Charleroi-Malines : 0-0. En zone mixte, certains ont demandé de pouvoir parler à Abbas Bayat. Imper sur le dos et chapeau sur la tête, il s'arrête et s'exécute. Il se prête au jeu des journalistes. Son discours est teinté de réalisme et de satisfaction. Satisfait d'avoir mené à bien une mission que d'autres avaient pris à leur compte avant lui : se charger de A à Z de la politique de recrutement. Satisfait de pouvoir prouver que ses renforts ne sont pas des tocards. Satisfait d'avoir quelque peu éteint l'incendie qui couvait et d'avoir mis un terme à quatre mois délicats.
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Charleroi-Malines : 0-0. En zone mixte, certains ont demandé de pouvoir parler à Abbas Bayat. Imper sur le dos et chapeau sur la tête, il s'arrête et s'exécute. Il se prête au jeu des journalistes. Son discours est teinté de réalisme et de satisfaction. Satisfait d'avoir mené à bien une mission que d'autres avaient pris à leur compte avant lui : se charger de A à Z de la politique de recrutement. Satisfait de pouvoir prouver que ses renforts ne sont pas des tocards. Satisfait d'avoir quelque peu éteint l'incendie qui couvait et d'avoir mis un terme à quatre mois délicats. Flash-back : le 19 septembre 2010, la Salle Rose du Stade du Pays de Charleroi se vide de ses VIP, partis retrouver l'ambiance du match une fois la mi-temps terminée. Quelques minutes plus tard, les premiers supporters, désabusés, reviennent déjà. Au fil des buts du Club Bruges, l'invité du jour, la Salle Rose se remplit à nouveau. Ce jour-là, Charleroi se prend sa deuxième casquette du championnat : 0-5. Trois semaines plus tôt, les Zèbres avaient déjà courbé l'échine à Genk. Mais entre ces deux coups de tonnerre, le Sporting de Jacky Mathijssen s'était plutôt bien comporté, engrangeant cinq points en sept rencontres. Plus qu'espéré au vu du calendrier dantesque (Anderlecht, Genk, Gand et Bruges lors des sept premières journées). Le président Abbas Bayat n'est pas de cet avis et descend directement aux vestiaires. Il accoste Mathijssen et l'engueule publiquement : " Tu es un incapable, tu fais mal ton métier et c'est de ta faute si on a perdu 5-0. " " Il était à cran et il a directement pris à partie l'entraîneur. Il a dit ces mots puis le ton est monté entre les deux hommes et ils ont continué en anglais ", confirme Hervé Kage. " Je n'ai jamais vu un président traiter son entraîneur de cette façon. " Au moment même, Maxime Brillault, capitaine et Peter Franquart se lèvent et lâchent : " Monsieur le président, calmez-vous. On en reparlera dans deux jours, à tête reposée. Là, on est tous déçus parce qu'on a pris une claque. " Pour Mathijssen, c'en est trop. Il n'attend pas que son président le vire et part du stade. " Plusieurs joueurs lui ont téléphoné pour demander qu'il ne démissionne pas et qu'il soit présent le lendemain à l'entraînement. Seul Mogi a réussi à le toucher ", relate Kage. Trop tard, car Abbas Bayat avait déjà pris une décision irrévocable. Le groupe est touché par cette histoire. " On a senti que tout le travail qu'on avait mis en place s'écroulait du jour au lendemain comme un château de cartes ", dit un joueur encore présent dans le noyau A. " Tout le monde était derrière Mathijssen et tout le groupe a fait pression pour qu'il reste ", ajoute Massimo Moia. Au nom du groupe, Brillault monte au front. " On m'avait demandé de faire bloc autour de Mathijssen pour savoir si son limogeage était définitif ", confirme Brillault. " Mais quand on demande au président quelque chose de contraire à sa volonté, il n'aime pas et il se braque. Il préfère les moutons. Il m'a répondu :- C'est moi qui décide. Ma décision est irrévocable et si tu n'es pas content, tu peux partir. " Ce licenciement intervient comme une cassure. Plus jamais, le groupe ne retrouva le visage et l'espérance du début de saison. " Ceux qui avaient vécu la saison dernière ont eu le sentiment qu'on repartait dans la même direction ", raconte un joueur, " et c'est d'autant plus bizarre que trois jours auparavant, le discours était très optimiste puisqu'après Bruges, le calendrier nous réservait des adversaires moins coriaces. "Le président essaye pour sa part de recoller les morceaux. " Il est venu nous voir car il savait qu'on était proche de Mathijssen. Il nous a dit qu'on ne devait pas s'inquiéter et qu'il allait trouver un meilleur entraîneur ", se rappelle Moia. Cet oiseau rare vient de Hongrie et se nomme Czaba Laszlo. Un nouveau visage, de nouvelles méthodes et une confiance sans borne. Mais le climat, lui, n'est plus serein. Un mois plus tard, c'est Mogi qui est dégagé. La logique d'entreprise est invoquée. " Même si on pensait que le président ne franchirait pas le pas, on y était un peu préparé car il y avait des tensions familiales ", se souvient Moia. " C'était tout de même le neveu ! ", corrobore Kage. " Là, on s'est dit qu'il y avait du changement et que personne n'était à l'abri. Car Mogi remplissait plus que le rôle de directeur général. Il courait à gauche et à droite et faisait le lien entre l'équipe et l'entraîneur. "" C'était la preuve que le président n'avait de pitié pour personne ", continue Brillault. " Mogi avait évolué dans sa façon de voir le club. Il avait vu qu'il fallait des joueurs plus expérimentés pour créer une nouvelle dynamique. Il avait été alerté par la saison précédente. Pas le président. "Abbas Bayat avait été vexé que son neveu se sente calife à la place du calife. Encore, aujourd'hui, même s'il est tenu par une relative discrétion à cause de l'action en justice qui l'oppose à Mogi, il nous affirme : " Ne trouvez-vous pas bizarre qu'un manager général d'un club - du moins qui se dit manager général puisque je ne lui avais jamais donné ce titre - devienne agent de joueurs, quelques jours après son licenciement ?"Une façon de dire non seulement qu'à ses yeux, Mogi privilégiait ses intérêts personnels à ceux du Sporting, mais aussi qu'il avait usurpé un titre. " OK, Mogi s'est laissé porter par un égo trop fort ", reconnaît l'agent Didier Frenay, avec qui Mogi a travaillé quand il était au club... et avec qui il continue actuellement comme agent, lui aussi. " Il s'est donné une position qui n'était pas la sienne mais les malheurs sportifs ne peuvent lui être imputables. Lui, était convaincu qu'il fallait rééquilibrer l'équipe, il bossait pour persuader des joueurs de signer à Charleroi. Mais il n'avait pas de pouvoir de signature. Juste un pouvoir d'influence. A Charleroi, pendant sept ans, pour le moindre achat de stylo ou pour les tickets-repas, il fallait envoyer un fax à Abbas pour qu'il donne son accord. " Après le départ de Mogi, le président va au feu et se défend devant le groupe en réprimant toute velléité d'insubordination. " Il a dit - Ceux qui veulent faire la grève, je leur résilie leur contrat. Il y a beaucoup de joueurs qui veulent venir à Charleroi. Ceux qui ne savent pas passer au-dessus de cela (le licenciement de Mogi) n'ont pas leur place ici ", explique Kage. Ce limogeage aura donc ébranlé le club. Jusque dans l'organisation. Depuis le 20 octobre dernier, Abbas prend vraiment toutes les décisions, personne n'osant prendre une initiative. Mehdi Bayat a repris le rôle de Mogi mais c'est désormais Abbas qui négocie avec les managers pour les transferts. Ces derniers ont compris déjà depuis plusieurs mois que le centre de gravité avait évolué. " Le fait qu'Abbas reprenne le contrôle a eu des conséquences perverses ", nous explique un agent de joueurs. " Profitant de la méconnaissance du terrain d'Abbas, les agents ont commencé à proposer tous les tocards qu'ils avaient dans leur portefeuille. Heureusement, Abbas avait conservé un garde-fou : l'argent. Comme il ne veut rien lâcher en salaires, il fut plus dur que prévu en négociations. Et certains ont fini par abandonner. "Pierre-Yves Hendrickx a également vu son travail se multiplier. Le secrétaire général doit dorénavant éplucher deux fois plus de dossiers qu'auparavant. Avec l'ombre du président, devenue beaucoup plus pesante sur la gestion quotidienne, qui plane. Au stage en Turquie, Abbas s'est même mêlé aux entraînements, se joignant au groupe, lors des séances explicatives de l'entraîneur. " C'était sa façon à lui de montrer qu'il s'impliquait, qu'il ne laissait pas tomber cette équipe. " Quatre mois après son arrivée, Laszlo est toujours là. Malgré un bilan médiocre (3 points sur 42). Au point que tout le monde s'interroge sur son efficacité et ses qualités d'entraîneur. " Ses entraînements sont bons. On n'a rien à lui reprocher ", affirme Kage. Mais les mauvais résultats plombent l'ambiance et l'absence de dialogue est criante. De nombreux joueurs ne comprennent pas l'anglais. " C'est clair que cela serait plus simple avec un entraîneur francophone. Moi, j'avais l'habitude avec TrondSollied à Gand mais d'autres joueurs sont un peu perdus ", dit Moia. " De plus, le traducteur qu'est Tibor Balog ne traduit pas toujours bien. Il y a donc un déficit de compréhension ", relate Kage. " Contre Saint-Trond, il m'avait fait jouer devant mais je ne comprenais pas ce qu'il voulait que je fasse en possession de balle et en perte de balle. J'ai erré sur le terrain. " Le coach établit un dialogue suivi avec certains joueurs. Pas avec tous, loin de là. Très vite, certains sont mis de côté sans explication. Moia, titulaire sous Mathijssen, ne retrouva plus jamais sa chance : " Il ne le fait sans doute pas exprès. Il avait l'obligation d'obtenir des résultats mais c'est vrai qu'il ne s'occupe pas beaucoup des remplaçants. "" Il s'est beaucoup investi. Sur et en dehors du terrain. Moi, il me parlait beaucoup et me considérait comme son relais ", nuance Brillault. Pourtant, petit à petit, sans doute déprimé par les mauvais résultats, Laszlo modifia son comportement. Par petites touches. " Quand il est arrivé, son visage était plus expressif, plus jovial. Puis, il a commencé à se renfermer et à se poser des questions ", relate Kage. Le président si prompt à se séparer de ses entraîneurs ne bouge pas. Ce qui surprend le groupe. " Surtout quand on lit les critiques sur Mathijssen ", expose un joueur du noyau. " Avec Mathijssen, on restait bien en place, compact et on faisait en sorte que rien ne passe. Il y avait plus de tactique, plus de football ", corrobore Kage. " Cependant, quand on regarde son CV, on se rend compte qu'il a réussi dans d'autres clubs. Il est donc légitime mais certaines choses m'étonnent. Les précédents entraîneurs ont été virés pour moins que cela. "" Il reçoit plus de crédit puisqu'il a été choisi par le président. Mais qu'aurait-il pu faire ? Il lui manquait des joueurs à des postes-clés ", conclut Brillault. En décembre, le discours de Laszlo change. Lui qui n'avait jamais critiqué le groupe ni osé demander des renforts, commence à réclamer du sang neuf. Rassuré par la volonté d'Abbas Bayat de se lancer dans une lessive complète du noyau, il fait ses choix. Kage : " A partir du moment où on a occupé la dernière place, l'entraîneur a commencé à dire haut et fort que certains ne comptaient plus. Aux entraînements, certains étaient concernés, d'autres délaissés. "A chaque fois, l'entraînement est scindé en trois groupes. Dans un des trois sont regroupés tous les bannis. Pourtant, au sein même des cadres, cette politique ne sied pas à tout le monde. Le dernier jour avant la trêve, une réunion d'une heure regroupe les joueurs et le staff. Lors de celle-ci, Adekanmi Olufade n'hésite pas à prendre la défense des bannis en affirmant au coach que le Sporting avait besoin de tout le monde pour se sauver et qu'il délaissait trop les indésirables. " Ils pourront encore nous rendre service ", lâcha Olufade. Depuis l'éviction de Mathijssen, le groupe n'est donc pas souvent d'accord avec les décisions présidentielles. Et lorsqu'Abbas Bayat décide d'emmener le 13 novembre, après la défaite contre Westerlo (0-1), tout le noyau en semaine de stage, les joueurs font grise mine. " On n'était pas chaud ", raconte Kage, " Cela s'est fait du jour au lendemain. Nous n'étions pas prêts. J'ai un enfant et je devais m'arranger pour que quelqu'un aille le rechercher à la crèche. "Une nouvelle fois, Brillault va se faire le porte-parole du groupe : " Apprendre que vous partez du jour au lendemain sans pouvoir prévenir femme et enfants, ce n'est pas très correct. Partir en stage en pleine saison, c'était déjà un peu particulier. Nous avions besoin de se retrouver tous ensemble mais pas spécialement à l'étranger. "A ce moment-là, les joueurs, connaissant le caractère économe du président, craignent également que les fonds dégagés pour ce stage ne mettent en péril le mercato. " On se disait que cet investissement aurait pu être mis dans des choses plus urgentes ", résume Brillault qui téléphone à son boss. Mais Bayat ne veut rien savoir. Il défend le fait que les joueurs doivent se couper des médias, que cela coûte cher et que par conséquent, les joueurs n'avaient rien à dire. " Il me rappelle également que je m'étais déjà opposé à lui une fois, lors du départ de Mathijssen. Il me tient clairement rigueur de lui avoir dit la vérité ", lâche Brillault. Ce stage aura finalement lieu. Et tous les joueurs, même ceux qui s'opposaient à un tel voyage, reconnaissent par la suite les bienfaits de cette escapade. " Cela nous a permis de nous rapprocher ", reconnaît Brillault. " Se ressourcer fut la meilleure chose qu'on pouvait faire ", renchérit Moia. Pourtant, au niveau du classement, cela n'a pas porté ses fruits. Abbas Bayat décide donc que le mercato sera crucial. Il recrute dix joueurs lors des deux premières semaines de janvier. A charge de Laszlo d'en placer douze dans le noyau B. La plupart des bannis, condamnés depuis un certain temps, prennent l'annonce comme une confirmation. Sauf Brillault, très surpris par cette décision : " J'avais de très bons rapports avec l'entraîneur et il n'a même pas osé me le dire en face. Je m'étais investi dans ce club. J'avais insisté pour prendre un gardien ( NDLR : Rudy Riou vient d'ailleurs du même agent). On m'avait averti qu'en prenant le brassard, je m'exposais mais je ne savais pas à quel point. J'ai été écarté du stage parce que le président avait un problème avec moi. Quand Medhi m'a annoncé que je ne partais pas en stage en Turquie, il a dit qu'il y avait 11 joueurs dans le noyau B et moi... qui étais un cas à part. J'ai du caractère et de la personnalité, je suis franc et j'ai toujours parlé au nom du groupe. J'ai essayé de discuter avec le patron mais c'est difficile de parler avec un dictateur. " Charleroi ne sait pas quoi faire de ses bannis. Après plusieurs jours de tergiversations, il met à leur disposition un entraîneur (qui change tous les jours) et un bout de terrain, à Marcinelle. La plupart décident de faire l'impasse sur ces entraînements de pacotille pour passer des tests et chercher un nouvel employeur. Pendant ce temps, l'équipe A, remodelée, réapprend à être ambitieuse. Avec comme objectif, un maintien utopique. PAR STÉPHANE VANDE VELDE" Pour le moindre achat de stylo ou de tickets-repas, il fallait envoyer un fax à Abbas Bayat pour obtenir son accord. " (Didier Frenay)" Abbas a dit - Ceux qui veulent faire grève, je leur résilie leur contrat. " (Hervé Kage)