Edita Rumsas: "Il était six heures d'un matin calme quand j'ai quitté l'hôtel de Mâcon en voiture, le coeur rempli de joie. Raimundas était sur le point de monter sur le podium du Tour de France et moi de retrouver nos trois enfants. J'aurais dû partir la soirée précédente mais, après le contre-la-montre, je n'avais plus la force pour affronter un voyage aussi long vers Lunata, près de Florence, en Italie, où nous habitons. J'avais vécu cette avant-dernière étape dans une anxiété folle. J'avais peur qu'un accident ou une chute survienne à Raimundas.
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Edita Rumsas: "Il était six heures d'un matin calme quand j'ai quitté l'hôtel de Mâcon en voiture, le coeur rempli de joie. Raimundas était sur le point de monter sur le podium du Tour de France et moi de retrouver nos trois enfants. J'aurais dû partir la soirée précédente mais, après le contre-la-montre, je n'avais plus la force pour affronter un voyage aussi long vers Lunata, près de Florence, en Italie, où nous habitons. J'avais vécu cette avant-dernière étape dans une anxiété folle. J'avais peur qu'un accident ou une chute survienne à Raimundas. Je suis arrivée à la frontière aux environs de huit heures et j'ai vu un déploiement de policiers de la douane française. Ils me prièrent de me mettre sur le côté et s'inquiétèrent de savoir où j'allais. Ils me demandèrent alors pourquoi j'avais une plaque lituanienne et j'ai expliqué que mon mari était un coureur du Tour de France. Je n'avais pas l'impression que tout cela soit normal. Six douaniers un dimanche! Ils étaient là pour quelqu'un et il a suffi que je m'arrête, pour qu'ils plongent à l'intérieur de la voiture pour tout fouiller. Ils ont rapidement trouvé un petit frigo dans lequel il y a avait un emballage de plastique contenant des seringues. Un d'entre eux me demanda: - Vous avez d'autres choses de ce genre? Je leur rétorquai: -Quoi, des médicaments? Et je leur indiquai les autres qui se trouvaient dans la valise. Ils prirent tous les médicaments que j'avais. J'étais absolument tranquille. J'avais certains produits qui m'avaient été donnés par un médecin polonais avec ordonnance, et d'autres que j'avais trouvés dans notre maison en Lituanie, où avait longuement vécu ma mère. J'ai commencé à m'inquiéter parce que je les voyais très agités. Ils parlaient français mais comprenaient l'italien. Ils me confisquèrent mon gsm, me dirent énergiquement que je ne devais m'entretenir avec personne et me demandèrent de les suivre à la caserne, à Chamonix. Je me disais: -Reste tranquille Edita, reste tranquille. J'ai alors pensé à la France et à l'affaire Festina. Cela n'avait rien à voir avec ma situation, mais je me souvenais qu'aucun coureur n'avait eu des conséquences directes sur le plan de la justice pénale et je pensais qu'ils n'auraient pas pu me faire de mal. Et dans l'affaire Festina certains coureurs avaient reconnu avoir utilisé des médicaments. Je me répétais sans cesse que je n'étais pas un coureur et qu'ils ne pouvaient rien me faire. Je pensais que j'aurais dû mettre ma signature au bas de quelques documents et, qu'en fin de soirée ou au pire le matin suivant, ils m'auraient laissé partir. Au lieu de cela, ils m'emmenèrent à Lyon. En prison". Dix heures d'interrogatoire"Le premier interrogatoire fut un dur moment parce qu'ils exerçaient une lourde pression psychologique. Celui qui m'interrogeait était froid et distant. Via l'interprète italien il me dit: -Essaye de parler rapidement parce qu'aujourd'hui c'est mon jour de congé et j'ai envie d'aller chez ma femme. Je n'ai pas de temps à perdre avec toi. Je n'ai pas le temps pour rester ici à écouter tes blagues. Je pleurais et je ne parvenais pas à dire quoi que ce soit. Alors il prit son portable et fit semblant de parler avec Jean-Marie Leblanc. Il menaçait de faire arrêter Raimundas: - Maintenant j'appelle le Tour et pour ton mari la course est finie. Je répliquais que c'était impossible, que toutes les analyses subies par mon mari étaient négatives et qu'ils ne pouvaient pas l'arrêter. A un moment donné arriva un médecin pour vérifier la nature de mes médicaments. Et l'interprète me dit - Tu as trop de médicaments et certains sont dopants. Ils m'énoncèrent le nom de toute une série de substances et moi je hochais la tête. Je n'en connaissais même pas un: je répétais que je voulais les emmener en Italie pour demander à Raimundas et à ma mère ce dont il s'agissait. Pendant toute la journée, de huit heures du matin à six heures du soir, ils firent pression afin que je dise ce qu'ils avaient envie d'entendre. Il y avait de petites pauses quand ils allaient manger ou prendre un café. Puis, ils recommençaient, ils insistaient prétendant que je savais tout, que je devais parler. Moi, au contraire, je pleurais et je confirmais ce que j'avais déjà dit. Ils étaient convaincus que les médicaments étaient à Raimundas. Je n'ai jamais dit que les médicaments appartenaient à ma mère. J'ai précisé que je les avais trouvés dans la maison de ma mère, en Lituanie. Mais dans cet appartement ont transité de nombreuses personnes, soeurs et amies, qui ont passé de longues journées en compagnie de ma maman. Ma mère est venue habiter chez nous en Italie et je ramenais ces médicaments pour elle sans savoir s'ils étaient tous à elle. Les interrogatoires durèrent jusqu'à neuf heures. Dans l'absolu, ils m'ont bien traitée. Pendant toute la première journée, ils ne me mirent pas les menottes, me laissèrent tous mes vêtements et m'invitèrent à manger quelque chose". En prison à Lyon"A 23 heures, ils me donnèrent une banquette dans une cellule située dans les souterrains de la caserne. Ils auraient voulu m'interroger en pleine nuit mais j'ai refusé parce que j'étais trop fatiguée. Il y avait une autre femme mais nous ne sommes pas parvenues à échanger un seul mot. J'étais tellement fatiguée que je n'avais plus envie de faire quoi que ce soit. Cette cellule n'avait pas de fenêtre et ils laissèrent une grosse lampe allumée pendant toute la nuit. Je ne suis pas parvenue à dormir ni à manger. J'ai pleuré et prié énormément. La prière m'a aidée comme le fait de penser à mes trois enfants. Je n'ai jamais eu de crise de nerfs mais de grands moments d'inconfort. Je ne pensais pas que pour ces médicaments, ils auraient pu me garder aussi longtemps. Le problème est que je ne savais vraiment pas ce qu'il y avait dans ces médicaments. Il était de toute façon absurde de parler de trafic. Aujourd'hui, je sais que leur expert, celui qui a fait les analyses, a écrit que ces produits étaient pour une seule personne. Je ne sais pas comment ils ont pu penser que c'était pour l'équipe entière. Je suis restée deux nuits à Lyon. Le lundi, il y eut encore un interrogatoire. Le procureur fut très direct: il me demanda si je préférais être immédiatement balancée en prison ou bien rester dans son bureau à parler. Je dis que je préférais rester là et j'ai répété les mêmes choses que j'avais dites à la douane. Pendant deux jours, je n'ai rien mangé. J'ai seulement bu de l'eau. En tout depuis mon départ en Lituanie, début juillet, à ma sortie de la prison, j'ai perdu cinq kilos. Je suis passée de 55 à 50 kg. Le mardi matin à neuf heures, j'étais à la prison de Bonneville. A l'intérieur de moi-même, je continuais à rester optimiste. Je croyais qu'à Bonneville, ils m'auraient laissée partir. J'avais pris avec moi une petite valise avec du savon une brosse à dents et du dentifrice. J'avais laissé mes vêtements à Lyon parce que je pensais rester peu de temps à Bonneville. Et au contraire, j'y suis restée deux mois." En prison à Bonneville"A Bonneville, j'ai immédiatement rencontré un procureur et puis le juge Guesdon. A ce dernier je dis que je ne voulais pas parler. Il me rétorqua: -Si tu ne parles pas, tu vas directement en prison. En revanche, si tu collabores, je pourrais demander ta remise en liberté et tu sortirais.Alors j'acceptai de parler et m'ont nommé un avocat du tribunal de Bonneville, une femme qui comprenait un peu l'italien, Maître Véronique Coudray. Elle est restée très proche de moi. En prison, j'ai été interrogée encore deux fois, le 30 août et le 8 octobre, toujours par Guesdon, une personne froide mais très gentille. Pour ces interrogatoires, je sortais avec les menottes. Ils avaient de gentilles manières mais c'était quand même humiliant. J'ai souvent vu la première avocate qui m'est vraiment restée très poche et qui parlait italien. Par contre, j'ai très peu vu les avocats français dépêchés par l'ambassade lituanienne. Je m'imaginais que la prison c'était pire que cela. La surveillante, madame Acaya m'a accompagnée à la cellule numéro deux. C'était une pièce de neuf ou dix mètres carrés. Il y avait deux lits déjà occupés contre les murs. Je devais dormir par terre sur un sommier. Quand je suis entrée, il y avait deux femmes qui m'accueillirent comme une princesse. -Voilà la star, dirent-elles. Elles avaient suivi mon histoire à la télévision et elles m'avaient reconnue. Je suis restée trois semaines dans cette pièce avec Mathy, une française, et Dudu, une africaine noire. Je ne veux pas dire pour quelle raison elles se sont retrouvées en prison. L'une avait été condamnée à dix ans de prison et en avait encore huit à tirer, l'autre était là depuis sept mois. Nos dialogues étaient surtout faits de gestes. Moi je ne comprenais pas le français et elles ne parlaient pas un mot d'italien. J'ai alors trouvé un dictionnaire italien-français et je me suis efforcée de comprendre. Elles, en tout cas, elles se débrouillaient très bien avec leurs gestes. Chaque jour, elles donnaient un spectacle pour me raconter leur vie. Je regardais peu la télévision mais je lisais les journaux, du moins je me les faisais lire par Mathy, lentement en français. Après deux jours de jeûne, j'ai recommencé à manger. Je me souviens d'un seul plat, il s'agissait d'une assiette de légumes et cela m'a semblé exquis. Nous mangions deux fois par jour, à 11.30 et à 17 heures. Le matin, à sept heures, le petit déjeuner se résumait à une baguette avec de la confiture et du café ou du thé. Cela semble étrange mais on mangeait suffisamment bien. La vie de groupe n'était pas très difficile. Je me sentais une intruse et je tentais de respecter les espaces d'autrui. La chambre et la toilette étaient suffisamment propres parce que nous les nettoyions nous-mêmes, chacune à tour de rôle. Dans la cellule, il n'y avait que de l'eau froide mais nous pouvions prendre de l'eau chaude à l'extérieur pour nous laver. Une fois par semaine, je pouvais laver mes vêtements. J'avais des photos de mes enfants, de ma mère et de mon mari. . Les journées ne passaient pas. Je tuais le temps en écrivant du matin au soir. En 75 jours, j'ai écrit quelque 220 lettres. Certains jours, je devais m'arrêter tant j'avais mal au bras. Ma première lettre a été pour mes enfants, puis j'ai écrit à mon mari, à ma mère, à mes amis. Je me suis adressée à Raimundas junior, le plus âgé (7 ans), afin de lui expliquer qu'ils ne devaient pas s'en faire, ni penser du mal de moi. Que ce qui était arrivé, était arrivé et que je ne pouvais rien y faire. La première lettre a été plutôt brève, une petite page écrite en lituanien, avec de grands caractères, de manière à ce que les enfants puissent la lire. Je tentais de leur expliquer ce que je faisais, dans les détails, afin de les tranquilliser. Par la suite, j'ai appris qu'en prison ils photocopiaient mes lettres et que le juge les faisait lire avant de les expédier. Il me semble étrange que lors des interrogatoires il ne m'ait rien dit, parce que dans certaines lettres j'étais très dure avec la France et la justice française. J'ai écrit que la France n'avalait pas qu'un paysan lituanien comme Raimundas se retrouve sur le podium du Tour". Les messes du samedi matin"Après quatre ou cinq jours, j'ai reçu une lettre de mes enfants. Ce fut une grande émotion. J'ai également eu des moments de désespoir. Particulièrement, un soir où je ne supportais même plus mes compagnes de cellule. Elles attendaient que les surveillantes s'en aillent pour transformer la pièce en discothèque. Elle mettaient la radio et dansaient comme des déchaînées. Puis, elles prenaient un seau et lui tapaient dessus comme s'il s'agissait d'un tambour. Un soir, elles désiraient me mêler à tout cela mais je ne voulais rien entendre. Je n'aime pas danser et cette musique, aussi forte, m'indisposait. La situation commençait à devenir exaspérante. Elles considéraient que leur séjour en prison était inévitable et elles essayaient d'accepter la situation. Moi non, je n'y arrivais pas. J'ai toujours pensé qu'un jour ou l'autre, ils devraient me libérer. Les seuls moments de tranquillité, je les vivais le samedi matin à la messe où je rencontrais le père Ivon et la soeur. Je ne sais même pas quel était son nom, tout le monde l'appelait ma soeur. Je suis toujours allée à la messe. Mon premier contact avec le monde extérieur a été avec Pierre Minonzio, le consul de Lituanie en France, qui est passé me voir après trois jours et qui est revenu me rendre visite une dizaine de fois. Il est d'origine italienne et il m'a aidé à ne pas oublier qu'il y avait un monde au-delà de ces barreaux. Il me disait que le monde était solidaire avec moi. Il me disait: -Résiste parce qu'en Italie tu es Lady Rumsas et, en France, on te considère comme une nouvelle Edith Piaf, cette grande chanteuse qui s'est sacrifiée pour le champion de boxe, Marcel Cerdan. Mais le jour le plus important a été le 12 septembre quand j'ai pu embrasser mes enfants, deux mois et demi après mon départ pour la Lituanie. Jusqu'à ce moment-là, je les avais seulement entendus au téléphone, le dimanche matin. Je pouvais appeler entre 11 heures et midi. Ils ont toujours décroché mais je ne les entendais que pendant une ou deux minutes. Je suis entré en prison le mardi et le dimanche, Raimondas junior prit rapidement le téléphone mais il était tellement ému qu'il éclata en sanglots et ne réussit pas à dire quoi que ce soit. J'ai alors senti une grande rage monter en moi car je n'étais pas en mesure de le rassurer. Lors d'une autre liaison, mon autre fils Rasa (4 ans) m'a lancé: -Ca suffit maman, donne des coups de poings et des gifles à ces méchants policiers et revient à la maison. Plus jamais en FranceAprès trois semaines avec Mathy et Dudu, ils me placèrent dans la cellule numéro un, où deux détenues s'étaient gravement disputées. Ils devaient les séparer et c'est ainsi que je me suis retrouvée dans la cellule d'une Française surnommée Faby, une femme intelligente de 35 ans, qui travaillait dans un musée. Elle avait deux garçons et, avec elle, nous parlions souvent des enfants et de notre vie. C'était une personne fort sensible donc très triste. Elle était enragée parce qu'à la télévision on avait montré des images de moi avec les menottes. Je lui disais que cela n'avait pas d'importance mais elle ne parvenait pas à s'en faire une raison. Faby était en prison préventive et elle est sortie avant moi. J'ai alors demandé que l'on mette avec moi Jaqueline, une Vénézuélienne complètement isolée, qui ne comprenait pas un mot de français et était restée sans argent. A la douane, on lui avait tout pris. Elle attendait le résultat des analyses de produits qu'on lui avait confisqués. De cette cellule, je voyais le rosier qui se trouvait dans la cours et me faisait penser à notre maison de Lunata. Tous les matins, un médecin passait. Il nous distribuait des médicaments, mais je n'avais jamais eu besoin de me soigner et je n'avais plus envie d'entendre parler de médicaments. Nous restions peu en dehors de la cellule, une heure entre dix et 11 heures du matin, dans une petite cour avec une table de ping-pong. Je sortais rarement car cet air me faisait encore plus mal. Je sentais le vent, je me réchauffais au soleil et je comprenais à quel point la vraie liberté me manquait. Quand on est en prison, on n'est pas mort mais presque. Ce qui me manquait le plus? Mes enfants. Je n'avais plus ce contact physique avec eux. De 14 à 17 heures, nous pouvions de nouveau sortir dans notre cour de 50 mètres carrés avec un petit jardin. C'est là que nous nous retrouvions toutes. Nous étions 14. Les hommes étaient 180 mais nous n'avions aucun contact avec eux.J'ai quitté la prison le 11 octobre. A 11h20, le juge m'a dit que je pouvais sortir et à 11h30, j'étais dehors. Cela n'a pas été une surprise parce que mon avocate m'avait déjà dit que ma libération était imminente. Une fois dehors, j'ai eu une étrange sensation. J'étais très contente. J'avais l'impression de me retrouver dans un film, comme une femme d'un autre siècle. Nous sommes tellement habitués à la liberté que nous n'en connaissons plus la valeur. C'est le bien le plus précieux qui soit. Maintenant, je vis avec l'impression que je puisse revivre un tel cauchemar. Désormais quand je sors de la maison, je contrôle tout. Je regarde dans mon sac et je vérifie si ma carte d'identité et mon passeport s'y trouvent. J'ai aussi peur au-delà de 50 kilomètres/heure. Quant au procès, je ne crois pas qu'il aura lieu. J'espère que le juge se rendra compte que tout ce que je lui ai raconté était la vérité. Je ne voudrais plus jamais retourner en France".Pier Bergonzi"Frappe les policiers et reviens à la maison" (son fils)