"Le parcours de la Russie vous étonne ? Pareil pour nous ", lance un journaliste moscovite. " Au pays, personne n'avait rêvé de résultats pareils. Ce qui est arrivé est une terrible sensation ".
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"Le parcours de la Russie vous étonne ? Pareil pour nous ", lance un journaliste moscovite. " Au pays, personne n'avait rêvé de résultats pareils. Ce qui est arrivé est une terrible sensation ". De fait, la Russie n'était plus nulle part depuis l'accession à la finale de l'EURO 88. Et encore, c'était du temps de l'URSS - qui a éclaté en 1991. Entre 1988 et 2008, il y a eu trois participations à des EUROS et autant à des Coupes du Monde, mais toujours pour y faire de la figuration. Comment fait-on pour devenir la sensation de l'EURO quand on naviguait encore au-delà de la 30e place du ranking mondial deux ans plus tôt ? Voici un descriptif des ingrédients du miracle. Quand Guus Hiddink a repris l'équipe russe en 2006, il a eu un bon feeling : " Je pensais que la plupart de ces jeunes friqués devaient être un peu décadents, pas vraiment affamés. Mais ce n'est pas le cas ". Le courant est vite passé. Hiddink a fait sauter la grosse barrière en acier qui avait toujours séparé les joueurs russes de leurs sélectionneurs. Derrière son air bourru et l'impression qu'il donne de ne jamais être de bonne humeur, il passe pour un deuxième père auprès des joueurs. C'est une nouveauté dans l'histoire de cette équipe qui avait de tout temps fonctionné comme une armée. Les coaches qui l'ont précédé à la tête de la sélection ( Georgi Yartsev qui dirigeait l'équipe à l'EURO 2004, puis Youri Semine et Aleksandr Borodyuk) étaient des hommes à poigne, des purs produits de l'école soviétique. Tout sauf des rigolos. Hiddink a l'avantage de n'être soumis à aucune pression interne. Au moment de composer son groupe pour l'EURO, il a par exemple décidé de laisser à la maison Aleksander Kersjakov, attaquant de Séville et star au pays. A ceux qui ont osé remettre son choix en question, il a répondu : " Dans le passé, un joueur pareil aurait automatiquement été repris, via un ordre venu d'en haut. Mais c'est fini ". Il ne prend que ce qu'il trouve bon et jette le reste, sans se soucier des commentaires ou des conseils des gros bonnets de la Fédération. Dès qu'il est devenu sélectionneur, Hiddink a aussi copieusement rajeuni le noyau. Quelques vieux serviteurs ont été écartés et les Russes ont débarqué à l'EURO avec l'un des groupes les plus jeunes du tournoi (25 ans et 7 mois). Une fraîcheur qui a sauté aux yeux dans plusieurs matches. Quand il a mis une petite partie de ses billes à Chelsea, Roman Abramovitch a heurté les Russes. On ne comprenait pas qu'il investisse en Angleterre au lieu de financer un gros projet au pays. Il a vite corrigé le tir : il s'est mis à sponsoriser massivement le CSKA Moscou, l'un des gros pourvoyeurs de l'équipe nationale actuelle. Puis, il a donné un coup de main à la sélection : c'est lui qui paye le salaire de Hiddink - estimé entre 2 et 4 millions par an dans la presse russe. C'est le coach le mieux rémunéré de l'histoire du foot soviétique et russe. La privatisation d'une équipe nationale, c'est nouveau. Quel intérêt Abramovitch a-t-il à cracher alors qu'il n'a aucun bénéfice financier dans de bons résultats de la Russie ? " Il veut amener le foot russe au top ", nous dit un journaliste. Lu dans L'Equipe : " Si vous en avez assez des combats d'épiciers de la Ligue 1, procurez-vous vite les DVD des matches de la Russie à l'EURO ". Fini, le foot russe old school : un jeu organisé, rigoureux, collectif, étouffeur d'initiatives, à forte tendance défensive. Un football communiste ! Avec Hiddink, l'organisation est toujours là mais c'est une organisation poussée vers l'avant et l'improvisation est autorisée. La fantaisie aussi. Et ça bouge. Beaucoup. Tout le temps. " La chose la plus importante chez nous, c'est le mouvement ", a dit l'attaquant Roman Pavlyuchenko après la victoire contre les Pays-Bas. " Hiddink nous avait prévenus que si nous réussissions à mettre du mouvement suffisamment longtemps, les Hollandais allaient finir par craquer ". Au niveau jeu défensif, c'est un des rares papys du noyau qui tient la baraque : le capitaine Sergei Semak (32 ans). Lors du premier match de la Russie, toute la défense a flanché contre l'Espagne (défaite 4-1) en multipliant les erreurs de débutants. Dans les trois rencontres suivantes, on a retrouvé la ligne arrière efficace des éliminatoires (7 buts encaissés en 12 matches). Avec un rôle en vue pour Semak, le pare-chocs organisateur. L'autre grand nom est Yuri Zhirkov, médian avec le CSKA Moscou mais aligné comme back gauche à l'EURO. Il fut le meilleur arrière gauche du tournoi, avec une activité folle sur tout le flanc. Il a fallu que les Russes trouvent à nouveau les Espagnols sur leur route, en demi-finales, pour que la défense perde son imperméabilité et pour que l'équipe soit privée de l'apothéose contre l'Allemagne. La dernière star de niveau mondial du football russe fut Aleksandr Mostovoi. Mais on n'a jamais parlé de lui comme d'un possible lauréat du Ballon d'Or. Aujourd'hui, un Russe est cité parmi les favoris : Andrei Arshavin. L'Europe occidentale l'a seulement découvert cette saison avec le Zenit Saint-Pétersbourg en Coupe de l'UEFA. On comprend mieux, maintenant, pourquoi Hiddink l'a emmené à l'EURO alors qu'il était suspendu pour les deux premiers matches. Dès qu'il est entré dans l'équipe, il a crevé l'écran. Assists, buts, il sait tout faire. Avec son petit gabarit (1,72m), sa gueule d'ange et son jeu de jambes diabolique, il est le Russe le plus déterminant. Arshavin a été élu Homme du Match contre la Hollande. Il était le premier joueur de l'EURO à recevoir deux fois ce prix... alors que ce n'était que sa deuxième rencontre. Et il a refusé de venir chercher son deuxième trophée, estimant qu'une cérémonie protocolaire, c'était assez. Car c'est ça aussi, Arshavin : un garçon difficile, une star avec ses caprices. Joueur le mieux payé du championnat de Russie (environ 3 millions par an), il célèbre la plupart de ses buts en collant son index sur sa bouche. Ce geste, il l'a fait pour la première fois quand il était en pétard avec son entraîneur au Zenit. Il voulait ainsi dire : " Regardez ce que je suis capable de faire, même avec un coach pareil ! " Ses sautes d'humeur, son caractère ombrageux et la haute estime qu'il a de lui-même justifient son nombre peu élevé de sélections : moins de 40 alors qu'il a 27 ans. Il a besoin d'un entraîneur qui sait le prendre. Dick Advocaat y est parvenu à Saint-Pétersbourg, et c'est depuis que le Hollandais dirige ce club qu'Arshavin est incontournable en équipe nationale. Pour les Russes, Arshavin est une copie presque conforme d' AleksanderZavarov, le héros de l'équipe soviétique qui s'était hissée en finale de l'EURO 88. A l'époque, Zavarov avait presque le même âge et presque les mêmes mensurations qu'Arshavin aujourd'hui. Et le même cachet sur le jeu de l'équipe. L'autre star offensive, c'est Pavlyuchenko. Star en second par défaut. Il n'aurait pas dû être titulaire au début du tournoi. Il a profité de la blessure de Pavel Pogrebnyak, l'attaquant mitraillette du Zenit. Mais Pavlyuchenko en a bien profité en étant décisif à trois reprises. Sur les 23 joueurs emmenés par Hiddink 22 évoluent dans le championnat de Russie. Le seul intrus est le réserviste Ivan Saenko, médian/attaquant de Nuremberg. Comment justifier que les joueurs d'une équipe nationale aussi brillante ne soient pas majoritairement en Angleterre, en Espagne, en Allemagne ou en Italie ? Question de roubles. Rien n'est trop beau ni trop cher dans ce championnat où les arbitres touchent deux fois plus que ceux du championnat d'Angleterre, une mesure destinée à diminuer les risques de corruption de referees. Les meilleurs clubs russes distribuent des bulldozers de roubles, ôtant à leurs meilleurs joueurs leurs envies passagères d'évasion. Les grandes équipes de Moscou et Saint-Pétersbourg sont de vraies banques. Le CSKA (d'Abramovitch) et le Zenit fournissent, à eux deux, pas loin de la moitié du noyau. Pour les automatismes en équipe nationale, il n'y a rien de tel. " La situation risque de changer un peu dès cet été ", nous dit notre journaliste moscovite. " Aujourd'hui, presque tous les joueurs du noyau ont déjà gagné énormément d'argent. Cet EURO est une vitrine pour eux, et si de grosses offres arrivent, ils pourraient être tentés de penser aux trophées plutôt qu'à leur salaire ". Parmi les joueurs signalés en partance, Arshavin (de plus en plus cité au Barça) arrive en première place, suivi de Pavlyuchenko. Les prolongations du match Russie - Pays-Bas l'ont illustré : la fraîcheur était dans le camp des vainqueurs. Pourtant, cette rencontre s'est jouée le samedi alors que les Russes avaient aligné leur équipe A le mercredi pour se qualifier contre la Suède, et que les Hollandais avaient joué leur dernier match de poule (sans enjeu) le mardi... avec leurs réservistes. A priori, donc, la fatigue aurait dû être du côté russe. Plus important que ce délai entre les deux matches de ces équipes, il y a l'avantage pour les Russes d'avoir un calendrier décalé. Les stars néerlandaises sortaient d'une saison infernale en Italie, en Angleterre, en Allemagne, en Espagne. Elles étaient sur les genoux. Les Russes n'ont entamé leur championnat qu'en mars. Et la fédé a donné toutes les facilités aux clubs fournissant beaucoup d'internationaux, dans l'intérêt de la sélection. On n'a encore disputé que 11 journées du championnat. Le CSKA Moscou n'en a joué que 9, et le Zenit, 6. Les Russes étaient frais dans leur corps et dans leur tête. Si des stars comme Petr Cech (sur le pont jusqu'au bout en Ligue des Champions), Franck Ribéry (44 matches la saison dernière avec le Bayern, en plus des rendez-vous de l'équipe de France) et Gennaro Gattuso son passées à côté de leur EURO, la fatigue physique et mentale n'y est pas pour rien. Les Russes, eux, ont déroulé avec le sourire. par pierre danvoye- photos: reuters