Des autoroutes à perte de vue, de la verdure dans certaines régions, de la fumée d'usines dans d'autres. Et des clubs de foot populaires tous les dix kilomètres. Bienvenue en Rhénanie du Nord-Westphalie, le Land allemand le plus peuplé mais également la capitale du football teuton. Du spectacle, de l'ambiance, des antagonismes, des traditions, tout le scénario rêvé en un seul lieu.
...

Des autoroutes à perte de vue, de la verdure dans certaines régions, de la fumée d'usines dans d'autres. Et des clubs de foot populaires tous les dix kilomètres. Bienvenue en Rhénanie du Nord-Westphalie, le Land allemand le plus peuplé mais également la capitale du football teuton. Du spectacle, de l'ambiance, des antagonismes, des traditions, tout le scénario rêvé en un seul lieu. Situé aux portes de la Belgique, le Land ne compte pas moins de cinq clubs en D1 (Cologne, Leverkusen, Mönchengladbach, Schalke et Dortmund), et sept en D2 (Düsseldorf, Duisbourg, Bochum, Arminia Bielefeld, Alemannia Aachen, Rot-Weiss Oberhausen, Paderborn). La puissance économique de la Ruhr n'y est pas étrangère avec pas moins de six clubs qui drainent au total plus de 250.000 supporters ! Des chiffres à donner le tournis. " Tout le monde en Allemagne considère les cinq clubs de D1 précités comme des clubs de la Ruhr mais il faut être précis. La Ruhr en tant que telle ne reconnaît que Schalke et Dortmund ", affirme un grand connaisseur du football régional, Klaus Comvents. " Il y a deux blocs dans la Ruhr. Le premier reprend Schalke, Dortmund, Essen et Bochum ; le second Düsseldorf, Oberhausen et Duisbourg. Et puis, il y a les périphériques comme Leverkusen, Mönchengladbach et Cologne. Or, Cologne est à l'entrée de la Ruhr ! Mais, c'est déjà un autre monde. Dans les deux blocs de la Ruhr, on parle le Ruhrpott Slang, le patois local, alors qu'à Cologne, on parle le Kölsche. La mentalité n'est pas la même. D'un côté, ce sont les ouvriers, les anciennes familles de mineurs ou de métallurgistes. De l'autre, ce sont davantage des employés qui aiment faire la fête et ne s'en privent pas via les carnavals. " Direction donc la Ruhr, qui a reçu son nom de la rivière qui la traverse sur 250 kilomètres. Une région de sueur, de suie et de fumée, façonnée durant plus d'un siècle par la machine industrielle centrée sur l'extraction du charbon. Aujourd'hui encore, après un inexorable déclin, le paysage modelé par les terrils et les conglomérats ( Konzern) rouillés porte les stigmates de cette période. Les noms des grands industriels comme Krupp ou Thyssen tapissent les plaques des rues ou les façades des musées. Les entreprises ont fermé, les dernières mines furent démantelées en 2000 et le chômage a grimpé (25 %). Les symboles se sont écroulés. Ne survit que le football. " Schalke et Dortmund ont le même public, la même mentalité ", explique Comvents. Certains parlent de ressemblance. " Je suis supporter de Schalke depuis mon enfance. Je suis né à Gelsenkirchen ; mon père et grand-père supportaient ce club. Mais j'aurais pu naître à Dortmund... ", raconte Dieter, membre influent de la Nordkurve, la tribune nord des Königsblauen. " Le Revierderby est une date capitale dans le calendrier. Sans doute les deux jours les plus importants de l'année. Certains nous traitent de losers parce qu'on a la fâcheuse tendance à terminer deuxième et qu'on n'a plus remporté le championnat depuis 1958 mais si on gagne contre Dortmund, notre saison n'est pas ratée. Quand le Borussia a gagné la Ligue des Champions en 1997, on n'a pas voulu rester dans l'ombre et on a remporté la Coupe de l'UEFA. " Alors, ce qu'on veut dans la région, ce sont des battants, des joueurs qui mouillent le maillot et qu'on est prêt à statufier en fin de carrière pour bons et loyaux services. Le Danois Ebbe Sand en sait quelque chose : il a fêté son jubilé devant 60.000 personnes. " Il suffit qu'on allume les projecteurs du stade sans prévenir et il y a 60.000 cons qui viennent voir ", dit on toujours dans celle que l'on surnommait la Ville des mille feux, depuis lors quasiment tous éteints. Et pas question de jouer les stars. Les joueurs doivent respecter les ouvriers. A Dortmund comme à Schalke, ils sont dans l'obligation de rendre visite aux clubs de supporters disséminés dans toute l'Allemagne. Même public, même ferveur (61.000 personnes à Schalke, 84.000 à Dortmund) et mêmes problèmes financiers. " Les deux clubs ont fait de mauvais investissements (stade, transferts) et connaissent depuis plusieurs années des soucis de trésorerie ", évoque Comvents. " Ils ont tout essayé et tout a foiré mais ils s'en sortent toujours. On parle de problèmes financiers mais cela n'empêche pas Schalke de transférer Raul et Dortmund de conserver Lucas Barrios. " Les jumeaux de la Ruhr ont cependant des particularités. " Schalke est un club à problèmes et passe sa vie au milieu des scandales. En Allemagne, on dit qu'à chaque scandale, on peut y associer le nom du club de Gelsenkirchen, comme en 1971 lorsque plusieurs joueurs et dirigeants furent accusés d'avoir touché des dessous de table. Dortmund est plus calme. "Comme toute rivalité forte, elle cultive les anecdotes. En 2007, Schalke ruine ses espoirs de titre lors de l'avant-dernière journée sur le terrain de... Dortmund. Les fans du Borussia s'empressent de louer un avion et de déployer une banderole - Que c'est long une vie sans titre dans les mains. " Schalke n'a jamais fêté un titre depuis la création de la Bundesliga moderne. Trois ans plus tard (et une nouvelle place de vice-champion), la Veltins Arena s'en est remise. Quelques familles allemandes profitent des derniers jours de vacances scolaires pour venir en pèlerinage dans ce vaisseau spatial. Les appareils photos crépitent. 61482 places du complexe, toit rétractable en fibre de verre recouverte de Teflon et gazon sur roulettes. Septante-deux loges VIP, 35 cafés, 15 restaurants. Des concerts d' U2, Bruce Springsteen et Bon Jovi. Taux de remplissage : 99,8 %. Prix : près de 190 millions d'euros. Il fallait bien cela pour la nouvelle cathédrale de Gelsenkirchen. Vingt-sept kilomètres plus loin, le Signal Iduna Park, le seul centre d'intérêt de Dortmund, ville de 800.000 habitants, détruite à 95 % par les bombardements alliés. Même impression de vertige et de grandeur qu'à Gelsenkirchen. Vingt-sept kilomètres sans aucune frontière à passer. Et pourtant, un monde de rivalité et de haine entre les deux clubs. Coincé entre le marteau et l'enclume, Bochum, à mi-chemin entre les deux villes ennemies. Situation inconfortable. " A Bochum, on ne pense pas une seconde à rivaliser avec les deux géants ", explique Comvents. " C'est un club tranquille qui ne connaît jamais de gros problèmes et qui vit dans la réalité. Les supporters savent ce que vaut le club. Tous les deux ans, Bochum monte et tous les deux ans, il redescend. Et tout le monde s'en accommode. " Si on nous avait dit que la ville allemande au sommet du classement officiel de la qualité de vie se situait au c£ur de cette région davantage connue pour ses usines et ses charbonnages, on ne l'aurait pas cru. Pourtant, la capitale du Land, Düsseldorf, au c£ur de l'agglomération Rhin-Ruhr, offre un autre visage. On est bien loin de la fumée des usines et des mines. Ici, le vert a pris le dessus, le long des berges du Rhin. Les maisons cossues offrent leur balcon, avec vue sur le fleuve. Les immeubles modernes dessinés par les plus grands architectes mondiaux poussent et affluent. Le port s'est offert un relookage et aligne dé-sormais les lieux tendances. Adossé au centre de congrès (le Messe), le stade du Fortuna local est à l'image de la cité : beau et cossu. Désormais affublée du nom de son sponsor ( Esprit Arena qui a succédé en 2009 à la compagnie low cost LTU), l'enceinte impose son design attirant au nord de la ville, le long du Rhin. Hôtel intégré au stade, nouvel U-Bahn (tram) s'arrêtant à 50 mètres du stade. Pas besoin de sortir le parapluie un jour pluvieux, il y a moyen de rejoindre le lieu féérique sans devoir sortir à l'air libre. Tout a été conçu comme dans un grand club. Le hic, c'est que le Fortuna Düsseldorf évolue en divisions inférieures depuis 1997 et n'a retrouvé la D2 qu'il y a à peine un an. " La ville voulait un stade digne de son statut de capitale ", explique Felix Gaus, qui travaille pour la Ville et frère du joueur du Fortuna, Marcel Gaus. " Et ce stade fait la fierté de toute la ville. Une frange de la population a bien émis quelques réserves, se demandant s'il ne s'agissait pas de l'argent public jeté par les fenêtres mais aujourd'hui, tout le monde est content de pouvoir voir Madonna à Düsseldorf. " " C'est un peu la marque de fabrique de Düsseldorf ", continue Comvents. " C'est une ville bourgeoise. Ici, on ne se pose pas la question de savoir si le club mérite ou pas une telle enceinte. On le fait et on organise toute une série d'événements dedans. " Résultat : 51.000 places occupées partiellement lorsque le Fortuna joue. " Et encore, c'est un public versatile. L'année passée, il s'est rué voir le Fortuna parce qu'il jouait la tête mais quand cela va moins bien, les habitants vont moins au stade. C'est le caractère bourgeois de la ville qui ressort. On est bien loin du comportement des supporters de Schalke ou Dortmund. Eux qu'ils jouent la tête ou la descente, c'est toujours plein. "Dans la Ruhr, on a appris à faire la fine bouche. Abondance de biens ne nuisant aucunement, quand on ne remplit pas son stade, c'est la déception. Or, même si le Fortuna n'arrive pas à remplir son joyau, il a quand même battu sa moyenne record la saison passée : 28.000 supporters pour voir son équipe échouer à la quatrième place de la 2e Bundesliga. A une place de la montée ! Et les mauvaises années, le Fortuna tourne quand même à plus de 20.000 supporters de moyenne. " Le Fortuna a battu le record de spectateurs pour une rencontre de D3 lors du match de la montée ", se souvient Gaus. Ce jour-là, ils étaient plus de 40.000 au stade : " C'était plus que pour le concert d' Eric Clapton ! ", nous a-t-on même dit. Le Fortuna qui est courtisé par Daniel Jammer un homme d'affaires juif qui avait d'abord repris le club israélien du Maccabi Netanya, piaffe donc d'impatience et espère rejoindre l'élite pour se mesurer de nouveau à ses imposants voisins de Schalke, Dortmund et Leverkusen. L'occasion de se remémorer son brillant passé (un titre en 1933, deux Coupes en 1979 et 1980 et une finale de Coupe des Coupes perdue face à Barcelone). " Le Fortuna a représenté une force vive du football allemand pendant des années. Il ne faut pas oublier qu'ils sont restés en D1 vingt-deux ans d'affilée (1966-1987) ", conclut Gaus. Le moteur n'a pas le temps de se chauffer qu'Essen pointe le bout du nez. Un autre monde. Celui de l'amateurisme, du football de papa, des chopes dans le stade. Bienvenue au Rot-Weiss Essen, qui évolue dans l'équivalent de notre cinquième division. Comvents les qualifie de " club de tradition ". On veut bien le croire mais on se dit qu'en Regionalliga West, les traditions ne survivent plus. En Allemagne, si. A voir le stade que l'on nous vendait comme vieillot et délabré, on ne dirait pas un club en pleine déliquescence. Certes, la comparaison avec l'enceinte ultramoderne de Schalke 04, distante de seulement 10 kilomètres, ne plaide pas en sa faveur mais ce stade joue dans la même cour que la plupart de nos arènes de D1. Sur le mur en béton, un graffiti à la gloire du Rot-Weiss. Sur le parking, un préfabriqué renferme le fan-shop. On a beau végéter en cinquième division, on n'en a pas oublié les vertus du foot-business. Chopes, cendriers, casquettes, bonnets, fardes et bics. La panoplie du parfait supporter. Tous des articles floqués du sigle du RW Essen. Ici, même si les résultats n'ont pas aidé, la ferveur demeure. " Il y avait 8.000 spectateurs pour la reprise du championnat. Et l'année passée, l'affluence a toujours flirté avec les 10.000 spectateurs ", nous explique Hilde Barsten, tenancière du fan-shop. A moins de 10 kilomètres de Schalke, de 30 de Dortmund, il y a donc encore de la place pour un autre club. " Le réservoir de la Ruhr semble inépuisable ", nous explique Comvents. " Le stade ne tient plus debout. On a même dû arracher une tribune derrière le but mais cela n'empêche pas les gens d'affluer. Dans les années 50-60, le Rot-Weiss était une très grande équipe, sans doute la première grande formation de la région même si Düsseldorf avait été champion dans les années 30. En 1956, le club devint même la première équipe allemande à se qualifier pour la Coupe d'Europe. Cependant, le club a toujours été mal géré. " D'où le slogan du club - Eine Leidenschaft die Leiden schafft (une passion qui crée la souffrance). " Son succès, il le doit aussi à sa base populaire. " Au début, il y avait deux clubs à Essen, un soutenu par la bourgeoisie et l'autre par les ouvriers ", continue Barsten. " C'est ce dernier qui a survécu. Et dans la région, c'est sans doute celui qui est le plus associé au monde ouvrier. " Le Rot-Weiss Essen est le seul club à revendiquer ce passé ouvrier. Sur les écharpes, un panorama de la ville, désignée capitale européenne de la culture 2010, reprend le châssis à molette du Zollverein, ancien charbonnage. Reste alors à quitter la Ruhr. On passe devant Duisbourg et Oberhausen, tous deux en D2. Un dernier arrêt chez " un périphérique ". Le Bokelberg a disparu, laissant la place à un complexe d'appartements. Direction donc le nouveau stade ultramoderne du Borussia Mönchengladbach, qui ressemble à une araignée géante posée sur terre. L'entraînement n'a pas encore commencé mais une centaine de supporters occupent déjà les lieux. C'est à quelle heure ? Dans deux heures ! " On ne veut rien rater et on en profite pour faire des pronostics et des emplettes dans la boutique du club ", explique un supporter. Quand on prononce ce nom, les quinquagénaires du monde entier se rappellent cette formidable formation qui régala l'Europe de 1968 à 1979. Cette équipe, entraînée par Hennes Weisweiller, qui a donné son nom à l'allée qui borde le stade, a basé ses succès sur ses jeunes comme Berti Vogts et Günter Netzer. Durant neuf saisons, le Borussia partagea les titres avec le Bayern. L'Allemagne des années 70 se déchira entre le football vif et offensif du Borussia et celui physique et solide du Bayern. " A l'instar de Cologne, il s'agit d'un géant qui s'est endormi ", affirme Comvents. " Mais comme à Cologne, on essaie de retrouver la gloire d'antan. " Si Cologne se situe plus près de Leverkusen que de Mönchengladbach, c'est avec les Fohlen (les poulains) que la rivalité est la plus marquée. " Ils ont connu la même période de gloire et les mêmes vicissitudes. Leverkusen a un stade plus petit, est un club plus stable mais que l'on qualifie de plastique, manquant un peu de tradition. Quand Leverkusen connaît une mauvaise saison, Bayer, l'entreprise chimique qui sponsorise le club, allonge. Pas de soucis, pas de vagues. " La Rhénanie du Nord-Westphalie finit sa semaine. Le week-end commence. Les employés laissent tomber le costume-cravate pour l'écharpe de supporter, les nombreux chômeurs vont enfin oublier leurs tracas quotidiens l'espace d'un samedi. De tous bords, ils seront 160.000 à prendre, ce week-end, le chemin du stade. Sans compter ceux qui seront prêts à avaler les kilomètres pour soutenir leur club préféré à l'extérieur. par stéphane vande veldeA Schalke, il suffit d'allumer les projecteurs du stade sans prévenir pour voir affluer 60.000 cons. Le Fortuna a battu le record pour la D3 : 40.000 spectateurs, plus que pour le concert d'Eric Clapton !