Le Nord/Pas-de-Calais. Aucun Français ne songerait à passer ses vacances ici. Nos voisins associent le Nord de l'Hexagone au froid, à l'industrie et au chômage. A la pauvreté, à la drogue, aux sinistres procès.
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Le Nord/Pas-de-Calais. Aucun Français ne songerait à passer ses vacances ici. Nos voisins associent le Nord de l'Hexagone au froid, à l'industrie et au chômage. A la pauvreté, à la drogue, aux sinistres procès. François Ducatillon connaît les préjugés des Français à l'égard de sa région et tente d'y remédier. Il est responsable de la gestion sportive à Landrecies, quelque 40 kilomètres au sud de Valenciennes : " Les Nordistes sont attachés à leur région, où que leurs activités professionnelles les conduisent. Il n'est pas facile de vivre ici, faute de travail. Maubeuge profite un peu de l'industrie automobile, Toyota a une usine dans les environs mais c'est à peu près tout. Landrecies n'a rien à offrir ". Pourtant, ce village de 4.000 âmes possède un hall omnisports d'un million et demi d'euros, ainsi qu'un lycée que lui envie la région. S'il a des connexions jusqu'à Paris ou Lille, le centre administratif du Nord de la France, c'est grâce à Jean-Marie Leblanc. Fils d'un négociant en bétail, il est devenu le grand patron du Tour de France et d'une série d'autres grandes courses comme la Flèche Wallonne, Liège-Bastogne-Liège ou Paris-Nice. Dans les années 90, quand le lycée a été menacé de disparition parce qu'un village voisin avait les fonds nécessaires à la construction d'un nouvel établissement, Leblanc est intervenu. Il a prêté son nom à un projet de prestige financé avec l'argent des pouvoirs publics régionaux : un hall omnisports qui rendait attractif le maintien du lycée. Il ne s'est pas contenté de ce geste symbolique. Depuis, le patron du Tour, qui a fréquenté le collège, transformé depuis en logements sociaux, comble les habitants d'événements de prestige, coordonnés par Ducatillon. " Leblanc", explique l'homme, empreint d'admiration, " se bat pour sa région et essaie d'en nuancer l'image négative ". Il a fait en sorte que l'inauguration du hall ait de l'éclat en y invitant des personnalités du cyclisme français. Ensuite, il a assuré la présence de Bernard Hinault à une foire du livre et s'est arrangé pour que l'équipe féminine de basket de Valenciennes, qui a gagné cinq trophées la saison passée et dont Ann Wauters était la meilleure joueuse, dispute un match amical dans sa salle. Landrecies a sa part de petit vandalisme et une sous-culture du graffiti. Au hall omnisports, une lettre du nom de Leblanc a disparu. Le sport sert de soupape à beaucoup de frustrations. Le nombre de clubs est impressionnant pour une communauté aussi petite. Ducatillon fait le compte. Il arrive à neuf : un club de basket, un de judo, un de football, un de karaté, un d'aïkido, un de tennis de table, un de tennis, un de cyclisme et un de pétanque... Paris-Roubaix passe dans les environs. La portion de pavés la plus proche est à 15 kilomètres, à Solemnes. D'autres courses cyclistes sillonnent la région. Une fois, celle-ci a même accueilli une arrivée des Quatre Jours de Dunkerque. Leblanc n'est pas intervenu directement car cette épreuve est organisée par son ancien employeur, le journal La Voix du Nord. De fait, avant de devenir patron du Tour, Leblanc n'a pas seulement été coureur pro mais aussi journaliste. Et clarinettiste dans l'harmonie locale... Landrecies accueillera-t-elle un jour une arrivée ou un départ du Tour ? Pour Ducatillon, ce serait rêver debout. " Nous n'en avons pas les moyens. Par contre, le Tour passe régulièrement ici. Quand la caravane est dans les environs, ceux qui réalisent le tracé définitif veillent à ce qu'elle effectue un petit détour par cette ville ou par le village qu'habite Jean-Marie. Alors, il prend la liberté de rouler un peu en avant, afin de pouvoir s'arrêter et saluer les gens ". En Leblanc couve aussi un historien. Du temps de Louis XIV, Landrecies était une ville fortifiée qui résistait à l'emprise de la France. Les murailles ont presque toutes disparu mais à Le Quesnoy, le village voisin, elles sont intactes. Leblanc a écrit un livre sur cette ville. Ducatillon se rappelle une anecdote : " Le bourgmestre de Le Quesnoy a également fait un discours lors de l'inauguration du hall omnisports. Il a expliqué qu'un jour, il avait reçu un coup de fil de Leblanc. Il espérait qu'il s'agissait d'une arrivée du Tour mais en fait, il y avait un problème d'eau à Fontaine-au-Bois. En tant que responsable régional, le bourgmestre constituait son correspondant ". On découvre progressivement l'homme. Un bon vivant, un homme qui s'intéresse aux autres. Ducatillon : " Il a une mémoire des noms et des détails phénoménale. Il demande des nouvelles de votre famille et semble tout retenir. Nous nous étions vus deux fois. A la troisième rencontre, il savait que je venais de devenir père d'un petit garçon ". Nous suivons le canal, qui traverse si romantiquement le bourg, en direction de Fontaine-au-Bois. C'est ici que se trouvent les véritables racines du patron du Tour. Il a grandi ici, dans une ferme en bordure du bois. Le patron du café Le Sport ne peut pas nous raconter grand-chose à son propos : " Je n'ai repris l'affaire qu'en janvier et je n'habite pas ici. Monsieur Leblanc passe régulièrement boire sa chope. Il a un appartement à Paris mais passe le week-end ici ". Les affiches du tracé du Tour 2004 disparaissent sous une avalanche de souvenirs de football, parmi lesquels un fanion de Milan. Le club de football local se réunit dans ce café, où le Roi Ballon a pris la mesure du Roi Vélo. En attendant que le bourgmestre nous reçoive, nous nous présentons chez la mère Leblanc, sans crier gare. Elle est absente. La ferme, bien entretenue, est déserte, à l'exception d'un chat qui s'enfuit promptement. Méfiante, la voisine nous envoie à une autre ferme, habitée par de bons amis de la veuve. Ironie du sort, elle a perdu son époux François sur un infarctus survenu pendant une promenade réalisée en guise de prévention à... des problèmes cardiaques. Ici, aucune trace de chiens qui tirent sur leur chaîne en aboyant férocement, comme dans tant de fermes belges. Le couple, octogénaire, nous reçoit les bras ouverts. L'heure du repas approche mais il veut à tout prix nous offrir un Pastis. La femme téléphone chez LouiseLeblanc, toujours absente. Elle rit : " Elle a 82 ans mais elle habite toujours seule et fait toutes ses commissions elle-même. Une femme forte ". Une demi-heure plus tard, Louise, petite et maigre, est de retour. La porte de la cuisine est ouverte, elle nous reçoit avec un large sourire dépourvu de toute suspicion. Il n'y a pas de trace de sentiment d'insécurité. Elle nous demande simplement de " la laisser finir de manger tranquillement ". Elle a élevé trois fils pendant que son mari achetait et vendait des bestiaux : Jean-Marie, Claude et Marc. Claude était le plus aventurier de la bande. Ingénieur, il a passé onze ans au Sénégal dans un projet d'aide au développement. Marc est enseignant. Il a également émigré au Sénégal mais a vite été gagné par le mal du pays. Et Jean-Marie... Il ressemble à son père comme deux gouttes d'eau : dynamique, éloquent, entreprenant. La nostalgie la gagne : " Il loge ici ou chez ses beaux-parents en attendant que sa maison soit terminée. Un jour, fatigué, il s'est endormi dans le fauteuil, là, dans le coin. J'étais sortie. En le voyant ainsi, j'ai dû me retenir à la table. C'était comme si mon époux était revenu sur terre ". Elle fouille dans une boîte remplie de vieilles photos et en extirpe une. De gauche à droite, Jean-Marie, son père et Marc, tous trois à vélo. De fait, l'homme qui est au milieu ressemble furieusement au patron du Tour. Son c£ur de mère déborde de louanges à l'égard de son aîné : " Un gentil garçon qui ne m'a jamais posé problème. Je n'étais pas d'accord avec une seule chose : le vélo. Je lui répétais, avant qu'il parte : - Ne roule pas trop vite. Je n'assistais jamais aux courses. Non, je mens : j'y suis allée une fois. Peut-être a-t-il eu tellement peur qu'il est tombé immédiatement. Après, je suis restée à la maison. Il s'entraînait généralement avec des amis et ils dévoraient quand ils revenaient. Jean-Marie a toujours un bon coup de fourchette, vous savez "... Quand le Tour est dans les parages, elle est l'invitée d'honneur de son fils : " Des gens des environs m'envoient des lettres, me demandent si je peux arranger quelque chose. Il ne lit pas lui-même ce courrier-là. Quelqu'un s'en charge pour lui. Il n'aime pas dire non mais s'il devait tout accepter, il n'en sortirait pas. Donc, je dois bien donner ces lettres à quelqu'un d'autre, qui dit non à sa place ". Elle sourit finement avant de se replonger dans les photos. Elle trouve surtout des clichés de ses petits-enfants. " Jean-Marie a un fils et une fille qui a déjà deux enfants. On ne rajeunit pas, n'est-ce pas ?" Sur celle-ci, trois jeunes pédalent vers l'école de Landrecies. " Jean-Marie en tête. Il ne voulait jamais attendre ses frères, qui étaient toujours prêts trop tard, selon lui. Marc, le cadet, a participé à une compétition avec le vélo de Jean-Marie. Mon mari voulait lui en acheter un neuf mais après la course, il a dit : - Laisse tomber, papa, ce n'est pas mon truc. " Son aîné est un enfant de la guerre. Il est né en 1944. La famille avait fui les violences de la guerre et s'était établie dans la région de Deux-Sèvres. " Les gens étaient très accueillants, bien plus que dans la Sarthe. Nous avons trouvé refuge dans une ferme. A la fin de la guerre, nous sommes revenus ". Jean-Pierre Abraham nous attend à l'hôtel de ville, au premier étage d'une maison banale. Le rez-de-chaussée accueille la première année primaire mais l'endroit est calme : les enfants sont en voyage scolaire. Les Français aiment la tradition. Ici, il n'y a pas eu de grandes fusions des communes. Ce village de 900 hectares ne compte que 700 âmes mais a un maire, un adjoint (Jean-Marie Leblanc) et un conseil communal de 15 personnes. Nous n'avons pas de chance : le prochain conseil a lieu le lendemain et nous aurions rencontré Leblanc. Les problèmes sont relatifs. Le principal point de l'agenda, c'est la rénovation du lavoir, le long de la route, là où les fermiers peuvent faire le plein d'eau gratuitement. Abraham a grandi avec Leblanc. Leurs pères faisaient de la politique. En ce sens, ils marchent dans leurs traces. Abraham : " Je suis devenu chauffeur. Jean-Marie a étudié plus longtemps. L'économie. Il est devenu journaliste, et avant ça, il a fait du vélo. Il n'a pas été un grand coureur mais il émargeait quand même à l'élite du Nord. Il a participé deux fois au Tour, dans l'équipe de JacquesAnquetil puis celle de Jan Janssen. Il n'était pas un vainqueur mais un bon équipier ". C'est l'amour du cyclisme qui a conduit Leblanc à Paris. A la fin des années 80, on lui a demandé de résoudre les problèmes d'organisation du Tour, avant qu'il ne s'occupe de tout lui-même. " A peine son vélo raccroché, Jean-Marie est devenu journaliste ", explique Abraham. " Le problème, c'est que La Voix du Nord l'a obligé à couvrir la boxe et non le cyclisme. Alors, il a rejoint L'Equipe puis, par ce biais, l'organisation du Tour, en combinant les deux carrières puis en se concentrant sur le cyclisme ". Grâce à son adjoint, le bourgmestre Abraham passe chaque année une ou deux semaines avec la caravane du Tour. " Je suis seul dans sa voiture quand il n'a pas d'invités mais c'est rare. En général, je suis le Tour comme tout le monde : je m'installe sur le parcours. La phrase refrain de Jean-Marie pendant le Tour, c'est : - Tu m'emmerdes ! Et croyez-moi : il n'ajoute pas - Monsieur le maire ". Leblanc est-il une bête politique, et si oui, de quel parti ? Abraham : " Notre commune est de centre-droit mais ce n'est pas comme chez vous. Nos élections se déroulent différemment, nous pouvons former un conseil communal à la carte et les gens peuvent voter pour des candidats de différents partis. Nous en sommes à notre deuxième mandat commun. Cela fait déjà neuf ans. Peut-être me succédera-t-il dans trois ans. Je le voudrais mais il s'y refuse. Et sa femme encore plus ". Gamins, étaient-ils de vilains garnements ? Abraham rigole : " Le petit Jean-Marie était un coco, comme nous tous. Un étudiant, qui passait beaucoup de temps dans ses livres. A cette époque, le bourgmestre, le curé et l'instituteur étaient encore les rois du village. Dans beaucoup d'entretiens, Jean-Marie a exprimé ses louanges à l'égard de l'enseignant et du curé. Il a aidé celui-ci à entretenir l'église. Le cyclisme était notre passion. Jean-Marie organisait de petites courses, de petits Tours, sur un circuit de deux ou trois kilomètres ". Abraham a besoin de Leblanc. " Pour que nos dossiers arrivent sur la table, à Paris ou à Lille. Notre commune est petite, elle a peu de moyens. Nous avons besoin d'aide. A tous points de vue. Les commerces et l'horeca souffrent ici mais, par exemple, le village a besoin d'une boulangerie. Quand le vieux boulanger a pris sa retraite, il a été remplacé par une jeune famille qui pouvait difficilement survivre. Jean-Marie trouve la nature très importante, aussi. Chaque année, nous plantons 500 à 600 mètres de haies car il faut préserver de tels espaces. Jadis, on en a arraché beaucoup pour agrandir les parcelles de champs, mais maintenant, nous les replantons ". Il organisait des petites courses SUR UN CIRCUIT DE DEUX OU TROIS KILOMÈTRES Leblanc se bat pour atténuer L'IMAGE NÉGATIVE DU NORD en France