R ik Van Steenbergen, né le 9 septembre 1924, avait une allure et un charisme innés. Où qu'il apparaisse, on ne voyait que lui. Même à 70 ans, il restait une forte personnalité, un brillant causeur, un homme qui voyait la vie du bon côté. Il aimait à se replonger dans le passé et rappeler ses hauts-faits ou évoquer la rivalité impitoyable qui l'avait opposé à Rik Van Looy, son antipode. Il adorait cette blague : entendant du bruit dans son living, la nuit, Van Looy descendit, à temps pour voir le voleur s'enfuir à vélo. Immédiatement, il se lança à sa poursuite, pour revenir les mains vides et inconsolable, une heure plus tard. Et sa femme de commenter : " Ce ne pouvait être que Van Steenbergen, alors ".
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R ik Van Steenbergen, né le 9 septembre 1924, avait une allure et un charisme innés. Où qu'il apparaisse, on ne voyait que lui. Même à 70 ans, il restait une forte personnalité, un brillant causeur, un homme qui voyait la vie du bon côté. Il aimait à se replonger dans le passé et rappeler ses hauts-faits ou évoquer la rivalité impitoyable qui l'avait opposé à Rik Van Looy, son antipode. Il adorait cette blague : entendant du bruit dans son living, la nuit, Van Looy descendit, à temps pour voir le voleur s'enfuir à vélo. Immédiatement, il se lança à sa poursuite, pour revenir les mains vides et inconsolable, une heure plus tard. Et sa femme de commenter : " Ce ne pouvait être que Van Steenbergen, alors ". Rik I n'a jamais sombré dans l'arrogance ni dans les caprices qui caractérisent tant de champions actuels. Le Campinois était un homme du peuple. En 1946, quand il remportait le Tour des Flandres pour la deuxième fois, le journal organisateur, Sportwereld, voulut lui consacrer un reportage : pas de problème. D'Arendonk, Van Steenbergen rejoignit Bruxelles à vélo, bavarda deux heures avant de rentrer chez lui. Il aimait le folklore et le caractère populaire de son sport et s'énervait en voyant comment on protège maintenant les coureurs. Il adorait son sport à tel point qu'il lui arrivait de chanter en pleine course mais il n'aimait pas avoir une cohorte de valets : ça l'obligeait à gagner. Il préférait suivre son instinct, seul. Il était son propre directeur technique. Autre fait étrange, gagner une classique par saison apaisait ses ambitions en la matière : il rayait les autres de son agenda. En début de saison, il misait donc toujours sur Milan-Sanremo mais il n'a gagné la Primavera qu'une fois, en 1954. C'est la plus grande frustration de sa carrière. En 1954, il ne prit pas part au Tour des Flandres ni à Paris-Roubaix, préférant une course sur piste bien dotée dans le Nord de la France. Il n'a compris que plus tard qu'il aurait pu étoffer son palmarès déjà imposant. Las, malgré son amour pour le vélo, il n'était pas toujours disposé à effectuer les concessions nécessaires. Il n'avait pas assez de fanatisme pour se livrer à fond chaque fois. En 1949, il s'est étonné en terminant troisième d'un contre-la-montre de 92 kilomètres au Tour de France, à deux minutes et demie de l'illustre Fausto Coppi. Il ne s'était pas donné à fond : il ne courait le Tour - auquel il ne participa que trois fois - que pour assurer sa sélection au championnat du monde. Cette performance ne l'incita pas à se focaliser sur de grands tours. Pourtant, si on en croit le légendaire Antonin Magne, son ancien directeur sportif chez Mercier, il disposait des qualités nécessaires pour remporter la plus grande épreuve du monde. Mais voilà : il fustigeait l'organisation et ne supportait pas l'idée de dormir dans de mauvais hôtels. Même après le Tour d'Italie 1951, où il étala ses qualités de coureur de tour, il continua à préférer les épreuves d'un jour. Pourtant, il termina deuxième du Giro, après avoir porté le maillot rose jusqu'à trois étapes de la fin. L'argent a joué un rôle-clef dans sa carrière, comme s'il ne pouvait oublier le spectre de son enfance pauvre. En 1943, sacré champion de Belgique en professionnels, il gagnait 60 euros par jour, une somme énorme puisqu'une maison coûtait alors environ 1.750 euros. Avant, apprenti-boucher, il gagnait 60 cents par semaine. C'est l'argent qui le poussait à la piste, qu'il dominait plus outrageusement encore que la route. La combinaison piste-route n'était pas évidente mais Van Steenbergen est sans doute le coureur le plus polyvalent de tous les temps. Il a remporté trois titres mondiaux. Lui-même appréciait plus particulièrement le premier, acquis à Copenhague en 1949, même davantage que son mémorable Tour des Flandres 1952, quand il avait rattrapé Fausto Coppi pour le battre au sprint. Il a obtenu son premier sacre mondial trois ans après sa pire défaite : au Mondial 1946 de Zurich, il s'était lancé seul à la poursuite de Marcel Kint, emmenant dans sa roue le Suisse Hans Knecht, qui le battit, alors qu'il était habituellement lent. La Belgique s'insurgea, l'accusant d'avoir vendu la course. Kint ne lui en voulut pas : par la suite, ils coururent beaucoup de Six Jours ensemble, Vansteenbergen refusant même, une fois, de se produire à Anvers, faute de pouvoir faire équipe avec Kint. A sa retraite, en 1966, Rik Vansteenbergen était le coureur le plus riche de Belgique. Il possédait plusieurs immeubles. Sa bonne foi a été abusée, il a été impliqué dans une pénible procédure de divorce et a atterri dans un monde peu recommandable. Il a été convaincu de tricherie au jeu, soupçonné de trafic d'opium et on l'a jugé chef d'une bande spécialisée dans les cambriolages, les vols d'autos et les hold-up. Il a fait de la prison. Là aussi, sa popularité restait immense : les matons et les autres membres du personnel lui demandaient des autographes ! Le public a pardonné à Rik Van Steenbergen. Plus tard, il a pu constater que son aura était intacte, qu'il restait un mythe, peut-être parce qu'il n'avait pas tiré les leçons de ses erreurs. Pendant des années, il a fui toute publicité puis il a refait surface, avec la bonne volonté qu'on lui connaissait déjà quand il courait. Il a honoré toutes les invitations. Van Steenbergen a toujours adoré la vie en société. Certes, il a observé un mutisme total sur la période difficile qu'il a traversée. Van Steenbergen, qui a toujours aimé les belles femmes, a refait sa vie avec une Anglaise, Doreen. Avant que la maladie ne le frappe, il est resté un roc de vitalité, un homme qui forçait le respect et qui n'hésitait jamais à dire franchement ce qu'il pensait. Comme en course. Ainsi, à Arendonk, il passa un fameux savon à un jeune aux grosses jambes qui effectuait ses débuts professionnels et qui restait constamment derrière le peloton de tête. " Fais ton boulot ou rentre chez toi ". Au carrefour suivant, le néo-pro, quitte de ses illusions, continua tout droit, abandonnant la course. Plus tard, il allait encore mener d'homériques duels avec ce jeune coureur, soulevant les passions, car ce coureur n'était autre que Van Looy, Rik II qui, au terme de sa carrière, se réconcilia avec Van Steenbergen pour devenir un de ses amis. Un profond respect unissait Rik I et Rik II, comme on les surnommait. Il y a quelques années, Rik Van Looy racontait : " Quand nous entrons ensemble quelque part, je m'efface devant Van Steenbergen. Je trouve ça normal ". Rik Van Steenbergen a toujours été the Boss. Même 40 ans après la fin de sa carrière cycliste. Le coureur le plus polyvalent de tous les temps.