas fait de mal à une mouche. " Pourtant, il se rue sur Otavio et le tabasse. Quand celui-ci se relève, il tient son couteau. Il frappe deux fois, Josemir s'effondre. Tumulte. Une douzaine de spectateurs se saisit d'Otavio et l'attache. Josemir agonise, baignant dans son sang. Leticia, qui s'est précipitée vers son mari, se retourne vers Otavio : " Tu as ruiné ma vie ! " Elle accompagne son mari à l'hôpital mais il décède avant son arrivée. Sa cousine retourne au terrain et annonce le décès. Le village se réunit autour d'Otavio. L'un le bourre de coups de pieds, un autre arrache une latte d'une barrière et le frappe au visage. Un habitant alerte la police, à trois kilomètres de là. Elle ne se presse pas : de tels accidents sont monnaie courante. Il est 18 heures et le soir tombe. Un cousin de Josemir, qui a arrêté de jouer à la mi-temps et n'a cessé de boire depuis, brandit une bouteille de Schnaps de quatre litres. Il l'abat sur le visage d'Otavio. Plus tard, menotté, il déclare : " Je pensais représenter le village. Je voulais faire justice. " Il jure que quand il est parti, sa victime était toujours en vie. Novinho (31 ans), père de deux enfants, arrive en moto. Il est passé chercher un poulet chez sa mère mais les enfants du village lui ont crié qu'on avait tué Josemir. Or, c'est son ami. Il met les gaz et écrase Otavio, encore et encore, sous les applaudissements de la foule. " Je ne sais pas pourquoi j'ai fait ça, j'étais ivre. Je ne le connaissais même pas ", avoue-t-il ensuite. Deux autres hommes s'en prennent à Otavio. L'un d'eux a une machette et le décapite. Les spectateurs se servent de sa tête comme d'un ballon avant de l'empaler sur un poteau. L'autre homme, muni d'une faux, lui coupe bras et jambes. Des gens filment le corps démembré à 19 heures. La police n'est pas encore là. Une ambulance arrive une heure plus tard. Le frère d'Otavio, qui s'est enfui, a alerté une tante, qui ameute le conducteur d'une ambulance et une infirmière. Elle retire la tête d'Otavio du poteau pendant que l'infirmière rassemble les restes du malheureux. À l'hôpital, où Felicia reste, atterrée, un ami commente : " Le meurtrier de ton mari est ici. Ta vengeance est accomplie. " La police a arrêté l'homme à la bouteille et le motard. L'homme à la faux se serait caché sur une île et celui à la machette s'est également enfui. ValterCosta, le commissaire, déclare : " Nous attendons des renforts. " C'est la plus grosse affaire de sa carrière. Le Brésil occupe la septième place des pays les plus meurtriers au monde. On dénombre 27 morts par 100.000 habitants. Durant les trente dernières années, 1,1 million de personnes ont été assassinées. Costa a déjà vu pas mal de morts mais jamais une boucherie pareille. Toutes les grandes chaînes TV brésiliennes commentent le fait divers en long et en large. Certains animateurs plaisantent même à ce propos mais nul ne trouve d'explication à ce déchaînement de folie. Les habitants de Centro do Meio se taisent, ils haussent les épaules quand on leur parle du lynchage. Personne n'a rien vu. Pourtant, dans les jours qui suivent le drame, photos et vidéos de la victime circulent sur internet. " Tout le monde a regardé ", affirme Luis, l'homme à la bouteille, arrêté entre-temps. Le terrain de football entouré de palmiers et de manguiers a été déserté. Le propriétaire du terrain a arraché le poteau sur lequel on a empalé la tête d'Otavio. Le chef de l'équipe de Josemir, qui tient le club de billard du coin, a réuni ses joueurs. Ensemble, ils ont tondu la pelouse du terrain, réparé la clôture et jouent toujours au football. Comme si rien ne s'était passé. PAR JENS GLÜSING - PHOTOS: IMAGEGLOBELe Brésil occupe la septième place des pays les plus meurtriers au monde.