CHAPITRE 1 : L'OBLIGATION

MARC DELIRE : Je vais vous raconter quelque chose. Moi, à la mi-juillet 2005, quand je claque la porte de la RTBF pour rejoindre Proximus, c'est parce que ça fait dix ans que je casse la tête de tout le monde à la RTBF pour faire une émission du lundi. Évidemment, jamais je ne soupçonne ce qu'il va se passer dans les jours suivants...
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MARC DELIRE : Je vais vous raconter quelque chose. Moi, à la mi-juillet 2005, quand je claque la porte de la RTBF pour rejoindre Proximus, c'est parce que ça fait dix ans que je casse la tête de tout le monde à la RTBF pour faire une émission du lundi. Évidemment, jamais je ne soupçonne ce qu'il va se passer dans les jours suivants... BENJAMIN DECEUNINCK: Pour moi, le départ de Marc, qui était notre visage foot, a tout changé. Il avait été mon maître de stage, la première personne à m'avoir fait confiance à Reyers et là, soudainement, quelques jours après son départ, je reçois un coup de fil. Je m'en souviens bien, j'étais à Namur pour une étape du Tour de Wallonie et il y a Michel Lecomte qui m'appelle pour me dire : " Voilà, on doit faire une émission le lundi et c'est toi qui vas la faire. On a zéro moyen, mais tu vas trouver un truc. On enregistrera et ça passera en deuxième partie de soirée. On commence lundi ! " MICHEL LECOMTE: On ne s'en cache pas. Au début, c'est le cahier des charges qui nous pousse à y aller. On ne se serait jamais lancés dans ce bain-là s'il n'y avait pas eu cette perche tendue. À la base, l'idée, c'est juste de remplir le contrat stricto sensu. VINCENT LANGENDRIES: Dans le package des droits, il y avait, en effet, cette obligation de faire une émission qui parlerait de foot belge le lundi soir. Au début, on le voyait vraiment comme une contrainte. On voulait la faire du mieux possible, mais on n'avait pas de moyen. DELIRE: Ce qui me fait bondir à l'époque, c'est qu'avant mon départ, je travaillais depuis des mois sur un concept d'émission itinérante, pour lequel j'avais été démarcher moi-même un producteur et des sponsors et que là, je vois les premières émissions tournées dans un kot à balais. BENOÎT THANS : Il faut revoir les images, c'est mythique. On s'est retrouvé serrés à trois avec Gilles De Bilde et Benjamin dans un studio qui ne devait pas faire plus de dix mètres carré, le studio 14 à l'époque ! Il y avait une caméra fixe, une caméra baladeuse et c'est tout. DECEUNINCK : On faisait vraiment ça avec deux bouts de ficelle. Pour moi, ça a été une formation accélérée. J'avais 28 ans, je montais moi-même les séquences, il n'y avait pas d'éditeur et c'est moi qui bookais les invités. Mais bon, j'ai eu Zetterberg pour la première, je suis le seul à avoir amené Kompany dans l'émission, il y a eu de jolies choses. THANS: On en était quand même à devoir se maquiller nous-mêmes... En fait, on était payés trois fois rien, mais vu qu'on sentait qu'on était au commencement de quelque chose, il y avait une excitation palpable. Et puis, on faisait de supers audiences... LECOMTE : Avec le recul, c'est amusant de se dire que si Marc Delire n'était pas parti chez Proximus, c'est à lui que serait revenu la présentation. Et que je n'aurais peut-être de mon côté sans doute jamais présenté La Tribune... LANGENDRIES : À un moment, on a renforcé l'équipe. Parce qu'on s'est rendu compte que l'émission commençait à prendre et que Benjamin était encore un tout jeune journaliste. Il y avait eu l'histoire avec Albert Cartier, avec un échange un peu musclé et on se disait que finalement, ce n'était peut-être pas lui rendre service de le laisser seul aux manettes. DECEUNINCK : Je pense que Rodrigo pousse Michel à revenir à l'antenne, à l'époque. Je crois qu'il trouvait que j'étais encore un peu jeune, qu'il m'avait lancé un peu tôt. C'est en tout cas ce que Michel me dit. RODRIGO BEENKENS: Oui, c'est moi qui ai insisté pour que Michel fasse la présentation, c'est vrai. Mais ce n'était certainement pas une motion de défiance vis-à-vis de Benjamin. Le but, c'était de bonifier, pas de punir. LECOMTE : Rodrigo m'a dit quelque chose du genre : " Peut-être que dans cette émission, où la tempête et les vagues peuvent arriver à tout moment, la présence du chef serait une plus-value ". Je ne doutais pas que Benjamin avait toutes les capacités pour assumer cette tâche-là, mais on était dans un exercice de direct, de débat autour du foot. Et on n'avait peut-être pas assez soupçonné la violence de la chose. DECEUNINCK : Moi, je me souviens surtout très bien de l'entretien avec Michel. " Mais t'inquiète, je ne resterai que deux ou trois ans, moi, je ne cours plus après ça ". Et puis, il y a pris goût... Normal, c'est un métier addictif, je sais ce que c'est. Ce n'est pas moi qui vais le juger. LANGENDRIES : Je crois que Michel, avec son background, son expérience, son réseau, a sauté dans le train en marche. Il avait envie de retrouver quelque chose en direct et il trouvait l'exercice intéressant. DECEUNINCK : Je ne sais pas si je l'ai mal vécu, mais ce n'était pas drôle. On va dire que j'ai perdu un peu d'insouciance sur cet épisode-là. Et que ça m'a beaucoup appris sur l'humilité. D'autant que dans la foulée, Thierry Delrue, un des réalisateurs, avait proposé que j'aille interviewer des invités en backstage. Sur le moment, je me suis vraiment dit que j'allais finir aux toilettes... Heureusement, j'ai finalement assez vite atterri sur le pigeonnier comme on l'appelait. Où j'ai vécu des moments incroyables, notamment avec Marcel. DAVID STEEGEN: C'est à ce moment-là que j'arrive dans l'émission. Je pense qu'on fait un seul essai avant la première dans le studio 4. Quelque chose d'impensable en Flandre, où on bosse pendant des mois pour arriver à un résultat. Là, en quelques semaines, c'était réglé. Mais la vraie force du programme, c'est qu'il y avait de sincères atomes crochus entre nous. BEENKENS: Notre arrivée au studio 4, c'est la mise en place d'une forme de jeu de rôles. Moi, j'étais le journaliste, mais ce n'était pas simple pour autant. Mes amis, les vrais, me demandent toujours comment j'ai fait pour garder mon calme pendant toutes ces années dans l'émission. Parce qu'il ne faut pas oublier que je suis un latin. J'ai le sang chaud, je suis quelqu'un d'impulsif. Mais j'ai toujours essayé d'avoir cette petite voix en moi : " Ne t'emballe pas, laisse passer... " LECOMTE: L'autre chose, c'est qu'on a bien compris que c'était comme un petit théâtre et que dans ce petit théâtre, il y avait des acteurs très typés et que chacun devait y jouer son rôle. Rôle, par ailleurs très bien maîtrisé sur son perchoir par Benjamin qui s'y est fait les dents. Malheureusement, d'autres ont parfois cru bon de sortir du texte et ont joué la totale improvisation. Au point de faire vaciller l'émission. THANS: J'ai formé un binôme électrique avec mon ami Stéphane Pauwels ( sic). On a passé de bons moments, mais j'étais l'eau, lui le feu. Je pense que ça se mariait bien. Nos altercations, avec le recul, c'est marrant. Aujourd'hui, ça fait partie des moments cultes de La Tribune. DECEUNINCK: C'est faux de dire qu'ils s'entendaient bien. Celui qui dit le contraire est un menteur. À un moment donné, il ne faut pas se foutre de nous. Les problèmes, ce sont Michel et moi qui devions les résoudre. Avant, pendant et après l'émission. LECOMTE : Moi, ça a été jusqu'à hanter mes semaines... À la fin, il n'y avait plus de plaisir à être là, on ne respectait plus une trame, c'était à celui qui allait gagner le match dans le match. Il y avait un poids, une lourdeur que je n'ai jamais connus que là. Quand les gens ne se parlent plus avant de monter sur un plateau, c'est qu'il est temps de passer à autre chose. THANS: À la fin, c'est vrai que ce n'était plus qu'un exercice d'éloquence. Il me prenait au dépourvu, je tentais de trouver des arguments en direct. Steph était très bon là-dedans. Il pouvait parler pendant des heures et des heures, ça sortait tout seul. Il avait cette répartie innée. DECEUNINCK : Les attaques personnelles pour sortir du lot, ça m'a toujours dérangé. Quand c'est à celui qui dira la plus grosse énormité pour être repris sur les réseaux sociaux, c'est que ça va trop loin. Les émissions du type de celles qu'on retrouve en France sur RMC Sport, ça ne m'intéresse pas. Je suis fier que La Tribune reste dans le paysage médiatique depuis si longtemps sans avoir toujours cherché à faire le buzz. Après, il faut être honnête, on a surfé là-dessus aussi. C'est ce qui a fait le sel de l'émission à un moment donné. LECOMTE : D'ailleurs, il a fallu se remettre du départ de Stéphane parce qu'une chose est certaine, c'est qu'il a marqué l'émission. Mais je n'ai pas de regret par rapport à ça parce que je ne crois pas que ce soit l'émission qui a dérivé, c'est Stéphane lui-même. Benoît aussi. Ils ont eu tous les deux leur part de responsabilité. Plus chez l'un que chez l'autre cela dit. Du coup, malgré la plus-value incontestable qu'ils ont pu apporter, en termes d'audimat notamment, il était devenu vital qu'ils s'en aillent. Il fallait tourner la page. C'était devenu trop crispant. STEEGEN : Il ne faut pas sous-estimer la télé ou les médias. Tout y est très éphémère, mais chaque mot pèse très lourd. Moi, je la jouais toujours safe, mais je crois que l'histoire entre Benoît et Stéphane a fait partie du show. Ce n'était pas artificiel pour autant, mais chacun y jouait son rôle, sans que cela soit décidé à l'avance. Il n'était pas écrit qu'il y avait un clown et un intello, cela s'est fait naturellement. PHILIPPE ALBERT: Heureusement, depuis 2011, l'ambiance est quand même hyper apaisée. Il y a eu un léger accroc entre Rodrigo et Marcel. C'est le seul petit problème que j'ai en tête. Je n'en vois pas d'autres. DECEUNINCK : Si, il y a eu des moments chauds. Avec Rodrigo et Marcel, avec Stephan Streker, avec Benjamin Nicaise. Ça n'a pas toujours été simple. On a plusieurs fois été sur la corde raide en direct. BEENKENS: Ah, mon altercation sur la cafetière avec Marcel ! Neuf fois sur dix, cela ne doit pas arriver. Normalement, j'écoute la petite voix dont je vous parlais plus tôt, mais pas là... C'est comme ça, on travaille, on cherche à atteindre la perfection, mais on sait qu'on ne l'atteindra jamais. marcel JAVAUX: Je n'ai pas voulu écraser parce que cette histoire avec Rodrigo, elle m'a touchée. Le problème avec lui, c'est qu'il aime à penser que seule son idée est la bonne. Et là, je n'ai pas aimé qu'il me fasse passer pour un con. Après, je suis un Ardennais typique. Têtu, mais pas rancunier. BEENKENS: Le direct est imprévisible, mais je n'arrive pas à dire que je regrette. C'est que ça devait se passer comme ça. Dans mon cas, cela n'enlève en tout cas pas l'affection que j'ai pour Marcel. JAVAUX: Il a voulu s'expliquer après l'émission et j'ai dû lui conseiller de rester à distance parce que ça avait été trop loin pour moi. J'avais besoin d'un peu de temps. DECEUNINCK : Michel, ça lui tenait toujours à coeur de régler le problème de suite. Moi, je suis plus partisan d'une gestion en adultes. Je relativise beaucoup. Si deux coqs se sont battus ou écharpés sur le plateau, qu'ils assument en dehors. LECOMTE: Je suis convaincu qu'il faut régler les problèmes sans tarder. Parce qu'on peut accepter que sur le plateau, dans l'éclat des spots, l'affaire prenne des dimensions qu'on n'attendait pas, mais pas que l'un retourne dans sa province luxembourgeoise, l'autre dans son appartement bruxellois et que chacun y entretiennent ses rancoeurs. DECEUNINCK : Dans certains cas, je crois qu'il faut s'excuser s'il y a lieu de s'excuser. Tout en faisant attention à l'effet Streisand. Celui qui veut que plus tu mets en évidence le truc, plus tu as de chances que cela le grossisse. KHALIlOU FADIGA: Moi aussi, il m'est arrivé de devoir recadrer une ou deux personnes. Une fois, avec tonton Marcel, qui avait fait un jeu de mots un peu limite, une autre avec Streker pour je ne sais plus quoi. C'est comme ça, c'est le direct, c'est un exercice sans filet. Presque de funambulisme. Quelque chose d'ultra hardcore. Avoir une bonne élocution, de l'éloquence, ne pas faire de faux pas, c'est très compliqué en direct. STEPHAN STREKER: C'est un exercice très difficile, mais qui crée une adrénaline. Et quelque part, c'est une leçon d'humilité. Parce qu'on est souvent en-dessous de ce qu'on voudrait renvoyer. ALBERT: L'important, c'est de parler foot. Les tirades interminables, ça ne m'intéresse pas. Il y a moyen d'être court, cohérent et direct. JERÔME DE WARZÉE: Les gens ne se rendent pas compte de la difficulté du truc. Nous, humoristes, on avait trois minutes pour être super efficaces. À côté de Philippe Albert qui n'est pas Thierry Roland, c'est une gageure... ALBERT: C'est vrai que j'en ai pris pour mon grade plusieurs fois, mais toujours avec le sourire. D'ailleurs, moi aussi, parfois, je fais des blagues, il faut bien faire attention, j'ai beaucoup d'autodérision. GUILLERMO GUIZ: Reste que ce n'est pas l'endroit idéal pour faire des blagues. Principalement parce que les gens qui sont là ne viennent pas assister à un stand-up. C'est pour ça aussi que de mon côté, j'avais pris le parti de faire un truc différent. J'essayais d'introduire les vidéos d'une manière assez rigolote, mais ce n'était pas non plus destiné à ce que tout le monde se tape sur les cuisses. Bon, assez clairement, ça ne cassait pas trois pattes à un canard. DE WARZÉE: De toute façon, le direct, c'est très compliqué pour faire de l'humour. Parce qu'on ne peut pas se permettre, comme au Grand Cactus, de faire plus long pour rendre la prestation un peu plus propre. Quand tu fais du direct, il y en a des très bonnes, mais, malheureusement, quand elles sont moins bonnes, on le sent tout de suite. On se met à nu... C'est une pression supplémentaire. ALEX VIZOREK: Avec Jérôme, on a fait un truc qui n'était pas courant à l'époque. C'est-à-dire de faire de l'humour dans une émission de sport. Ce qui est très compliqué. Parce que dès que tu dis du mal d'Anderlecht, on te prend pour un Standarman, la semaine d'après, tu fais l'inverse, on te prend pour un Anderlechtois. Et puis, par hasard, tu oublies de parler de Mons, et on te dit : " Ben quoi, vous n'aimez pas Mons ? " Donc personne n'est jamais vraiment content... DE WARZÉE: On a surtout fini en beauté, habillés en nonnes avec Dominique D'Onofrio... VIZOREK : Je crois que ça, c'est le summum de notre carrière à La Tribune. On a tellement ri ! On se moquait gentiment, mais on le mettait en valeur aussi. Et puis, comme il nous a quittés beaucoup trop tôt, c'est resté culte. DE WARZÉE : Quand je vois ça, je me demande si Alex oserait montrer ça à ses amis de France Inter aujourd'hui ( rires). On était en roue libre totale. VIZOREK : Ce n'était pas toujours facile. Je me souviens que le père d'un gardien de but n'était pas du tout content et avait appelé la RTBF pour se plaindre après qu'on ait un peu charrié son fils. Il en avait pris trois le week-end et on avait fait une blague du type : " Même quand son chien lui lance la balle, il ne l'attrape pas ". Je ne me rappelle plus du nom du gars... DE WARZEE : Logan Bailly, je crois ! Le milieu du foot est très susceptible. Du coup, nous, ça marchait mieux quand on arrivait à se mettre l'invité dans la poche. Pour moi, les meilleurs séquences, c'est avec Vanhaezebrouck, Leekens, Witsel ou D'Onofrio. Quand on pouvait se rattacher à un personnage et l'emmener avec nous. VIZOREK : Dire que ça remonte à près de dix ans. J'étais tout à fait inconnu et pour moi, ça a été une incroyable fenêtre d'exposition. Quelques années plus tôt, j'étais encore pigiste pour Vivacité, j'étais le dernier de cordée, personne ne me connaissait. Là, à partir de La Tribune, ça a tout changé. DECEUNINCK : Moi, les gens ne me reconnaissent pas toujours, mais ils savent que je suis le gars de l'émission du lundi. C'est marrant. D'ailleurs, je vois parfois des rookies en Pro League me regarder avec des grands yeux. Le premier à l'avoir fait, ça a été Youri Tielemans. Pour ces jeunes-là, je suis le gars qu'ils ont vu à la télé depuis qu'ils sont petits. BEENKENS: En 32 ans à la RTBF, je n'ai jamais vu une émission qui avait un tel impact. Les gens ne me parlent que de ça. Je commente les Diables qui font un million de téléspectateurs, le Tour de France avec des étapes de montagnes avec parfois 700 ou 800.000 personnes, mais les gens pensent qu'on ne fait que La Tribune. Il y a un retour disproportionné avec cette émission ! STREKER : On parle du sport le plus populaire sur le média le plus immédiat, forcément l'impact est immense. Je me rends compte que si les gens viennent me féliciter pour mon film Noces, c'est parce qu'ils connaissent mon visage. Et ça, je le dois à La Tribune. Par exemple, moi je suis fan des films Jeff Nichols, mais je le croiserais dans la rue, je ne pourrais même pas le reconnaître. La Tribune m'offre une visibilité incroyable. LANGENDRIES : Le fait est qu'un talk-show aussi long d'1h50 sur le foot, je crois que ça n'existe nulle part ailleurs. Et puis, l'an passé, on faisait quand même des moyennes à 120.000 téléspectateurs, 150.000 pour les grosses émissions. BEENKENS: Vincent et les autres éditeurs qui l'ont accompagné pendant toutes ces années, nous ont mis sur du velours par rapport à ça. C'est l'occasion de mettre leur énorme boulot en avant. LECOMTE : Il y a un moment très fédérateur par rapport à ça, que moi j'adorais, c'était la réunion du noyau dur du lundi 11 h. C'est à cet instant précis que se dessinait la trame. Rebondir sur les idées, c'est très excitant. LANGENDRIES : Notre rôle, c'est de voir en amont de l'émission ce qu'on peut mettre en place. Puis, le lundi matin, on a une mini-réunion de rédaction avec les deux présentateurs, Rodrigo Beenkens et Pascal Scimé, qui a animé la veille le Complètement Foot. C'est comme un énorme brainstorming. Dans la foulée, Michel vaque à d'autres occupations, Benjamin et Rodrigo rentrent chez eux et moi je me retrouve seul maître à bord avec les assistants que sont Jonathan Anciaux, Mathieu Istace et Quentin Volvert. C'est là qu'on fabrique les sujets et les images qui servent d'illustrations aux propos, ce qu'on appelle les " à travers " dans un terme un peu barbare. DECEUNINCK: J'aime ce moment quand je rentre chez moi le lundi après-midi. Je ne suis pas un stressé, je ne stresse jamais pour mon métier ou rarement, mais j'ai besoin de cette concentration-là. LANGENDRIES: Pendant ce temps, une fois que j'ai une vision un peu plus claire du programme, je prends contact avec les consultants pour leur expliquer succinctement la conduite. Je leur en dis volontairement le minimum. Le but, c'est juste qu'ils aient les thématiques en tête. STREKER : En effet, il n'y a pas de briefing avant l'émission. On nous demande d'arriver à 19h45 pour l'enchaînement maquillage, micro, etc. Mais je dois avouer que je suis souvent à la bourre. Mais de toute façon, Michel n'aime pas trop qu'on discute avant l'émission. Parfois, je parle avec Marc Degryse et il nous interrompt : " Gardez ça pour le plateau ! " LECOMTE : Le débat avant le débat, il n'y a rien de pire que ça. Il faut tout faire pour préserver la spontanéité des échanges. Il y a un exemple là-dessus, c'est Philippe Albert. Albert, il arrive avec sa tête un peu bougonne, fidèle à lui-même et en avant ! On ne le voit pas trop souvent, mais est-ce qu'il y a quelque chose de plus beau que le sourire de Philippe Albert ? Tout ce que cet homme-là a de bon est dans son sourire. DECEUNINCK : Si tout le monde pouvait avoir l'éducation et la gentillesse de Philippe Albert, on gagnerait du temps, c'est clair. FADIGA: Philippe Albert, c'est mon grand frère. Mais dans l'ensemble, on est beaucoup à entretenir de bons rapports en dehors de l'émission. Benj', par exemple, avant d'être un collègue de travail, c'est un ami. Un frérot même. Nous avons beaucoup d'affection et de respect l'un pour l'autre. On mange ensemble en dehors, ses enfants m'adorent. Cela facilite nos rapports en plateau. La discussion y est beaucoup plus fluide du coup. LECOMTE : Benjamin a cette capacité à donner accès à lui, à ce qu'il est vraiment, bien plus que le présentateur. Et quand tu as accès à l'homme dans toute sa sincérité, tout s'arrange. Il n'y a pas de faux fuyant, il n'y a plus de posture. Quand on a de l'intérêt pour les gens et qu'on les écoute, alors on installe des relations dans lesquelles il y a davantage de retour. C'est une force. STREKER: Je crois avoir une relation privilégiée avec lui. Mais le génie de Benjamin, et je pèse mes mots, c'est qu'il sait exactement comment nous lancer. Il ne nous mettra jamais en difficulté sur un sujet. Moi, par exemple, il sait que cela ne sert à rien de me lancer sur la tactique par exemple, ce n'est pas mon truc. DECEUNINCK : Je ne piège pas les gens et je les connais tous assez bien, donc je sais comment mettre chacun en valeur sur ses forces. Par rapport à ça, je crois être apprécié, même si on me dit parfois que je peux être insolent. LECOMTE : Maintenant, je peux bien le dire, j'aurais été incapable de présenter seul l'émission ces dernières années. Grâce à Benjamin, j'avais la possibilité de prendre du recul sur l'émission, d'écouter ce qu'on me disait dans l'oreillette, de scanner ce qui avait été oublié. Je crois que cela nous a rendus meilleurs. DECEUNINCK : Michel va me manquer pour plein de choses évidemment, pour nos discussions complices d'avant émission par exemple, mais peut-être surtout pour les moments où il faut rendre hommage à une personnalité décédée. Ce qui me pose le plus de problème dans les directs, c'est ça. La gestion des émotions liées à la nostalgie, à la tristesse. Pour le reste, j'ai très vite appris à faire la part des choses, à prendre sur moi, à m'écraser s'il le faut. LECOMTE: À 42 ans, il va de nouveau se retrouver seul aux commandes, c'est plutôt une belle histoire. De toute façon, je crois que ça aurait été très compliqué de réinstaller un binôme. Le duo, ou bien il est enrichissant de facto et il saute aux yeux, ou bien il n'a pas lieu d'être. Benjamin était avec un homme de 23 ans de plus que lui, qui était son chef de rédaction, son ancien professeur, c'est très différent que de repartir avec un collègue et de réinstaller une dynamique. Je crois qu'il faut une vraie complicité pour faire ça. FADIGA : Sans Michel, ça va quand même faire très bizarre. Parce qu'on s'en moquait souvent, mais qu'on adorait aussi le charrier, notre Michel. Lui aussi, comme Marcel, c'était un tonton. Comme un vieux druide qui connaissait les ingrédients pour faire une bonne émission. STREKER : Le départ de Michel, c'est une page qui se tourne. C'est lui qui était venu me chercher à l'époque sur RTL, je lui dois beaucoup. D'autant plus que je venais quand même de participer à l'émission la plus critiquée de l'histoire de la télé, je crois ( Café Brazil, avec Stéphane Pauwels, ndlr*). Marcel aussi va manquer. Je m'entendais mieux avec lui que ce que le direct pouvait parfois le laisser penser. Il ne sera pas remplacé, m'a-t-on dit. Je crois que c'est normal, on ne remplace pas Marcel. JAVAUX : Personne n'est irremplaçable. Si certains le pensent, c'est excessif. Oui, ce sera difficile de me succéder. Mais je vous rassure, les cimetières sont remplis d'irremplaçables. LECOMTE : Javaux n'était pas un maître d'éloquence, mais il avait le sens de la formule et des punchlines. Il avait une gouaille, comme on dit. Et puis, on a vécu de belles troisièmes mi-temps quand Marcel amenait quelques bières, que ses copains du Luxembourg nous amenaient des cochonnailles... BEENKENS : Ces moments-là étaient précieux. Parfois, avec les invités, c'était aussi l'occasion de parler plus librement. Et neuf fois sur dix, on regrettait qu'ils n'aient pas pu être si détachés à l'antenne parce que ce qu'ils nous disaient en off était beaucoup plus pertinent. Je me souviens d'être parti au petit matin après une nuit de discussions à bâtons rompus avec Michel Preud'homme par exemple. Ce sont des beaux moments. LECOMTE : Je n'étais pas le plus tardif parce que je devais encore rentrer jusque Namur et que la prudence s'imposait sur la route, mais l'au revoir ne m'a jamais dérangé. Il y avait une certaine satisfaction au moment de décrocher, de se dire que plus jamais l'histoire ne serait la même. Que plus jamais on ne referait la même chose, mais que par contre, à 20h32 le lundi suivant, on serait là. Beau métier, non ?