Des superlatifs, une armée de supporters, des articles dans de nombreux médias belges et étrangers, mais parfois aussi des critiques parce qu'il roule trop à l'instinct. Comment Remco Evenepoel fait-il pour supporter tout ça? N'est-ce pas aussi difficile que la lutte qu'il a dû mener en 2020 pour retrouver son niveau après sa grave chute en Lombardie?
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Des superlatifs, une armée de supporters, des articles dans de nombreux médias belges et étrangers, mais parfois aussi des critiques parce qu'il roule trop à l'instinct. Comment Remco Evenepoel fait-il pour supporter tout ça? N'est-ce pas aussi difficile que la lutte qu'il a dû mener en 2020 pour retrouver son niveau après sa grave chute en Lombardie? Soutenu par l'équipe Quick-Step Alpha Vinyl, Evenepoel pèse davantage ses mots, et c'est bien compréhensible. Il n'en perd pas pour autant sa spontanéité désarmante. Son plus grand souhait, c'est de faire parler ses jambes. Il l'a fait à quelques reprises avec bravoure à la fin de la saison dernière. Après une préparation sans tache, il espère faire mieux encore. Après 266 jours d'absence, tu as pris le départ de ton premier grand tour sans compétition dans les jambes. Quelles étaient tes ambitions au départ du Giro? REMCO EVENEPOEL: Notre objectif était de terminer le Tour d'Italie sans problème, en me montrant de temps en temps. Je peux dire que la deuxième partie a été réussie, mais pas la première. La seule chose que je puisse me reprocher, c'est de ne pas avoir tenté de remporter une étape. Dans la neuvième, lorsque j'ai franchi la ligne avec Bernal, j'aurais peut-être pu gagner si j'avais été plus offensif. J'avais de bonnes bases pour entamer la course, mais ma forme ne me permettait pas d'être au top niveau pendant trois semaines. J'espérais ne pas avoir de mauvais jour, mais je me disais que c'était presque impensable. Tu as pourtant pris un très bon départ. Après neuf jours, tu étais deuxième au classement. En côte, tu accompagnais les meilleurs et tu repoussais même des gars comme Damiano Caruso, Simon Yates et Aleksandr Vlasov - respectivement deuxième, troisième et quatrième au classement final - à une dizaine de secondes. Les journalistes belges et les supporters commençaient à croire à "l'impensable". Patrick Lefevere a raconté récemment que, dans l'euphorie, l'équipe a "oublié d'appuyer sur la pédale de frein." Et toi? EVENEPOEL: On avait dit à l'avance qu'on ne serait pas déçus et qu'on ne pourrait faire de reproches à personne si de mauvais jours arrivaient, car ils étaient inévitables. Je ne vais pas prétendre qu'on était heureux de les voir arriver, mais d'un côté, ça me soulageait. Il aurait été anormal de lutter pour la victoire finale avec un mois et demi d'entraînement dans les jambes. D'autant que je n'avais pas fait beaucoup de kilomètres. Ce qui est dommage, c'est que cette chute m'a empêché d'atteindre mon objectif: terminer l'épreuve. J'ai abandonné par prudence, car on pensait que j'avais le poignet cassé. Quand je suis rentré à la maison, ma main allait bien et le scanner a démontré qu'il n'y avait pas de fracture. C'est dommage, mais après être rentré en Belgique, je ne pouvais pas repartir dans l'étape suivante, hein. (Il sourit) Je ne suis pourtant pas déçu par mes débuts dans un grand tour. J'y ai beaucoup appris. Ça m'a déjà beaucoup servi et ça va encore me servir au cours des prochaines années. Au cours du mois suivant, tu as renoué avec la victoire au Tour de Belgique. Quelles sensations as-tu éprouvées? EVENEPOEL: Même si les sensations sont toujours un peu différentes dans un contre-la-montre, ça m'a fait plaisir de gagner. Physiquement, je ne me sentais pas encore à 100%, mais pour la tête, c'était très important. Tu as poursuivi sur ta lancée en décrochant une médaille aux championnats de Belgique, tant contre-la-montre qu'en ligne. Comment juges-tu ces deux prestations? EVENEPOEL: Quand on lutte pour un maillot, on est toujours un peu déçu de passer à côté. Après le contre-la-montre, la déception est vite passée, car c'est un équipier (Yves Lampaert, ndlr) qui a gagné. Sur la route, l'équipe a appliqué la tactique prévue: attaquer souvent et tenter une échappée dans la finale. Mais compte tenu des gars avec qui j'étais, je pense avoir fait le maximum. Pour le pays, ce n'est pas mal que Wout van Aert l'ait emporté. C'est un digne représentant du maillot tricolore. Pourtant, tu as franchi la ligne en tapant du poing sur le guidon, ce qui arrive souvent quand tu ne l'emportes pas. Ça prouve que tu es un gagneur. Ton cousin et ami Dario Kloeck l'avait dit l'an dernier dans notre Spécial Cyclisme : "Si demain il se met à faire du ping-pong, il deviendra vite un champion." EVENEPOEL: ( Il rit) Il faudrait d'abord que je m'entraîne. (Il grimace) Mais c'est vrai que quand je fais quelque chose, c'est pour être le meilleur. Et pour y arriver, je suis très pointilleux, parfois à l'extrême. Je combine le travail, la mentalité et le perfectionnisme. Depuis que je suis pro, j'ai cependant appris qu'il ne servait à rien d'en faire trop. Notre équipe compte beaucoup de coureurs expérimentés, des gars qui savent se préparer. J'essaye d'appliquer leur stratégie et de l'adapter à mes plans d'entraînement. Je préfère la qualité à la quantité. Ton grand objectif, c'étaient les Jeux Olympiques. Pourquoi ne l'as-tu pas atteint? EVENEPOEL: C'est vrai que j'en attendais plus. J'étais super bien préparé avec, après un bon mois de juillet, un stage presque parfait en altitude à Livigno. Les tests passés dans les cols démontraient que j'étais prêt, mais je suis arrivé fatigué. Je manquais de fraîcheur alors qu'une semaine avant, j'étais bien. Ça m'a servi de leçon. Qu'as-tu retenu de la façon dont tu as abordé la course? EVENEPOEL: On m'a critiqué parce que j'ai attaqué trop vite et c'est exact. C'est arrivé au moment où le peloton éclatait en trois parties. J'ai suivi mon instinct et j'ai commis une erreur, je l'admets. Je dois parfois dompter mon tempérament, attendre le bon moment. Bref: être plus malin. On a dit qu'il y avait eu des frictions avant la course, que tu n'avais pas voulu sortir avec l'équipe belge la veille de la course parce que tu préférais faire du rouleau. EVENEPOEL: Quand il ne fait pas chaud, je préfère faire du rouleau la veille d'une course, mais aux Jeux Olympiques, ce ne fut pas le cas. À l'EURO et au championnat du monde non plus. On dit beaucoup de choses. Je ne pense vraiment pas être du genre à mettre une mauvaise ambiance dans un groupe. Vous pouvez le demander aux autres. (Il sourit)Rouleaux ou pas: à quoi ressemble une journée idéale à la veille d'une grande course? EVENEPOEL: D'abord bien dormir, rester le plus longtemps possible au lit. Après un petit déjeuner solide, je fais du vélo pendant une heure et demie ou deux heures, sans exagérer. Et à partir de midi, pareil: un bon repas et beaucoup de repos pour être plein d'énergie le lendemain. Tu dors bien? Tu n'es pas nerveux? EVENEPOEL: Non, la plupart du temps, je ne stresse pas. Le jour avant l'EURO, par exemple, j'ai dormi jusqu'à dix heures, tellement j'étais calme. C'est dans ces moments-là que je suis le plus fort, je m'en suis rendu compte l'an dernier. Lors des derniers mois de la saison dernière, l'équipe t'a laissé carte blanche, elle ne t'a fixé aucun objectif. Ça t'a fait du bien? EVENEPOEL: Un an plus tôt, à la même époque, on m'avait demandé des résultats et je trouvais ça normal mais la saison dernière, ma forme était tellement capricieuse que je ne pouvais pas dire quand j'allais être bon ou pas. C'est pourquoi, après les Jeux Olympiques, on a dit: "Plus de pression, on ne collecte plus les données, on n'analyse plus. On roule, et on verra bien". J'en avais besoin, ça a provoqué un déclic et, à partir de la fin du mois d'août, je m'en suis sorti. Tes résultats le prouvent. Sauf au Tour de Lombardie. Que s'est-il passé ce jour-là? EVENEPOEL: Ce jour-là, exceptionnellement, j'étais stressé, complètement paralysé. C'était dû à ce qu'il s'était passé là-bas en 2020. J'ai mal dormi, je me suis réveillé à cinq heures et demie. Pendant la course, je me suis mal alimenté et je n'ai pas bu suffisamment. Évidemment, je l'ai payé. Ce sont des choses qu'on ne dit pas sur le moment, mais dont je peux parler aujourd'hui. Pour vous donner un exemple: au départ, un seul coureur portait trois couches de vêtements. J'étais tellement stressé et j'avais si mal dormi que j'avais très froid. On a tourné la page, mais on retient la leçon. Je le répète: j'ai beaucoup appris la saison dernière. Tu as fait allusion à cette chute dans la descente de Sormano. Quel rôle le psychologue du sport Michaël Verschaeve a-t-il joué? EVENEPOEL: Il m'a beaucoup aidé à revenir frotter dans le peloton. On était en contact une fois par semaine, et par moments, tous les jours. Sans lui, je n'y serais pas arrivé. Revenons à ta belle période des mois d'août et septembre: tu as décroché la médaille de bronze au championnat du monde contre-la-montre alors que le parcours n'était pas fait pour toi. Serge Pauwels a dit que c'était "peut-être ta plus belle prestation de la saison." Es-tu d'accord avec lui? EVENEPOEL: Serge était dans la voiture, il était donc au premier rang pour suivre ma course. Deux semaines après l'EURO, où Küng et Ganna m'avaient devancé, et avec Wout en plus, je pensais terminer quatrième ou cinquième. On avait prévu des temps de passage exigeants et j'ai roulé encore plus vite. C'était nécessaire, sans quoi j'aurais terminé quatrième. C'est peut-être ma plus belle prestation, oui, même si je trouve qu'à la Course des raisins, à Overijse, je n'étais pas mal non plus. Ce sont deux prestations équivalentes mais à Overijse, j'ai tenu l'effort plus longtemps. Évidemment, ce n'était pas le même type d'effort, ça montait et ça descendait tandis qu'au Mondial contre-la-montre, c'était tout plat. Ce qui, avec mon poids, n'était pas un avantage. L'épreuve sur route a déjà fait couler beaucoup d'encre. Tu as même parlé d'occasion manquée. Avec le recul, es-tu toujours de cet avis? EVENEPOEL: C'était surtout une occasion manquée pour la Belgique. C'est pourquoi j'étais déçu, tout comme les autres. On était huit coureurs costauds au départ et on a respecté les consignes jusque dans la finale. Lorsque le groupe de tête, dont je faisais partie, a été rejoint, on m'a demandé de rouler à fond jusqu'à Louvain. Wout van Aert et Jasper Stuyven étaient les hommes en forme et ceux à qui le parcours convenait le mieux. Jasper a loupé le podium de peu et Wout était dans un moins bon jour, ce qui peut arriver. Dommage qu'on n'ait pas pu faire la fête avec ce public fantastique mais avec cette bande, d'autres chances d'être champion du monde se présenteront. L'avenir débute cette saison. Sur ton compte Strava, tu as déjà posté des messages réjouissants quant à ta préparation. On a vu quelques "coupes" et "médailles" signalant tes meilleurs temps personnels. EVENEPOEL: Je me suis pourtant préparé un peu plus calmement que les autres années mais jusqu'ici, tout s'est bien passé. Passer ces mois-là sans encombre, c'est toujours positif. Les entraînements se sont déroulés comme prévu et je n'ai jamais dû lever le pied. Je me sens en tout cas beaucoup mieux que l'année dernière, car je n'ai pas eu de pépins physiques. On dit aujourd'hui que "mesurer, c'est savoir." Que disent tes données? EVENEPOEL: Je ne vous le dirai pas. (Il grimace) Mais disons qu'il n'y a rien de spécial. Je suis en forme mais être en forme à l'entraînement, ce n'est pas pareil qu'être en forme en course, évidemment. Je dois en garder sous la pédale pour le début de saison, hein. (Il sourit)Tu as dévoilé ton programme lors de la présentation de l'équipe, à Calpe. Outre les classiques ardennaises, où Quick-Step Alpha Vinyl misera sur Julian Alaphilippe, on constate que tu vas disputer pas mal de courses à étapes avant la Vuelta, ton objectif principal.EVENEPOEL: ( Sans hésiter) Pour moi, ces épreuves de longue haleine constituent la meilleure préparation. Même si elles ne serviront pas toutes qu'à ça. Tirreno-Adriatico, le Tour du Pays Basque et le Tour de Suisse sont des courses du World Tour, des épreuves de haut niveau. Je vais pouvoir m'y mesurer aux meilleurs et, si l'opportunité se présente, je tenterai d'y décrocher une bonne place au classement final. Mais c'est vrai que l'objectif est d'arriver en grande forme à la Vuelta, sans faire une fixation sur le résultat. Ce sera mon deuxième grand tour et je me réjouis d'y être. J'aime rouler en Espagne, car ça me rappelle de bons souvenirs. Ton équipe n'a pas l'habitude de rouler pour le classement final dans un grand tour. Seras-tu soutenu en haute montagne? EVENEPOEL : C'est dans cet objectif qu'on a recruté quelques bons coureurs mais pour le moment, on ne sait pas encore qui va disputer le Tour d'Espagne. Les objectifs de l'équipe en dépendront. Sélectionnera-t-on un sprinteur? Tentera-t-on avant tout de remporter des étapes? Roulera-t-on pour le classement final? Mais même si on part avec une équipe composée pour moitié de sprinteurs, je suis sûr qu'il y aura moyen de faire de belles choses.