"W e don't do anything ". Nous ne faisons rien. Nous ne parvenons pas à expliquer les bonnes intentions dont nous sommes pavés ni à faire comprendre qu'il s'agit d'une grande série sur les vedettes européennes. " We don't co-operate, no ". Pas un mot d'excuse mais un clic sec, à l'autre bout de la ligne.
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"W e don't do anything ". Nous ne faisons rien. Nous ne parvenons pas à expliquer les bonnes intentions dont nous sommes pavés ni à faire comprendre qu'il s'agit d'une grande série sur les vedettes européennes. " We don't co-operate, no ". Pas un mot d'excuse mais un clic sec, à l'autre bout de la ligne. Les tabloïds ont brisé toute confiance en Angleterre, dans leur recherche de sensation. Le clan Rooney se tait à propos de tout ce qui concerne Wayne. C'est aussi le cas de Richie, qui exploite un club de boxe dans le quartier de Croxteth, au nord de Liverpool. Nous n'avions pas l'intention de lui soutirer des nouvelles de son neveu, puisque Richie est le frère de Wayne Senior, le père du joueur de Manchester United. Nous voulions savoir de quelle façon son club pouvait canaliser gentiment la violence qui sévit dans le quartier. Mais Richie refuse de venir au téléphone, explique son fils Thomas. Comme son père, Wayne Junior est monté sur le ring, jusqu'à ce que son club de foot d'Everton y mette son veto. Croxteth est sis au nord de Liverpool, à sept ou huit kilomètres du centre-ville, à un jet de pierre de Goodison et d'Anfield. Goodison est le territoire d'Everton. Ici, les terraced houses, ces maisons deux façades typiques, ont encore une certaine allure. Briques rouges, châssis bleus. Les habitants affichent leurs couleurs. Le quartier d'Anfield est moins bien loti. Vitres cassées et jamais réparées, dépôts d'immondices, taudis inhabités, graffitis. Même la météo est mauvaise : l'Angleterre essuie une tempête et une pluie comme on n'en a plus enregistré depuis 50 ans, titrent les journaux le lendemain, sans se priver de publier des clichés des quartiers inondés. Entre les nuages menaçants, on aperçoit de temps à autre la pleine lune. La tempête, qui vient de l'océan, a balayé les rues avoisinant la Mersey et la mer d'Irlande. Des grues géantes oscillent dangereusement. La ville est réduite à l'état de chantier de la rive et de l'Albert Dock, coquettement rénové, à la station ferroviaire de Lime Street. Liverpool, qui sera la capitale culturelle de l'Europe l'année prochaine, fête ses 800 ans sous les étais. Il y a un siècle, 40 % du négoce mondial transitait par le port. L'ensablement de la Mersey et la mue de la navigation maritime ont précipité la région au chômage. Celui-ci a atteint son point culminant au début des années '80. Liverpool commence à émerger de la crise, même si sa principale industrie reste ancienne : les usines Ford d'un côté de la rivière, les Vauxhall Works de l'autre côté. Comme Norris Green, Croxteth est un quartier à problèmes. En août 2006, un certain Liam Smith a été abattu sur le parking de la prison toute proche, victime d'un règlement de comptes entre les gangs des deux quartiers, qui se livrent une guerre sans merci depuis 2004. Le procès a débuté à la mi-juin. Le Liverpool Echo a appris à la population qu'il y avait eu au moins 17 fusillades en l'espace de trois ans. Tom a grandi dans le quartier, qu'il connaît comme sa poche : " Ces fucking kids, car ce sont des enfants, méritent une bonne raclée ". Il nous montre des passants. Vestes noires et bonnets : c'est leur uniforme. Il nous explique qu'ils ne sont même pas défavorisés, que leur père et/ou leur mère travaillent. Non, ils veulent gagner de l'argent le plus vite possible, sans trop d'efforts, illégalement donc. Les armes ne sont jamais loin de la drogue. Face aux gangs de Liverpool, sérieux, il répète : " Ils méritent une raclée, oui ". Tom connaît les Rooney et... les tabloïds. Mû par l'appât du gain, il demande si quelques ragots ne nous intéressent pas : exctasy, paris, prostituées... Cela ne nous intéresse pas, non, et en plus, sa dépendance au jeu et son inclination pour les prostituées figurent déjà dans sa biographie, My story so far (Ma vie jusqu'à présent). Wayne Rooney y reconnaît ses penchants avec une franchise étonnante. Tom hausse les épaules : " Vous avez tort, c'est ce que les gens veulent : dirty details, des détails croustillants. Je connais aussi sa femme, Colleen, depuis qu'elle est gamine. Elle ne voulait pas de lui, ne cessait de le repousser. Quand il est devenu professionnel, elle a changé d'avis et vite ! " Partout ailleurs, on va me raconter qu'elle lui fait du bien, qu'elle est plus raisonnable et le maintient dans le droit chemin. Tom n'a pas sa langue en poche. Alors que nous passons devant l'école qu'il a fréquentée, comme Wayne, il lâche : " Si vous voyez le professeur de gym, voulez-vous lui casser la figure de ma part ? Il m'a fait renvoyer injustement ". Le professeur de gym n'est plus là mais le science teacher oui. Le scientifique nous autorise à prendre quelques clichés de la façade de l'école - les lois sur la protection de la vie privée sont très strictes en Angleterre. De la Salle est une école catholique. C'est normal car les Rooney sont d'origine irlandaise. La mère Rooney gagne d'ailleurs un peu d'argent à l'école, comme dinner lady. Elle n'a plus besoin de cet extra mais il était bienvenu jadis car le père était chômeur chronique. Il est près de six heures et les cours s'achèvent à trois heures. Dans le hall d'entrée pend une vareuse de l'équipe nationale. Un maillot d'Everton ne serait pas à sa place dans cette école, qui compte des supporters des Reds. Rooney est très franc à propos de sa scolarité aussi. Citation : " Faible à tous points de vue ". Dans l'encadré réservé aux recommandations : " Wayne devrait se concentrer davantage en classe et changer de comportement ". Logiquement, il a de bonnes notes en sport. Il est déjà question de gambling, de paris. A cette époque, ce trait se limitait à un jeu innocent : qui jetterait une piécette le plus près du mur ? Le vainqueur empochait toute la mise. L'enseignant éclate de rire quand nous demandons d'autres détails : " Nous ne faisons pas de commentaire à propos de Wayne ". La maison des Rooney se trouve au coin. La façade a été rénovée. Elle se démarque des autres, pas seulement par sa couleur. Wayne senior a fait retaper l'immeuble grâce à l'argent du football. Un peu plus loin, le terrain vague où Bob Pendleton a découvert le jeune Rooney, qui jouait alors pour une équipe de pub de la Walton and Kirkdale League, les Copplehouse Boys. L'équipe n'existe plus, le terrain est dévasté, ce qui n'empêche pas quelques gamins d'y livrer un match. Une clôture entoure l'aire mais quelqu'un y a percé un trou. Le terrain a été réensemencé et bientôt, les services locaux vont installer des goals. Pendleton est machiniste, pensionné. Il habite en bordure d'un parc, dans l'ancienne gare. Le train passait sous sa maison, jadis. Maintenant, une piste cyclable relie Liverpool et Manchester le long de l'ancienne voie, qui date de 1830. La piste serait belle si elle était mieux entretenue. Les orties y fleurissent. Les jeunes les utilisent pour leurs deals. Pendleton montre un nouvel immeuble : " C'est là que se trouvait notre stock de charbon. J'ai connu l'ère du train à vapeur ". Il rigole et montre sa façade, noire de fumée. La salle d'attente de la gare est devenue un magasin de chaudières modernes. Pendant des années, après ses heures de travail, il a été secrétaire de la Ligue, une assemblée de petits clubs comme les Copplehouse Boys. Il récoltait les cotisations et s'occupait du marquoir. Pendleton : " 2.000 gosses, de 8 à 16 ans, jouaient dans notre ligue. J'avais donc pas mal de travail. Les enfants qui voulaient jouer acquittaient une cotisation de 2,5 livres (3,7 euros). L'argent nous permettait de louer les terrains de la ville et de payer l'arbitre ". Un jour, Pendelton s'est rendu dans un club qui était en retard de paiement, les Copplehouse Boys, du nom du pub qui sponsorisait les jeunes. Pendleton : " Vous devez connaître l'origine de ces clubs. Imaginez un père dont le fils sait jouer au football. Il peut l'affilier dans un club existant ou chercher un sponsor prêt à débourser deux ou trois cents livres et former lui-même une équipe autour de son fils, avec ses amis. Le propriétaire d'un pub pouvait fournir l'argent. En échange, l'équipe portait son nom. L'équipe disparaissait généralement quand le fiston abandonnait le football. Nous nous occupions des terrains. Nous louions des parcs ou de grandes pelouses à la Merseyside Mews Association. Le week-end, ils se muaient en petits terrains de football. C'est pour ça que la ville est parsemée d'étendues verdoyantes mais qu'il y a peu de terrains durables. Quant aux vestiaires, ils sont dignes des romans de CharlesDickens ". Jamie Carragher (Liverpool), Alan Stubbs (Everton), Tony Hibbert (Everton), tous ont effectué leurs premiers dribbles sur de tels terrains. " Certains jeunes sont repérés par les scouts à l'occasion des compétitions scolaires mais neuf sur dix le sont pendant nos matches ". Pendleton a appris que les Copplehouse Boys alignaient un talent sensationnel de huit ans. Devant encore récupérer de l'argent, il est allé le voir. Wayne jouait sur un grand terrain, avec des enfants plus âgés, à 11 contre 11. Sa force et son talent étaient aussi manifestes que son sens du but. Pendleton discuta avec son père puis téléphona à Ray Hall. Hall a dirigé l'académie des jeunes d'Everton. Pendleton est un fan des Blues, comme en témoigne la couleur de sa porte : " Copplehouse était une équipe sans valeur, elle n'a jamais rien gagné mais ce gamin marquait comme un métronome ". Hall a rapidement compris qu'il détenait un diamant brut. Celui-ci a signé sa carte d'affiliation à Everton à l'âge de neuf ans. Pendleton : " Nous en sommes fiers, ma femme et moi, car nous venons du même quartier. Francis Jeffers (ex-Everton et Arsenal) en est également issu. Les Rooney et les Morrey sont très connus. Les Rooney sont des boxeurs. Le frère cadet de Wayne, Graeme, a également boxé. Il est sauvage. Il joue encore au football dans la région. Il a été affilié à Everton jusqu'à 12 ans. Le cadet, John, joue à Macclesfield ". Wayne était très timide en-dehors du terrain. Il n'a même pas osé reprendre le manager Joe Royle alors que celui-ci pensait que l'enfant venait de Croxteth, rigole Bob Pendleton : " Je vous le jure : s'il était en notre compagnie, il n'ouvrirait pas la bouche... Mais dès qu'il franchissait les lignes blanches, il se retrouvait sur son territoire et il changeait ". Tom continue à nous guider. Nous franchissons la frontière imaginaire qui sépare Norris Green et Croxteth à deux reprises avant de trouver le club de boxe de l'oncle Richie. Il devrait être là mais il se fait porter pâle. Radio Trottoir semble bien fonctionner. Il a donné des leçons de boxe à Wayne, resté fana de ce sport. Rooney est d'ailleurs capable d'aller à Las Vegas voir boxer RickyHitmanHatton, un poids welter de Manchester, pour le titre mondial. Rooney n'était pas passé inaperçu car il avait porté la ceinture d'Hatton sur le ring, ce qui a suscité quelques remous à Manchester : Hattan est un supporter notoire de City alors que Rooney est un rouge. Le club de boxe est situé au deuxième étage du Croxteth Sports Centre. Je demande à un jeune pourquoi il veut boxer : " You know, just to fight ". Il a 15 ans. Il reprend son combat. En rue, deux agents de police surgissent d'un véhicule anonyme et arrêtent deux jeunes. Ceux-ci ricanent. Ils semblent avoir l'habitude. Est-ce de la décontraction ou de l'arrogance ? Le soir, place au Carven, la salle légendaire dans laquelle les Beatles ont effectué leurs premiers concerts. Un chanteur se risque sur le podium, libre, et interprète un classique, HeyJude. La nostalgie des Sixties... Le lendemain est consacré à Goodison Park. Ray Hall nous a convié à la première journée de la Class of 2007. Les nouveaux membres de l' Everton Football Youth Academy découvrent les lieux. Ils sont neufs. Deux étrangers, un Irlandais et un Autrichien, sont encore en vacances. Lundi est leur premier jour de travail. Oui, désormais, le football est leur profession. Ils ont 15 ou 16 ans. Beaucoup jouent à Everton depuis leurs neuf ou dix ans. Cheveux coupés courts, mentons glabres, ils sont encore des enfants mais ils travaillent déjà. Les parents les suivent du regard, fiers. Les enfants viennent de terminer leurs examens : comme il n'est pas certain qu'ils deviennent professionnels, ils continuent à recevoir dix heures de cours par semaine, l'essentiel étant dispensé le mercredi. Aucun ne se donne du mal : le football constitue leur objectif. Leur semaine tourne autour du ballon, de huit heures et demie à quatre heures, quatre jours par semaine. Le week-end, ils ont un match. Hall nous présente au groupe et explique la raison de notre présence. Je les flatte en disant que je suis peut-être en train de regarder les futurs Rooney. Hall me tacle immédiatement : " Wayne est parti, il ne m'intéresse plus. C'est d'eux que je m'occupe, maintenant ". Par la suite, en privé, Hall se révèle être un grand-père doux et gentil qui défend bec et ongles ses jeunes et son club, même quand ses gamins font des bêtises. " La veille des débuts de Wayne en équipe fanion, j'ai reçu un coup de téléphone : il avait eu un accident en scooter. J'ai dit à celui qui me prévenait : - C'est normal, tous les gamins de son âge font ça. Nous oublions trop souvent qu'ils n'ont que 15 ans et exigeons qu'ils se comportent en adultes. Ce n'est pas juste ". Il tient un autre discours aux enfants et à leurs parents. Il leur met la pression et a parfois des allures d'instructeur militaire : " Nous ne voulons pas entendre la moindre excuse car il n'y a pas d'excuses ". Les jeunes ont un an et demi pour concrétiser leur rêve. Ensuite, ils seront soumis à une évaluation sans pitié " car d'autres piaffent d'impatience pour les remplacer ". Le sport de haut niveau est impitoyable. Hall : " Une mauvaise nuit ou des problèmes familiaux peuvent avoir un impact sur votre entraînement mais je ne veux pas le savoir. La vie n'est pas juste. Vous n'aurez qu'une chance, pas deux. Saisissez-là ! "Ils opinent, muets. Ils ont emprunté l' Everton Way. Ils gagnent 150 euros par semaine et 15 euros de frais de déplacement. Prime de victoire : 52 euros. S'ils jouent en Réserves, ils reçoivent un supplément de 75 euros par match. Ce n'est pas mal pour des jeunes de cet âge... " Parfois, ils me demandent ce que Rooney avait de spécial ", explique Ray Hall. " Tout. Dès le premier jour, il a fait des choses qui sont impossibles aux jeunes de son âge. Une fois, nous disputions un match à Manchester United et il a repris le ballon de volée dans le petit but. Il y a eu un silence puis quelqu'un a commencé à applaudir et tous les parents l'ont imité, y compris ceux de United. Leur entraîneur m'a jeté un coup d'£il, sans piper mot, mais j'ai lu dans ses pensées : -Quelle perle vous avez là ! Wayne réussissait toujours quelque chose de spécial. Je comprends la déception des gens quand il a rejoint Manchester United, en 2004. Ils ont perdu une star et moi un fils ". L'a-t-il fait ? Ray Hall : " Je n'aime pas cette expression. Que signifie-t-elle vraiment ? Quand a-t-on fait quelqu'un ? Ceux qui ne percent pas ici vont peut-être faire carrière ailleurs et ceux qui s'imposent en équipe A deviendront peut-être internationaux. Je ne crois pas qu'on réussisse jamais car il y a toujours de nouveaux objectifs. Ce que je souhaite, c'est que si ces gamins arrêtent le football dans quelques mois, ils puissent malgré tout garder un bon souvenir de cette période ". Le vicaire de l'église anglicane toute proche entre et répète que les jeunes qui ont un problème, quel qu'il soit, sont les bienvenus. Leur entretien restera confidentiel. " C'est le message que je veux délivrer : la vie représente plus que le seul football ". par peter t'kint