Tu sais que t'es à Tallinn quand il fait encore à moitié clair à minuit. Et quand il fait déjà à moitié clair à 3 heures. Le cercle arctique et ses journées à 24 heures de clarté, il n'est pas si loin. Et tu te sens un tout petit peu chez toi quand tu déboules au stade de l'équipe nationale : A. Le Coq Arena. Explication : A. Le Coq est une grande brasserie estonienne qui fabrique la chope la plus vendue dans le pays. Les centaines / milliers de litres que les supporters des Diables ont consommés en fin de semaine dernière dans le centre de Tallinn... on n'a pas pu compter. Et puis, cette brasserie, elle a été fondée au début du XIXe siècle par un Belge : Albert Le Coq. On ferme la parenthèse. Parce qu'on a fait le déplacement en Estonie pour voir du foot, pour parler de foot. On n'a pas vu un spectacle saisissant. On n'a pas vu des Diables virevoltants. Mais on a eu la confirmation que la méthode Roberto Martinez est parfaitement calibrée, que l'homme sait où il veut aller (même s'il n'y arrive pas encore), que la révolution Martinez est plus que jamais en marche. Explications, dix mois après son arrivée.
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Tu sais que t'es à Tallinn quand il fait encore à moitié clair à minuit. Et quand il fait déjà à moitié clair à 3 heures. Le cercle arctique et ses journées à 24 heures de clarté, il n'est pas si loin. Et tu te sens un tout petit peu chez toi quand tu déboules au stade de l'équipe nationale : A. Le Coq Arena. Explication : A. Le Coq est une grande brasserie estonienne qui fabrique la chope la plus vendue dans le pays. Les centaines / milliers de litres que les supporters des Diables ont consommés en fin de semaine dernière dans le centre de Tallinn... on n'a pas pu compter. Et puis, cette brasserie, elle a été fondée au début du XIXe siècle par un Belge : Albert Le Coq. On ferme la parenthèse. Parce qu'on a fait le déplacement en Estonie pour voir du foot, pour parler de foot. On n'a pas vu un spectacle saisissant. On n'a pas vu des Diables virevoltants. Mais on a eu la confirmation que la méthode Roberto Martinez est parfaitement calibrée, que l'homme sait où il veut aller (même s'il n'y arrive pas encore), que la révolution Martinez est plus que jamais en marche. Explications, dix mois après son arrivée. Un instantané de vendredi soir. 86e minute. Le ballon part de Thibaut Courtois, passe courte à Vincent Kompany tout près de lui dans l'axe (pied de nez à tous ces entraîneurs de jeunes qui gueulent " Pas dans l'aaaaaxe ! "), Kompany cède à Jan Vertonghen qui donne la vraie longue impulsion vers l'avant. Au bout de l'action, Kevin De Bruyne sert le caviar à Nacer Chadli : 0-2, le match est plié. Quatre jours plus tôt, contre la Tchéquie, le départ d'une phase clé est fort semblable. Courtois passe à De Bruyne qui est à quelques mètres de lui (dans l'axe ! ), à charge pour lui de lancer l'action vers l'avant. De Bruyne se fait piquer le ballon, les Tchèques égalisent. Erreur de Courtois, d'abord, qui aurait mieux fait de balancer bien loin devant ? Ça nous rappelle la longue interview tactique que Marc Wilmots nous avait accordée avant l'EURO. Il y disait notamment : " Celui qui veut faire tic et tac, tac et tic, et encore tic et tac, il le fait, mais dans mes 30 mètres, oublie. Efficacité. C'est un choix, voilà. Oui, j'ai les joueurs pour jouer en tic et tac. Mais tu fais une couillonnade, c'est fini. En club, tu peux peut-être le faire. Une erreur, chez moi, c'est cash betaald. Après, tu dois gratter pour revenir. Tout ce que tu ne dois pas faire, tu l'élimines de ton jeu. " Rien que là-dessus, la philosophie de jeu de Roberto Martinez est fort différente. Voici un passage révélateur de son discours tactique : " La meilleure solution, c'est d'avoir le ballon le plus souvent possible. Et quand tu ne l'as pas, de le récupérer le plus vite possible. Johan Cruijff pensait la même chose. Il jouait avec trois défenseurs, il demandait un pressing haut et ses équipes exploitaient toute la largeur du terrain. Je suis sûr d'une chose : si ton équipe fait 600 passes pendant le match, et si elle arrive entre 40 et 60 fois dans les derniers 20 mètres adverses, elle gagne à tous les coups. " En tenant compte de 5 minutes de temps ajouté, 600 passes par match, ça représente une passe toutes les 9,5 secondes. En tout cas, on comprend que les Diables en avaient assez du foot désorganisé de Marc Wilmots, de ce jeu sans répétitions, sans consignes claires. Le confident d'un cadre nous dit : " Certains joueurs ont l'impression que Wilmots a de bonnes idées tactiques mais que, simplement, il n'arrive pas à les transmettre, à les expliquer, à se faire comprendre. " Le même témoin poursuit : " Les internationaux qui sont en Angleterre sont sous le charme d'entraîneurs comme Mauricio Pochettino, Antonio Conte et Pep Guardiola. Parce qu'à Tottenham, à Chelsea, à City, ça joue au foot. C'est ça, le jeu moderne. Ils ne retrouvaient rien de ça avec Wilmots. C'était : -Boum, loin devant. Il ne faut pas se leurrer, il n'y avait jamais de vrais entraînements tactiques. Avec Martinez, c'est tout à fait autre chose. Et il n'allait quand même pas revoir son style simplement à cause de l'erreur de Kevin De Bruyne contre la République tchèque. " Thibaut Courtois était monté l'une ou l'autre fois aux barricades pendant l'ère Wilmots en pointant l'absence de ligne tactique et le recours régulier aux longs ballons. On se souvient bien sûr de son analyse assassine le soir de l'élimination par les Gallois à l'EURO. Un couteau dans le dos du coach ? Non : avant ça, il s'était entretenu en tête à tête avec Wilmots et lui avait dit ce qu'il fallait changer. Mais l'ex-entraîneur lui en veut toujours d'avoir parlé publiquement comme ça après le fiasco de Lille. C'est peut-être pour cela qu'il a descendu Courtois sur L'Equipe TV en accusant son père d'avoir transmis les compos d'équipe à la presse avant certains matches. Thierry Courtois était à Tallinn, on l'a confronté à la question. Son point de vue : " Je n'ai jamais fait ça. Jamais de la vie. J'ai été capitaine de mon équipe de volley, et si un coéquipier avait fait une chose pareille, ça se serait très mal passé. " Aéroport de Tallinn, nuit de vendredi à samedi. Pendant qu'il tapote sur son smartphone, Martinez reçoit les chaudes félicitations de tous les gros bonnets de l'Union Belge qui ont fait le déplacement. Autant c'était tendu entre Wilmots et ses patrons lors des derniers mois de son règne, autant le courant passe clairement aujourd'hui entre l'Espagnol et ses employeurs. Et il nous débriefe rapidement ce qu'il a vu. " OK, ce n'était pas un grand match. Mais ce que je retiens, c'est que les gars ont fait le boulot. Je ne pouvais pas leur demander plus à cette période de la saison, juste avant leur départ en vacances. On n'a pas vu ici la désinvolture qu'il y avait eue en Russie. La mentalité, c'était le point le plus important ce soir. Et c'est un aspect difficile à travailler. " Il sort alors un exemple frappant : Nacer Chadli. " Ce qu'il a fait, je considère que c'est un des premiers résultats tangibles de mon travail sur la mentalité du groupe. Il est allé à Tubize trois jours avant le rassemblement, pour bosser tout seul. Il n'avait aucune obligation. Ce soir, il a été le meilleur de l'équipe ! J'y vois plus que l'effet du hasard. " Retour sur le dernier point presse d'avant-match de l'Espagnol. Dans les catacombes de l'A. Le Coq Arena, il s'installe à table avec un large sourire. Un clin d'oeil par ici, un bon mot par là. Pour communiquer, l'homme sait y faire. On est aux antipodes du Wilmots susceptible et sur la défensive. Le Hesbignon cherchait à prendre directement le contrôle de chaque point presse, c'était lui le patron, il devenait cassant, voire cynique, à chaque question délicate (ou pas). Martinez est loin de ça. " Beaucoup plus cool ", nous dit Stefan Van Loock, le responsable de la communication. L'homme a connu le Brésil 2014 aux côtés de Wilmots et il se souvient que c'était parfois hyper tendu. Lors de ce point presse du jeudi, le nouveau coach lance : " Le plus intrigant pour moi, c'est de voir si je réussis à garder mes joueurs au top à cette période spéciale de l'année. " Il y est donc arrivé : le jeu n'y était pas mais l'application y était. Il lâche aussi : " Contre les Tchèques, notre performance tactique a été assez pauvre. " Mea culpa. Deux mots qui n'ont jamais figuré dans le dico de Willy. Le proche d'un Diable titulaire à Tallinn nous explique : " Ce n'est pas un secret, Wilmots lâchait au moins un moije lors de chaque entraînement. C'était : -J'ai fait le monde, j'ai vu le monde, je vais refaire le monde. Ça faisait rire les joueurs, ça les énervait aussi à certains moments. Wilmots s'écoutait, Martinez est à l'écoute. " Pour sûr, Roberto Martinez est un habile communicateur. Durant la saison, un international nous a confié, en off évidemment : " Il vous enrhume tous, tellement il parle bien. Il vous manipule avec ses beaux discours. J'ai parfois l'impression qu'il vous vend du vent. Ce n'est pas un hasard s'il était régulièrement invité sur les plateaux de télé quand il bossait en Angleterre. Il parle très bien, donc c'est un bon client. Mais il y a un truc qu'il ne vous dit quand même jamais : jusqu'ici, on n'a joué contre personne ! Est-ce que Martinez est un top coach ? Moi, je vous répondrai à la question quand on aura affronté du lourd. Dire que Wilmots est une nullité tactique et que Martinez est un maître tacticien, c'est quand même un peu trop simpliste comme conclusion. " Martinez, tactique : on passe logiquement au sujet de la défense à trois. Et on entend, dans le groupe : " Si Jordan Lukaku ne se blesse pas en début de match contre la Bosnie, on ne bifurque pas vers une défense à trois. Et pourtant, cette décision tactique est devenue un tournant de l'ère Martinez chez les Diables. Comme quoi... " En avril, Thomas Meunier nous disait : " J'ai une explication à l'échec de l'EURO. On n'est pas encore un groupe soudé, où chacun se bat pour les autres, comme une équipe de club peut l'être. Martinez travaille sur ce point. " Un autre Diable, non repris pour le déplacement en Estonie, enfonce le clou : " Il ne faut pas se cacher, jouer en équipe nationale, c'est d'abord une vitrine pour un gros transfert. Il n'y a pas de vraies animosités dans le groupe. Mais il n'y a pas d'amour non plus. On s'entend bien. Mais ce n'est pas non plus la grande entente. On se jalouse un peu, quand même. Il y a des pipelettes dans le noyau, des gonzesses. Des gars qui ne pensent qu'à eux. " Le proche d'un autre nous explique que " Wilmots arrivait quand même à mettre du jus dans cette équipe. Plus que Martinez, qui manque de grinta pour remonter les troupes. Sur ce point-là, le nouveau pourrait s'inspirer de l'ancien. " Et si l'affaire du capitaine suffisait à illustrer cette bonne entente relative ? Aujourd'hui, l'heureux capi est Eden Hazard. Vu sa blessure, Vincent Kompany a récupéré le brassard. Unanimité dans le noyau ? Non. Certains Diables trouvent des arguments contraires à chaque candidat capitaine. Melting-pot de réactions entendues sur la question : " Dommage qu'on fasse confiance à Hazard pour ça parce qu'il n'a rien d'un leader. Il y a un bon exemple. Un jour, quand Wilmots était encore coach, il y a eu une réunion de joueurs pour aborder le manque de jeu et les solutions à trouver. Mais Hazard a fait l'autruche. Il a lâché un truc du style : -Bon, ça a toujours marché comme ça, alors pourquoi il faudrait essayer de changer les choses ? " " Kompany a de la présence mais il a joué combien de matches en équipe nationale depuis un an et demi ? Qu'est-ce qu'il a encore comme crédibilité ? " " Et dire qu'il y en a qui estiment que le brassard devrait revenir à Jan Vertonghen, sous prétexte qu'il est le plus capé ! " " Romelu Lukaku ne peut pas être le capitaine parce qu'il est trop dans le processus moi, moi, moi. " PAR THOMAS BRICMONT ET PIERRE DANVOYE À TALLINN - PHOTOS BELGAIMAGE" Roberto Martinez vous enrhume et vous manipule avec ses beaux discours. " - UN DIABLE ROUGE " Je ne pouvais pas leur en demander plus à cette période de la saison, juste avant leur départ en vacances. " - ROBERTO MARTINEZ