Révoqué pour avoir "violé la présomption d'innocence" du Président de la FIFA, Stefan Keller, magistrat chargé du dossier Gianni Infantino, a été lâché par ses pairs.
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Révoqué pour avoir "violé la présomption d'innocence" du Président de la FIFA, Stefan Keller, magistrat chargé du dossier Gianni Infantino, a été lâché par ses pairs. Infantino 1 - justice helvète 0. Le raccourci est un peu abrupt, mais ça ressemble bien à une nouvelle manche remportée par le patron du foot mondial. Alors, Gianni est-il protégé en haut lieu? Et si oui, pour quelles raisons? Quelques minutes après la révocation du procureur, la FIFA s'en félicitait via un communiqué. "En tentant d'examiner des questions qui n'avaient rien à voir avec son mandat, puis en exprimant publiquement ses soupçons personnels", le magistrat a "clairement violé la présomption d'innocence" de M. Infantino. Trop belle opportunité à ne surtout pas laisser passer. Stefan Keller, a, lui, nié avoir "communiqué des informations trompeuses" dans ce dossier. Mais le mal est fait, et surtout donne l'impression que personne en Suisse ne souhaite s'attaquer à la trop puissante Fédération internationale de football. Président de la Cour suprême du canton d'Obwald, dans le centre du pays, Keller avait été nommé en 2020 "procureur extraordinaire" afin d'enquêter sur les soupçons de collusion entre la FIFA et l'ancien chef du parquet fédéral, Michael Lauber. Et sur quoi portaient ses investigations? Sur trois rencontres secrètes, en 2016 et 2017, entre Lauber et Infantino, non mentionnées dans les multiples procédures ouvertes depuis 2015 sur le football mondial. En clair, le Valaisan aurait été renseigné par certains magistrats de son pays sur des dossiers à même de détruire Michel Platini et Sepp Blatter avant l'élection à la présidence de la FIFA... Infantino tapi dans l'ombre, est donc sorti de ses seize mètres au bon moment pour remporter l'élection de 2016, après l'épisode du FIFAGATE, suivi de l'affaire Blatter-Platini, et enfin de la démission de Sepp Blatter quelques mois plus tard. Mais quelques semaines après sa victoire en 2016, le nom d'Infantino est associé aux "Panama Papers", qui avaient révélé un contrat douteux pour les droits audiovisuels signés par le Suisse avec une société offshore. Soupçons de conflit d'intérêt et de trafic d'influence? Les papers auraient dû le mettre en difficulté, mais sont restés sans lendemain... "La justice suisse a toujours été très clémente vis-à-vis de la FIFA. Elle n'a pas envie de regarder ce qu'il y a dans l'arrière-boutique pour une raison: ils amènent de l'argent, paient des impôts, créent des emplois. S'il n'y avait pas eu le FBI en 2015, Blatter serait toujours là!", observe un fin connaisseur. Dans cette affaire des rencontres secrètes, par ricochet, Infantino a été inculpé, mais avec la révocation de Keller, il est désormais clair que l'enquête va encore durer des années. "Avec tout ce qu'il a fait, Blatter n'a pas fait un jour de prison. Infantino peut être tranquille. Et vu qu'il leur a donné le Mondial 2026, les Américains ne s'attaqueront pas à lui. Ce n'est pas demain que vous lui amènerez des oranges en prison", conclut notre spécialiste. Tranquille au point d'être réélu sans opposant, et par acclamation à Paris en juin 2019. Pour bien comprendre toutes ces affaires, il faut en expliquer les coulisses. À l'origine, Gianni Infantino avait été élu sur des promesses de transparence et de démocratie dans la foulée du FIFAGATE et de ses ravages sur l'image de la FIFA, mais Gianni le politique a utilisé l'instance afin de mieux servir ses intérêts et n'a jamais été aussi puissant et omnipotent. Infantino était censé représenter la nouvelle FIFA, mais aura finalement vidé de son sens la réforme de 2016, qui avait pour but de dépersonnaliser le pouvoir, avoir des organes de contrôle indépendants, équilibrer les compétences, et rompre avec le clanisme. Des promesses non-tenues et une forme de népotisme selon un ex-chef des opérations médias à la FIFA: "D'après les bruits que j'ai via des copains au sein de l'organisation, à l'arrivée d'Infantino, il y a eu un grand coup de balai. Il a limogé plein de directeurs, des chefs de division ont été mis à la porte. S'il a changé? Quand on passe de Secrétaire général de l'UEFA à Président de la FIFA, on change forcément. C'est humain"... Puis poursuit: "Apparemment, Infantino annonce des choses avant même que les décisions ne soient votées par le Conseil de la FIFA (le gouvernement du football mondial). En fait, le système permet de passer outre la démocratie. Une fois qu'on a le pouvoir, il est facile de le conserver, notamment grâce à l'argent versé aux fédérations ( qui élisent le nouveau Président selon la règle, un pays = une voix, ndlr)". Des petits pays qu'il a séduit avec sa nouvelle formule de Coupe du monde à 48 équipes, pourvoyeuse de places pour des sélections rarement qualifiées et offrant par la même toujours plus de matches et de droits TV, la manne financière indispensable au bon fonctionnement de l'instance. L'homme donne l'impression d'avoir tout fait exploser au nom du business... Oui, Infantino maîtrise parfaitement les codes des relations entre football et géopolitique, au coeur notamment des attributions pour l'organisation des Coupes du monde. En 2018, la FIFA choisissait le trio États-Unis/Mexique/Canada pour le Mondial 2026. Et depuis, des questions se posent, des bruits courent. Que cache cette désignation? Les détails que nous vous livrons révèlent même une relation à trois assez particulière. Après le vote de 2010, qui avait vu le Qatar battre les États-Unis concernant l'organisation du Mondial 2022, la FIFA a vendu en forme de compensation et sans appel d'offres, les droits TV de la Coupe du monde 2026 (au prix très intéressant de 2022) à Fox News pour le territoire américain... Avec une petite idée derrière la tête: une première étape avant d'attribuer le Mondial 2026 aux États-Unis. Le choix de Fox News, la chaîne qui avait aidé Donald Trump dans sa victoire à la présidentielle américaine en 2016, n'était d'ailleurs pas anodin. Et puis, d'après un expert des relations internationales, l'Arabie Saoudite est venue se greffer sur cette relation Infantino-Trump. "Compte tenu de la relation entre Américains et Saoudiens, il y avait un intérêt commun à torpiller le Qatar et son Mondial 2022. De quelle manière? En proposant pour 2021 une nouvelle Coupe du monde des clubs (élargie à 24 équipes) à 25 milliards de dollars payés par l'Arabie Saoudite, le tout un an avant 2022, et largement soutenu par Infantino". Une compétition qui n'aura finalement pas lieu en 2021 à cause du coronavirus et du décalage de l'EURO cette année. Un temps, le Suisse torpille le Qatar, puis fait quelques pas vers lui au fur et à mesure que l'on se rapproche du Mondial 2022. Infantino est un équilibriste, ayant bien compris qu'il ne fallait pas fâcher le locataire de la Maison Blanche. Bien conscient de la manière dont les Américains ont fait exploser le système Blatter, le roi du foot international ne veut surtout pas avoir affaire à la justice US. Et il s'est acheté une paix royale en leur attribuant la Coupe du monde 2026. Depuis son élection en 2016, l'ex-bras droit de Platini aura donc démontré sa faculté à naviguer aux côtés des puissants, en dépassant parfois les limites, mais sans jamais se faire prendre. La justice suisse, la seule à pouvoir le faire tomber, lui a en plus donné un sacré coup de main à mi-mandat en enterrant momentanément l'enquête sur ces rencontres très secrètes. Infantino a même demandé à la justice de son pays, après la révocation de Keller "la nullité des actes de procédure conduits jusqu'à présent." En clair, mettre à la poubelle tout le travail effectué depuis des mois par le magistrat, et notamment le témoignage de son ex-patron devenu plus farouche ennemi, Michel Platini... En gros, que l'enquête soit abandonnée. Les planètes semblent si bien alignées, qu'il s'est même posé en grand sage après l'épisode Super Ligue. Dans une interview donnée au quotidien français L'Équipe, il avouait ne pas comprendre comment l'UEFA avait pu se retrouver dans une telle situation. Il a surtout instrumentalisé les douze grands clubs sécessionnistes pour faire mal à Aleksander Ceferin, le Président de l'UEFA, et à l'instance européenne, cette confédération qu'il redoute pour son pouvoir de nuisance et sa capacité à remettre en cause ses actions à l'international. Dans deux ans, se terminera le deuxième mandat du Président de la FIFA, l'exemple même d'un homme gravitant parfaitement entre les sphères juridiques et géopolitiques, mais au détriment d'un football plus égalitaire et redistributeur.