"Saint-Augustin a dit : Il vaut mieux se perdre dans la passion que perdre sa passion. " Notre hôte attaque par une citation qui lui ressemble. Comme son ancêtre algérien, l'homme est un jouisseur. Élevé aux bons grains du football tout terrain, de préférence sans frontières, il cumule depuis peu sa vie de coach exilé aux quatre coins du globe avec un boulot de formateur pour entraîneurs belges à l'étranger. Sa manière à lui de profiter d'une vie calquée sur le ballon rond.
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"Saint-Augustin a dit : Il vaut mieux se perdre dans la passion que perdre sa passion. " Notre hôte attaque par une citation qui lui ressemble. Comme son ancêtre algérien, l'homme est un jouisseur. Élevé aux bons grains du football tout terrain, de préférence sans frontières, il cumule depuis peu sa vie de coach exilé aux quatre coins du globe avec un boulot de formateur pour entraîneurs belges à l'étranger. Sa manière à lui de profiter d'une vie calquée sur le ballon rond. De passage en Belgique après avoir récemment lié sa destinée à celle de la sélection libyenne, AdelAmrouche reçoit en salle de classe, dans un hôtel où la fédération belge a ses habitudes. Un powerpoint, une vingtaine d'élèves à la quarantaine assumée et un chef de bande donc : Adel Amrouche. " Ici, tu as quelques entraîneurs de renom. Là, par exemple, c'est Nourdine Ouldali, le sélectionneur de la Palestine. Au fond, c'est Aziz Karkache qui coache en D1 marocaine. " Des patronymes méconnus chez nous mais familiers pour ce globe-trotteur au passeport riche comme le monde. Des cachets collectionnés par dizaines et autant de lignes sur un CV qui passe par la Guinée Équatoriale, le Burundi, l'Ukraine, l'Azerbaïdjan, la Turquie, le Kenya, la République Démocratique du Congo, et aujourd'hui la Libye. Suffisant pour comprendre qu'Adel Amrouche ne calque pas uniquement son lieu de travail sur sa prochaine destination de vacances, mais qu'il est tout doucement devenu une référence dans le petit milieu des entraîneurs belges à l'étranger. De quoi aussi justifier un répertoire téléphonique peuplé de quelques bonnes surprises. Des présidents, des dictateurs, Georges Weah, Arrigo Sacchi, un pot-pourri fantasque comme la preuve irréfutable d'un demi-siècle passé à se bâtir une réputation et un réseau. Né le 7 mars 1968 à Kouba, quartier pauvre d'Alger, passé par le centre de formation de l'Olympique de Marseille à 18 ans, ce milieu de terrain " généreux " comprend rapidement qu'il ne sera jamais une vedette. " À 24 ans, en 1992, alors que je jouais en D1 algérienne, je savais que j'avais raté le coche. " Alors, Adel Amrouche se lance à la poursuite de son autre rêve : quitter cette Algérie enfoncée dans la guerre civile. À l'aube de ce qui deviendra la " décennie noire ", il enfourche son bâton de pèlerin et prend la direction de l'Autriche. " Le but, c'était de trouver une ville et un club qui me permettraient de financer mes études. Initialement, j'avais des contacts en France et je cherchais plutôt dans le coin de Besançon ou Grenoble, mais lors de vacances en Suisse, on a poussé jusque Vienne et je me suis retrouvé à rencontrer Alfred Riedl. " L'entrevue tourne au coup de foudre. En charge de l'AC Favortiner, modeste club de deuxième division autrichienne, l'ancien double meilleur buteur du championnat de Belgique (1973 et 1975) fait de l'Algérien la plaque tournante du milieu de terrain. Suffisant pour se payer sa première année d'études et entamer des cours dans le but de décrocher son diplôme d'entraîneur. Adel Amrouche parle cinq langues mais se refuse à celle de Goethe. Plus qu'une simple embûche, un critère éliminatoire. Et parce que l'Autriche ne lui convient pas, Riedl lui parle Belgique, de frites et du Heysel. " Un pays qui ne m'était pas du tout inconnu. J'avais une voisine à Kouba qui était belge. C'est comme ça que je suis devenu fan des Diables Rouges de Wilfried Van Moer. Et que j'ai pris goût au football. Je trouvais ça fantastique la manière qu'ils avaient de jouer la ligne. C'étaient les rois de hors-jeu. " Charmé par le football selon Guy Thys avec l'EURO 1980, Adel Amrouche, 12 ans, vient, sans le savoir, de tomber sur son pays d'adoption. Pour un homme qui croit au destin, la rencontre avec Riedl à l'été 1992 ne doit donc rien au hasard. Son arrivée en Belgique deux ans plus tard sonne, elle, rapidement comme une évidence. L'étudiant rejoint les bancs du Heysel et s'exporte à La Louvière, Mons, Dendermonde, avant de finir sa carrière à Lombeek-Liedekerke à 33 ans, en mai 2001. Entre-temps, Adel Amrouche est devenu citoyen belge (1996) et a obtenu son diplôme UEFA 1 (2001). Et il rêve maintenant de mettre le cap vers le sud. Encore responsable des jeunes à l'Union-St Gilloise à la fin de l'année scolaire 2001, le tout jeune retraité ne s'attend cependant pas à ce que sa vie bascule quelques jours plus tard. " On faisait un foot avec d'autres formateurs quand un secrétaire du club m'appelle pour me dire qu'il y a quelqu'un au téléphone pour moi. Au bout du fil, c'était Tatu Hilaire, le président du Daring Club Motema Pembe, le plus grand club de Kinshasa. Il m'explique qu'il cherche un entraîneur de caractère. Il me dit qu'il était sur le point de signer Aad de Mos mais que ça n'a pas pu se faire... Et que mon nom lui est revenu. " Le miracle du téléphone arabe vient sans doute de changer la vie d'Adel Amrouche. Pas encore franchement rassuré par cet appel improbable en droite ligne de Kinshasa, il se rend avec un cousin le lendemain à l'hôtel Sheraton de Bruxelles pour rencontrer un diamantaire anversois en charge de trouver le nouveau coach du Motema Pembe. " Je n'avais pas trop confiance. Je croyais que c'était peut-être une blague. " Très vite, pourtant, il comprend que ça n'a rien d'un canular. " Ça se voyait, le mec avait l'air friqué. Et très vite, il m'a fait comprendre que c'était du concret. Que si l'entrevue se passait bien, il faudrait partir vite. J'apprendrai plus tard que ce fameux diamantaire était un proche de Jean Charles Okoto, le président de la société minière de Bakwanga (Miba), l'un des hommes les plus riches du Congo. " Dévisagé à son arrivée (" Je crois qu'il s'attendait à tomber sur un blond aux yeux bleus "), Amrouche finit par convaincre son interlocuteur. L'inverse n'est pourtant pas tout à fait vrai. " Je lui ai donné mon passeport mais je n'étais pas encore rassuré. D'autant qu'il voulait nous faire passer par Amsterdam et Nairobi au lieu de prendre le vol direct de la Sabena pour Kinshasa. Je trouvais ça louche, mais j'étais jeune, alors j'ai foncé. " Et 72 heures après l'entrevue du Sheraton, Adel Amrouche, accompagné par l'agent de joueurs Rachid Tajmout, est dans l'avion direction l'inconnu. Ce que le principal intéressé ne sait pas encore, c'est qu'il s'apprête à vivre son rêve un peu plus tôt que prévu. " Quelques heures avant le match, le président vient me trouver à mon hôtel pour me dire qu'il est temps d'aller retrouver mon équipe. Je le regarde avec des grands yeux. Quelle équipe ? Et là, il m'annonce que je suis censé coacher le match du soir. C'est là que j'ai compris pourquoi ils ne voulaient pas que je prenne le vol Sabena qui atterrissait juste deux petites heures avant le match. " L'autre bonne surprise, c'est qu'il s'agit du derby de Kinshasa, l'un des plus chauds d'Afrique et forcément le match le plus important de l'année au Congo, entre l'AS Vita Club et le Daring Club Motema Pembe. Une rencontre systématiquement disputée devant 120 000 personnes. " J'étais contre, je voulais refuser, ce n'était pas pro, mais j'ai fini par accepter. De toute façon, dans ma tête, c'était : Je coache ce soir et demain je suis dans l'avion pour Bruxelles, ils sont fous ces gens. Mais je décide de jouer le jeu. Je demande au président de me laisser seul avec les joueurs, et là, je pars dans un bobard mythique. Je leur dit que le blanc qui est dehors et qui m'accompagne, Rachid Tajmout, c'est un manager qui est là pour ramener des joueurs avec nous en Europe. En gros, c'était : Si vous voulez partir, c'est maintenant ou jamais. Montrez-vous ! " La suite, elle, est plus attendue. Motema Pembe accroche le nul et Amrouche tombe sous le charme d'une équipe qui le lui rend bien. Il restera deux ans à Kinshasa, le temps de soulever tout ce qu'il était possible de gagner comme trophée sur le territoire national et de tenter l'aventure européenne en Ukraine puis en Azerbaïdjan dans la foulée. Avant d'honorer sa dernière année de contrat lors de la saison 2005-2006 et de se faire une promesse : ne plus jamais entraîner un club à la suite d'une élimination mal digérée en quart de finale de la Ligue des Champions africaine. " Quand votre gardien vous plante au autogoal à la dernière minute d'un match retour capital, vous vous dites que tout ça n'est peut-être pas que du hasard. " Dégoûté par un football africain trop corrompu, Amrouche décide de revoir ses priorités. Fier d'une petite réputation dans le milieu, celui qu'on appelle maintenant " l'architecte " se rêve en philanthrope moderne. " Un jour, j'ai reçu une lettre du président du Burundi, son excellence Pierre Nkurunziza, me demandant de venir entraîner la sélection nationale burundaise. On est en 2006, juste après son élection et les accords de paix de 2005. Je m'étais déjà engagé dans un orphelinat à Kinshasa, mais là, je ressentais plus encore le besoin de m'investir socialement. Du coup, j'ai accepté et noué dans la foulée un accord de partenariat avec une marque de sport. En quinze jours, presque tout Bujumbura était habillé en Jartazi... " Une bonne habitude pour celui qui aime laisser une trace de son passage dans chaque pays visité. Sportivement, son passage au Burundi (2007-2012) se fait forcément plus discret qu'au Congo. Un match nul contre l'Égypte de " l'orgueilleux Ahmed Hassan ", en ouverture, et un départ surprise à la veille d'un match de qualification décisif pour la CAN. Parce que c'est souvent au moment où on l'attend le moins qu'Adel Amrouche sévit. On le pense usé après cinq années passées au Burundi ? Il enchaîne avec le Kenya. Un passage obligé, douze ans après cette escale surprise par Nairobi au moment de rejoindre la RDC. " Je pense que c'était écrit qu'il fallait que je repasse par-là à un moment donné parce qu'à l'époque, en transit dans la capitale kényane, j'avais reçu un chapelet d'un local. Il avait eu ces mots : Vous, vous êtes touriste, mais vous êtes ici pour durer. " Adel Amrouche aime dire qu'il n'est pas superstitieux, mais il s'amuse à voir des symboles un peu partout. " Avec le Kenya, j'ai joué mon premier match contre le Nigeria. Et j'ai toujours gagné contre les Nigérians. " Pas franchement un signe, mais une raison suffisante à ses yeux pour rejoindre Victor Wanyama et ses amis. Le défi est beau, mais il s'achève tristement avec une élimination aux portes de la CAN 2015 contre le Lesotho. Suspendu pour ce match, Amrouche assiste des tribunes à la faillite collective de son équipe et en tire une conclusion. " On était sur une série de 20 matchs sans défaite et là, on perd. L'équipe était trop dépendante du coach. Victor est venu me voir à la fin du match pour me le dire. Mais le mal était fait. Depuis, j'ai changé mon approche du coaching. " Depuis, il est aussi allé chercher un master en psychologie et il a décroché son diplôme UEFA Pro, promotion 2014 aux côtés de Felice Mazzù, Yannick Ferrera et Vital Borkelmans. Contrairement à ses comparses, lui n'a jamais souhaité coacher en Belgique. " Un jour, pourquoi pas, mais là, ce n'est pas encore le moment. " Alors, Adel Amrouche continue l'aventure. Le 14 mai dernier, il posait son tableau noir à Tripoli, capitale de la Libye. " J'aurais pu aller en Asie avec Vital ( co-sélectionneur de la Jordanie, ndlr), mais la situation de la Libye m'a fait mal au coeur. Il faut ramener la paix dans ce pays et je pense que le football peut y contribuer. " Ce n'est pas avec la Libye qu'il devrait disputer sa première compétition continentale, mais ce n'est visiblement pas l'objectif prioritaire du bonhomme. " En France, il y a des spécialistes du lobbying. Certains les appellent les sorciers blancs. Ils font du bruit, ils coachent des grandes nations, mais ils ont peu de résultats. En Afrique, on ne s'y trompe pas. La formation belge est de mieux en mieux considérée. Nous sommes plus discrets, mais loin devant l'école hollandaise ou portugaise, et souvent plus appréciés que les Français. De plus en plus, on peut être fier de dire : Je suis Belge. "