Les plus âgés de nos lecteurs s'en souviennent peut-être : il fut un temps où notre équipe nationale avait reçu le titre de " championne du monde des matches amicaux ". C'était au début des années 60, à l'époque où la Belgique, emmenée par les jeunes stars d'Anderlecht ( Paul Van Himst, Laurent Verbiest, Wilfried Puis, Pierre Hanon, Jef Jurion et Jacky Stockman) faisait plier toutes les grandes puissances européennes : la France (deux fois 3-0), les Pays-Bas (0-4, 3-1, 2-0), la Bulgarie (4-0), le Portugal (deux fois 1-2), l'Espagne (1-2)... Même à Wembley, en octobre 1964, les Diables rouges avaient forcé l'Angleterre au partage (2-2). On vantait leur 4-2-4 élégant, à la brésilienne, introduit en Belgique par l'entraîneur anderlechtois Pierre Sinibaldi et appliqué en équipe nationale par le sélectionneur Constant Vanden Stock et l'entraîneur Arthur Ceuleers.

La veille de la revanche au Maracanã, on a disputé un match d'entraînement sans ballon. Les journalistes locaux étaient morts de rire. " Jean Plaskie, défenseur

Ce système de jeu s'avérait payant pour les Mauves (quatre titres en 1962, 64 ,65 et 66) et l'équipe nationale, dont la majorité des membres étaient anderlechtois, en profitait également. Mais dans les matches amicaux seulement, car, lorsqu'il s'agissait de choses sérieuses, cette tactique super-offensive était trop naïve. " Dans les matches amicaux, où l'adversaire jouait à visière découverte, les techniciens d'Anderlecht arrivaient à se mettre en valeur ", dit Jean Nicolay, ex-gardien du Standard et numéro un en équipe nationale. " Nous ne nous adaptions jamais au jeu adverse, nous jouions pour la victoire. Mais lorsque l'équipe en face se repliait et défendait le couteau entre les dents, nous manquions de bagarreurs. La technique, seule, ce n'est pas suffisant, hein ! "

On avait pu s'en apercevoir au cours des matches de qualifications pour la Coupe du monde 1962 (élimination dans un groupe comptant aussi la Suède et la Suisse) et pour l'EURO 1964 (3-2 et 0-1 contre de rugueux Yougoslaves), mais aussi pendant la campagne de Coupe d'Europe des Clubs Champions d'Anderlecht, en 1962-63 : au premier tour, le Sporting avait éliminé les magiciens du Real Madrid grâce à un but légendaire de Jurion au Heysel, mais en quarts de finale, il avait été balayé du terrain par les bravehearts écossais du FC Dundee (1-4 et 2-1). À chaque fois, le verdict de la presse était implacable : l'équipe comptait trop peu de flandriens et trop de pédaleurs de charme.

Pelé absent au Heysel

Van Himst & Cie veulent absolument se débarrasser de cette image qui leur colle à la peau. Une occasion idéale leur en est donnée le 25 avril 1963, à l'occasion de la visite du Brésil. La Seleção en est alors au deuxième match de sa tournée européenne et elle entame un plan triennal qui doit lui permettre d'intégrer des jeunes en vue de la Coupe du monde 1966 et de trouver des remplaçants à des stars vieillissantes comme Gilmar, Djalma Santos, Didi, Vava, Zagall o et Zito. Les Auriverde ont, certes, à nouveau remporté la Coupe du monde 1962, mais leur victoire fut tout de même moins éclatante que celle de 1958 en Suède. Sans doute aussi parce qu'au Chili, ils ont dû rapidement se passer de Pelé, blessé. Amarildo l'avait remplacé mais les Brésiliens étaient trop dépendants de l'inspiration de leur Perle Noire.

Le toss, au Heysel, entre le capitaine des Belges, Martin Lippens, et son homologue brésilien. Ce jour-là, les Diables, qui infligent une raclée (5-1) à la Seleção, font tout particulièrement honneur à leur surnom de "champions du monde des matches amicaux"., BELGAIMAGE
Le toss, au Heysel, entre le capitaine des Belges, Martin Lippens, et son homologue brésilien. Ce jour-là, les Diables, qui infligent une raclée (5-1) à la Seleção, font tout particulièrement honneur à leur surnom de "champions du monde des matches amicaux". © BELGAIMAGE

On aura encore l'occasion de s'en apercevoir dès la première étape de leur tournée européenne, en 1963. Au Portugal, les Sud-Américains s'inclinent 1-0 face à Eusébio et les siens parce que Vicente s'acharne sur Pelé comme un pitbull sur un os. Le lendemain midi, lorsque les Brésiliens, accompagnés de quarante journalistes, débarquent à Zaventem dans le plus grand secret, pour éviter le chaos, Edson Arantes do Nascimento n'est donc pas des plus heureux. En l'absence de Garrincha, le dribbleur, toute la Belgique espère le voir à l'oeuvre. Pour cela, la fédération belge a dû débourser 1,25 million de francs belges (31.000 euros), plus les frais de séjour.

Mais le mardi, Pelé ne participe pas au dernier entraînement. Selon le communiqué officiel, il souffre de la cuisse après avoir reçu un coup face au Portugal. La presse belge craint qu'il ne s'agisse d'un prétexte pour le laisser au repos et elle a raison ,car, bien que le communiqué annonce que la Perola Negra entamera la partie quoi qu'il arrive, le nom de Pelé ne figure pas parmi ceux annoncés par le speaker du stade. À la grande déception des 46.000 spectateurs présents au Heysel. Manifestement, sa cuisse le fait toujours souffrir. " Je me demande même s'il va pouvoir participer à la fin de la tournée européenne ", dit le médecin de l'équipe brésilienne.

Zorro est arrivé

On craint aussi que l'attaquant belge Jacky Stockman ne puisse entamer la partie, car quelques heures plus tôt, il doit comparaître devant le conseil de discipline de la fédération. Après le match Anderlecht - Saint-Trond (1-2), il aurait dit à l'arbitre liégeois Hubert Burguet qu'il ferait mieux d'échanger son insigne de la fédération contre l'emblème du Standard. Toute une histoire. Le Renaisien est même accusé d'avoir poursuivi Burguet jusqu'à la gare de Bruxelles-Midi. La fédération suspend finalement Stockman pour trois matches, mais à cause de la longueur des discussions entre les membres flamands et wallons de la commission de discipline, l'attaquant anderlechtois doit prendre, en toute hâte, un taxi pour le Heysel, où il arrive juste à temps. Le meilleur buteur du championnat 1961-62 déboule sur le terrain et lève trois doigts en l'air à l'adresse de sa femme. " Tout le monde pensait que je voulais dire que j'allais inscrire trois buts, mais je voulais seulement dire combien j'avais pris de matches de suspension ", racontera Zorro plus tard. A ce moment-là, Stockman ne sait pas encore qu'il va secouer les filets à trois reprises.

Arthur Ceuleers craint les éclairs de génie de Pelé & Cie alors, cette fois, il adapte sa tactique. Le mardi, pendant septante minutes, il parle avec ses défenseurs, dont deux nouveaux : Guy Raskin (Beerschot) à l'arrière gauche et Jef Vliers (Standard) à la place de Georges Heylens au back droit. Et ça paye : les ailiers adverses n'en touchent pas une et les Belges entament la partie à cent à l'heure puisque, dès la troisième minute, Stockman place un obus en pleine lucarne. À la douzième, l'attaquant anderlechtois donne le ballon sur la gauche à Van Himst, qui double le score de l'extérieur du pied droit. Soixante secondes plus tard, Altair trompe son propre gardien, Gilmar, sorti de manière peu appropriée. Et à la vingtième, Stockman fait 4-0.

L'exploit de l'année

Les Brésiliens, qui alignent pourtant six champions du monde, sont complètement à côté de leurs pompes et échappent à un score de forfait lorsque, à la demi-heure, Altair détourne à même la ligne un nouvel envoi puissant de Stockman. Juste avant la mi-temps, Quarentinha sauve l'honneur de la Seleção, mais après la pause, Zorro, dépose à nouveau trois Brésiliens pour faire 5-1. Le stade du Heysel réclame l'entrée au jeu de Pelé qui, pendant la mi-temps, signe des autographes aux jeunes Bruxellois, mais la star restera sur le banc : l'humiliation est trop importante.

Après trois minutes de jeu à peine, Jacky Stockman ouvre le score, à Bruxelles, d'un tir foudroyant en pleine lucarne, qui laisse le gardien Gilmar pantois., BELGAIMAGE
Après trois minutes de jeu à peine, Jacky Stockman ouvre le score, à Bruxelles, d'un tir foudroyant en pleine lucarne, qui laisse le gardien Gilmar pantois. © BELGAIMAGE

À Rio et à São Paulo, où des haut-parleurs retransmettent la rencontre dans les rues et sur les places, on hésite entre incrédulité et colère. L'honneur national est bafoué. La presse brésilienne parle de scandale, mais nuance la force des Belges. " Contre le Portugal, déjà, nous n'étions nulle part. " Il n'empêche qu'après avoir accompli l'exploit de l'année, les Diables rouges sont couverts d'éloges. " C'est la plus belle page de l'histoire du football belge. Le directeur technique Constant Vanden Stock et l'attaquant Jacky Stockman mériteraient de recevoir l'Ordre de la Couronne ", écrit L'Équipe.

Jean Nicolay fut qualifié de grand seigneur par la presse pour avoir relevé et félicité Pelé, qui venait de le lober.

Het Laatste Nieuws est aussi dithyrambique ("Pelé jouait avec nous "), mais se montre également très critique vis-à-vis de la Seleção ("Une équipe d'avenir sans avenir "). Le journal avait déjà remarqué avant le match que les Sud-Américains s'intéressaient moins au football qu'au commerce lucratif d'appareils électroniques. " Ceux-ci sont beaucoup moins chers en Europe qu'au Brésil et les joueurs écument les magasins pour acheter du matériel qu'ils feront expédier dans leur pays par cargo. Ils laissent même tomber la sieste ", peut-on lire dans le quotidien.

Cela se voit clairement au Heysel mais, quatre jours plus tard, les achats sont sans doute terminés, car le Brésil bat la France (2-3) au Parc des Princes grâce à un Pelé miraculeusement rétabli.

Un accueil en grandes pompes

L'exploit accompli par les Belges leur vaut d'être invités deux jours plus tard à disputer un match amical à Rio. C'est le président de la fédération brésilienne, João Havelange, dont le père est originaire de Liège, qui a lancé l'invitation. En vue de la Coupe du monde 1966, qui aura lieu en Angleterre, il veut que son équipe nationale affronte un maximum de styles de jeu différents, notamment le football panzer des Allemands. Les Belges sont invités pour leur jeu offensif, mais aussi, évidemment, pour permettre de laver l'affront subi à Bruxelles.

La fédération belge répond à l'invitation avec enthousiasme. Pour beaucoup de Belges, il s'agit d'un premier voyage intercontinental, mais ce plaisir est refusé à Paul Van Himst, Wilfried Puis et Jef Jurion. Deux jours après avoir remporté la Coupe de Belgique face au Standard (3-2, avec des buts de Puis et Van Himst), les Anderlechtois se blessent. Un peu plus tôt, Arthur Ceuleers avait déjà perdu Jean Cornelis, Laurent Verbiest et Paul Vandenberg. En dernière minute, il fait appel à Robert Willems, Robert Weyn et Roger Claessen.

Le lendemain, à 6h15, les Diables rouges décollent. Après une escale à Dakar et un détournement sur São Paulo parce qu'il y a du brouillard à Rio, l'avion de la VARIG se pose le dimanche matin à l'aéroport de Rio. Les Belges y sont chaleureusement accueillis par Havelange, quelques supporters et Miss Rio, aux côtés de laquelle Jean Plaskie, seul célibataire de la sélection belge, se fait longuement photographier. La télévision locale, elle, n'a d'yeux que pour Jacky Stockman, le bourreau du Heysel. Mais celui-ci, fatigué par un long voyage, refuse toute interview.

Les Diables rouges n'ont pas non plus à se plaindre du logement dans un hôtel luxueux avec vue fabuleuse sur la baie de Guanabra et ses plages. " Nous n'en croyions pas nos yeux ", dit Jean Nicolay. " Ce qui nous impressionnait le plus, c'étaient tous ces terrains où des centaines de Brésiliens, jeunes et vieux, jouaient sur le sable. Ils avaient même organisé un Brésil-Belgique fictif, avec des équipes qui changeaient en permanence et qui avait duré toute une journée. Le score final : 52-50 " ( il rit)

Des bouteilles d'oxygène pour les joueurs

Le lundi, lorsque les Diables rouges découvrent pour la première fois le stade Maracanã, ils tombent sur un match amical opposant le Brésil A au Brésil B. Les dribbles de Pelé et Garrincha les laissent pantois. " Qu'est-ce qui nous attend ici ? ", se disent-ils, impressionnés par la grandeur du stade mythique (180.000 places). " Les vestiaires étaient énormes. Je n'avais jamais vu ça. Nous devions crier pour nous faire entendre d'un bout à l'autre ", rigole Georges Heylens. " Et puis, c'était terriblement luxueux : une mini-piscine, trois tables de massage. Mais ce qui m'avait le plus impressionné, c'étaient les bouteilles d'oxygène prévues pour les joueurs souffrant de la chaleur. Ça promettait... "

Duel aérien devant la cage de Gilmar. Celui-ci se sera retourné à cinq reprises au Heysel., BELGAIMAGE
Duel aérien devant la cage de Gilmar. Celui-ci se sera retourné à cinq reprises au Heysel. © BELGAIMAGE

Plus encore que des dribbles de Pelé et de l'infrastructure, Léon Semmeling se souvient surtout de l'équipe d'entretien. " Cinquante gamins en possession de bouteilles d'eau et de bananes qui se laissaient enfermer dans le stade pendant la nuit parce qu'ils n'avaient pas d'argent pour s'acheter un billet. En échange de leur travail, on le leur permettait. "

Ce jour-là, les Belges s'entraînent au stade de Fluminense/ " Enfin, s'entraîner, c'est un bien grand mot ", dit Plaskie. " Ceuleers voulait se rendre intéressant et nous a fait jouer sans ballon. L'avantage, c'est que nous avons gagné le match, même si les journalistes brésiliens étaient morts de rire : ils n'avaient jamais vu cela. " Le lendemain, les journaux locaux ne parlent que de cela. Un journal montre même une caricature de deux spectateurs disputant un duel de la tête sans ballon.

Les médias brésiliens soupçonnent tout de même Ceuleers d'avoir un " plan secret " ("Pelé aura un libéro sur le dos "), même si personne n'envisage un nouvel exploit des Belges. Le pronostic le plus favorable aux Diables fait état d'une défaite 3-0. " Ce sera plus ", dit Pelé. " Un 10-1 ne me semble pas impossible. " À cet effet, il veut d'abord soigner une douleur à l'épaule, car il a soif de revanche et les supporters aussi. Ce soir-là, 102.196 personnes, dont environ 300 Belges, passent par la billetterie. Il faut y ajouter 30.000 dirigeants et invités, dont le prince Alexandre de Mérode, membre du CIO. La recette est de 163 millions de cruzeiros (quatre millions de francs belges) : un record et du jamais vu pour un match amical. Plus jamais les Diables rouges n'ont joué devant autant de monde.

Pas de nouveau miracle

" Et pourtant, pendant l'échauffement, on aurait dit que le stade était désert ", se souvient Georges Heylens. " La distance entre le terrain et les tribune était assez importante, car il y avait une fosse énorme. L'anneau supérieur était même vide, tant le stade était immense. La plupart des spectateurs sont arrivés au dernier moment et ont immédiatement mis l'ambiance avec des chants, des danses. Le Brésil, quoi ! Et pas du tout agressif. Quand nous faisions un beau geste, ils applaudissaient aussi. Mais quand Garrincha ou Pelé avait le ballon, le volume augmentait directement. "

Comme la presse l'avait prévu, Arthur Ceuleers et son adjoint, Raymond Goethals, ont imaginé un plan tactique ingénieux, renforçant la défense de manière exceptionnelle. Objectif le plus important : éviter les duels directs avec les dribbleurs. À la stupéfaction des Brésiliens, pendant tout la première mi-temps, le plan fonctionne pratiquement à la perfection. Pierre Hanon empêche Pelé et Ademir de se passer le ballon, Yves Baré tient Garrincha en respect et le capitaine, Jean Nicolay, arrête magistralement trois envois de Pelé, pas plus inspiré que ça par les trois miss brésiliennes qui, juste avant le coup d'envoi, lui ont offert cinq kilos de café. Au cours du troisième quart d'heure, la Seleção échappe même de justesse à deux reprises au 0-1, Fritz Vandeboer et Jacky Stockman tirant sur le montant.

Un nouveau miracle est-il en train de se produire ? Non, car les Belges, déjà fatigués par une longue saison et le décalage horaire, manquent de plus en plus d'oxygène sous la chaleur de Rion. L'herbe du Maracanã est haute et épaisse ("On aurait dit des cheveux d'Africains', dit Jean Plaskie), leurs jambes s'alourdissent. Six minutes après la pause, Nicolay doit se retourner une première fois lorsque Gérard Sulon manque une talonnade et offre le 1-0 à Pelé sur un plateau. C'est le début de la samba de la Perle Noire qui, un quart d'heure plus tard, passe quatre Belges et lobe Nicolay. "Une action tellement géniale que j'ai relevé Pelé, avec qui j'étais entré en collision, et que je l'ai pris dans mes bras pour le féliciter", dit le gardien du Standard. "Il s'est excusé d'avoir marqué mais m'a dit qu'il ne pouvait pas faire autrement. J'ai rarement rencontré une star aussi simple et aussi gentille."

Le maillot de Pelé pour Plaskie

Mais sur le terrain, Pelé est impitoyable. À la septantième, il place un obus de loin pour faire 3-0. Le public local réclame cinq buts - le même nombre que celui reçu à Bruxelles - et est entendu par Flavio puis Rinaldo. Juste avant le coup de sifflet final, Pelé et Garrincha se mettent à rendre les défenseurs belges complètement fous par leurs dribbles et leurs feintes de corps sur quelques mètres carrés.

Après le match, les Belges sont assaillis par une vague de dizaines de reporters survoltés de la radio et de la télévision. " On aurait dit une arrivée du Tour de France ", se souvient Plaskie qui, dans la confusion, parvient à échanger son maillot avec celui de Pelé. " Je le lui avais demandé dès le repos, avec des gestes. Dans la vie, il faut être rapide, hein. Malheureusement, je l'ai perdu quelques années plus tard. Je l'avais prêté au fils d'une amie pour qu'il puisse l'emmener à l'école et je ne l'ai jamais revu. "

Après le match, des dizaines de milliers de supporters se rendent au centre de Rio pour fêter leurs idoles sous un ciel étoilé. Les médias brésiliens sont élogieux quant à la prestation de Pelé & Cie. " Brazil devolveu goleada com um show de futebol " (Le Brésil donne une raclée et fait le show), titre un journal qui fait de Jean Nicolay " um extraordinario arqueiro" (un gardien extraordinaire). " Il a justifié la réputation selon laquelle il est un des meilleurs gardiens d'Europe et atteint tout doucement le niveau de Lev Yachine ( le légendaire gardien soviétique, ndlr). Le fait d'avoir félicité et relevé Pelé après le deuxième but vaut même au Liégeois le titre de " grande senhor " . Les autres Diables, et surtout l'approche défensive de Ceuleers, sont moins bien vus par les journalistes brésiliens. "L'équipe belge était très moyenne, elle n'a aucune notion de ce qu'est le football."

Malgré le 5-0, les Diables rouges ne laissent pas une mauvaise impression au peuple brésilien. Au lendemain du match, à l'occasion de leur visite au Pain de Sucre, ils furent même applaudis chaleureusement. Après un passage par la piscine de l'hôtel, ils allèrent encore manger avec la colonie belge de Rio puis s'engouffrèrent dans la nuit. Jean Plaskie, le célibataire de la bande, en profita pleinement. " Les Brésiliennes me comprenaient à peine mais avec des gestes, on dit beaucoup de choses ", rigole-t-il.

Georges Heylens eut moins de chance en voulant pénétrer dans une favela avec un équipier. " Il cherchait des filles et m'avait demandé de l'accompagner car il n'osait pas y aller seul. Mais moi, je venais d'être papa. Nous étions là depuis quelques minutes seulement quand des gars se sont dirigés vers nous d'un air menaçant. Heureusement, nous avions un peu d'avance et nous nous sommes enfuis en courant tandis qu'ils nous jetaient des pierres. Nous n'avons plus vu de filles... À l'hôtel, j'ai raconté ça à Raymond Goethals qui était mort de rire. Les temps ont bien changé, hein. "

Belgique - Brésil 5-1

24 avril 1963

Assistance : 46.909.

Arbitre : Leo Horn (NED).

Buts : Stockman (3e, 20e, 55e), Van Himst (12e), Altair (13e, csc), Quarentinha (14e).

Belgique : Nicolay ; Vliers, Verbiest, Lippens, Raskin ; Vandenberg, Hanon ; Semmeling, Van Himst, Stockman, Puis.

Sélectionneur : Constant Vanden Stock.

Coach : Arthur Ceuleers.

Brésil : Gilmar ; Djalma Santos, Mauro, Claudio, Altair ; Zito, Mengalvio ; Dorval, Quarentinha, Amarildo, Zagalo.

Coach : Aimoré Moreira.

Brésil - Belgique 5-0

2 juin 1965

Assistance : 102.196 (chiffre officiel), 130.000 (chiffre officieux).

Arbitre : Arturo Yamasaki (PER).

Buts : Pelé (49e, 64e, 70e), Flavio (75e), Rinaldo (80e).

Brésil : Valdir ; Djalma Santos, Bellini, Orlando Peçanha, Rildo ; Dudu I, Ademir da Guia ; Garrincha, Flavio, Pelé, Rinaldo.

Coach : Vicente Feola.

Belgique : Nicolay ; Heylens, A. Sulon, Plaskie, Baré ; Hanon, G. Sulon ; Semmeling, Stockman, Claessen, Vandeboer.

Sélectionneur : Constant Vanden Stock.

Coach : Arthur Ceuleers.

Les plus âgés de nos lecteurs s'en souviennent peut-être : il fut un temps où notre équipe nationale avait reçu le titre de " championne du monde des matches amicaux ". C'était au début des années 60, à l'époque où la Belgique, emmenée par les jeunes stars d'Anderlecht ( Paul Van Himst, Laurent Verbiest, Wilfried Puis, Pierre Hanon, Jef Jurion et Jacky Stockman) faisait plier toutes les grandes puissances européennes : la France (deux fois 3-0), les Pays-Bas (0-4, 3-1, 2-0), la Bulgarie (4-0), le Portugal (deux fois 1-2), l'Espagne (1-2)... Même à Wembley, en octobre 1964, les Diables rouges avaient forcé l'Angleterre au partage (2-2). On vantait leur 4-2-4 élégant, à la brésilienne, introduit en Belgique par l'entraîneur anderlechtois Pierre Sinibaldi et appliqué en équipe nationale par le sélectionneur Constant Vanden Stock et l'entraîneur Arthur Ceuleers. Ce système de jeu s'avérait payant pour les Mauves (quatre titres en 1962, 64 ,65 et 66) et l'équipe nationale, dont la majorité des membres étaient anderlechtois, en profitait également. Mais dans les matches amicaux seulement, car, lorsqu'il s'agissait de choses sérieuses, cette tactique super-offensive était trop naïve. " Dans les matches amicaux, où l'adversaire jouait à visière découverte, les techniciens d'Anderlecht arrivaient à se mettre en valeur ", dit Jean Nicolay, ex-gardien du Standard et numéro un en équipe nationale. " Nous ne nous adaptions jamais au jeu adverse, nous jouions pour la victoire. Mais lorsque l'équipe en face se repliait et défendait le couteau entre les dents, nous manquions de bagarreurs. La technique, seule, ce n'est pas suffisant, hein ! " On avait pu s'en apercevoir au cours des matches de qualifications pour la Coupe du monde 1962 (élimination dans un groupe comptant aussi la Suède et la Suisse) et pour l'EURO 1964 (3-2 et 0-1 contre de rugueux Yougoslaves), mais aussi pendant la campagne de Coupe d'Europe des Clubs Champions d'Anderlecht, en 1962-63 : au premier tour, le Sporting avait éliminé les magiciens du Real Madrid grâce à un but légendaire de Jurion au Heysel, mais en quarts de finale, il avait été balayé du terrain par les bravehearts écossais du FC Dundee (1-4 et 2-1). À chaque fois, le verdict de la presse était implacable : l'équipe comptait trop peu de flandriens et trop de pédaleurs de charme. Van Himst & Cie veulent absolument se débarrasser de cette image qui leur colle à la peau. Une occasion idéale leur en est donnée le 25 avril 1963, à l'occasion de la visite du Brésil. La Seleção en est alors au deuxième match de sa tournée européenne et elle entame un plan triennal qui doit lui permettre d'intégrer des jeunes en vue de la Coupe du monde 1966 et de trouver des remplaçants à des stars vieillissantes comme Gilmar, Djalma Santos, Didi, Vava, Zagall o et Zito. Les Auriverde ont, certes, à nouveau remporté la Coupe du monde 1962, mais leur victoire fut tout de même moins éclatante que celle de 1958 en Suède. Sans doute aussi parce qu'au Chili, ils ont dû rapidement se passer de Pelé, blessé. Amarildo l'avait remplacé mais les Brésiliens étaient trop dépendants de l'inspiration de leur Perle Noire. On aura encore l'occasion de s'en apercevoir dès la première étape de leur tournée européenne, en 1963. Au Portugal, les Sud-Américains s'inclinent 1-0 face à Eusébio et les siens parce que Vicente s'acharne sur Pelé comme un pitbull sur un os. Le lendemain midi, lorsque les Brésiliens, accompagnés de quarante journalistes, débarquent à Zaventem dans le plus grand secret, pour éviter le chaos, Edson Arantes do Nascimento n'est donc pas des plus heureux. En l'absence de Garrincha, le dribbleur, toute la Belgique espère le voir à l'oeuvre. Pour cela, la fédération belge a dû débourser 1,25 million de francs belges (31.000 euros), plus les frais de séjour. Mais le mardi, Pelé ne participe pas au dernier entraînement. Selon le communiqué officiel, il souffre de la cuisse après avoir reçu un coup face au Portugal. La presse belge craint qu'il ne s'agisse d'un prétexte pour le laisser au repos et elle a raison ,car, bien que le communiqué annonce que la Perola Negra entamera la partie quoi qu'il arrive, le nom de Pelé ne figure pas parmi ceux annoncés par le speaker du stade. À la grande déception des 46.000 spectateurs présents au Heysel. Manifestement, sa cuisse le fait toujours souffrir. " Je me demande même s'il va pouvoir participer à la fin de la tournée européenne ", dit le médecin de l'équipe brésilienne. On craint aussi que l'attaquant belge Jacky Stockman ne puisse entamer la partie, car quelques heures plus tôt, il doit comparaître devant le conseil de discipline de la fédération. Après le match Anderlecht - Saint-Trond (1-2), il aurait dit à l'arbitre liégeois Hubert Burguet qu'il ferait mieux d'échanger son insigne de la fédération contre l'emblème du Standard. Toute une histoire. Le Renaisien est même accusé d'avoir poursuivi Burguet jusqu'à la gare de Bruxelles-Midi. La fédération suspend finalement Stockman pour trois matches, mais à cause de la longueur des discussions entre les membres flamands et wallons de la commission de discipline, l'attaquant anderlechtois doit prendre, en toute hâte, un taxi pour le Heysel, où il arrive juste à temps. Le meilleur buteur du championnat 1961-62 déboule sur le terrain et lève trois doigts en l'air à l'adresse de sa femme. " Tout le monde pensait que je voulais dire que j'allais inscrire trois buts, mais je voulais seulement dire combien j'avais pris de matches de suspension ", racontera Zorro plus tard. A ce moment-là, Stockman ne sait pas encore qu'il va secouer les filets à trois reprises. Arthur Ceuleers craint les éclairs de génie de Pelé & Cie alors, cette fois, il adapte sa tactique. Le mardi, pendant septante minutes, il parle avec ses défenseurs, dont deux nouveaux : Guy Raskin (Beerschot) à l'arrière gauche et Jef Vliers (Standard) à la place de Georges Heylens au back droit. Et ça paye : les ailiers adverses n'en touchent pas une et les Belges entament la partie à cent à l'heure puisque, dès la troisième minute, Stockman place un obus en pleine lucarne. À la douzième, l'attaquant anderlechtois donne le ballon sur la gauche à Van Himst, qui double le score de l'extérieur du pied droit. Soixante secondes plus tard, Altair trompe son propre gardien, Gilmar, sorti de manière peu appropriée. Et à la vingtième, Stockman fait 4-0. Les Brésiliens, qui alignent pourtant six champions du monde, sont complètement à côté de leurs pompes et échappent à un score de forfait lorsque, à la demi-heure, Altair détourne à même la ligne un nouvel envoi puissant de Stockman. Juste avant la mi-temps, Quarentinha sauve l'honneur de la Seleção, mais après la pause, Zorro, dépose à nouveau trois Brésiliens pour faire 5-1. Le stade du Heysel réclame l'entrée au jeu de Pelé qui, pendant la mi-temps, signe des autographes aux jeunes Bruxellois, mais la star restera sur le banc : l'humiliation est trop importante. À Rio et à São Paulo, où des haut-parleurs retransmettent la rencontre dans les rues et sur les places, on hésite entre incrédulité et colère. L'honneur national est bafoué. La presse brésilienne parle de scandale, mais nuance la force des Belges. " Contre le Portugal, déjà, nous n'étions nulle part. " Il n'empêche qu'après avoir accompli l'exploit de l'année, les Diables rouges sont couverts d'éloges. " C'est la plus belle page de l'histoire du football belge. Le directeur technique Constant Vanden Stock et l'attaquant Jacky Stockman mériteraient de recevoir l'Ordre de la Couronne ", écrit L'Équipe. Het Laatste Nieuws est aussi dithyrambique ("Pelé jouait avec nous "), mais se montre également très critique vis-à-vis de la Seleção ("Une équipe d'avenir sans avenir "). Le journal avait déjà remarqué avant le match que les Sud-Américains s'intéressaient moins au football qu'au commerce lucratif d'appareils électroniques. " Ceux-ci sont beaucoup moins chers en Europe qu'au Brésil et les joueurs écument les magasins pour acheter du matériel qu'ils feront expédier dans leur pays par cargo. Ils laissent même tomber la sieste ", peut-on lire dans le quotidien. Cela se voit clairement au Heysel mais, quatre jours plus tard, les achats sont sans doute terminés, car le Brésil bat la France (2-3) au Parc des Princes grâce à un Pelé miraculeusement rétabli. L'exploit accompli par les Belges leur vaut d'être invités deux jours plus tard à disputer un match amical à Rio. C'est le président de la fédération brésilienne, João Havelange, dont le père est originaire de Liège, qui a lancé l'invitation. En vue de la Coupe du monde 1966, qui aura lieu en Angleterre, il veut que son équipe nationale affronte un maximum de styles de jeu différents, notamment le football panzer des Allemands. Les Belges sont invités pour leur jeu offensif, mais aussi, évidemment, pour permettre de laver l'affront subi à Bruxelles. La fédération belge répond à l'invitation avec enthousiasme. Pour beaucoup de Belges, il s'agit d'un premier voyage intercontinental, mais ce plaisir est refusé à Paul Van Himst, Wilfried Puis et Jef Jurion. Deux jours après avoir remporté la Coupe de Belgique face au Standard (3-2, avec des buts de Puis et Van Himst), les Anderlechtois se blessent. Un peu plus tôt, Arthur Ceuleers avait déjà perdu Jean Cornelis, Laurent Verbiest et Paul Vandenberg. En dernière minute, il fait appel à Robert Willems, Robert Weyn et Roger Claessen. Le lendemain, à 6h15, les Diables rouges décollent. Après une escale à Dakar et un détournement sur São Paulo parce qu'il y a du brouillard à Rio, l'avion de la VARIG se pose le dimanche matin à l'aéroport de Rio. Les Belges y sont chaleureusement accueillis par Havelange, quelques supporters et Miss Rio, aux côtés de laquelle Jean Plaskie, seul célibataire de la sélection belge, se fait longuement photographier. La télévision locale, elle, n'a d'yeux que pour Jacky Stockman, le bourreau du Heysel. Mais celui-ci, fatigué par un long voyage, refuse toute interview. Les Diables rouges n'ont pas non plus à se plaindre du logement dans un hôtel luxueux avec vue fabuleuse sur la baie de Guanabra et ses plages. " Nous n'en croyions pas nos yeux ", dit Jean Nicolay. " Ce qui nous impressionnait le plus, c'étaient tous ces terrains où des centaines de Brésiliens, jeunes et vieux, jouaient sur le sable. Ils avaient même organisé un Brésil-Belgique fictif, avec des équipes qui changeaient en permanence et qui avait duré toute une journée. Le score final : 52-50 " ( il rit)Le lundi, lorsque les Diables rouges découvrent pour la première fois le stade Maracanã, ils tombent sur un match amical opposant le Brésil A au Brésil B. Les dribbles de Pelé et Garrincha les laissent pantois. " Qu'est-ce qui nous attend ici ? ", se disent-ils, impressionnés par la grandeur du stade mythique (180.000 places). " Les vestiaires étaient énormes. Je n'avais jamais vu ça. Nous devions crier pour nous faire entendre d'un bout à l'autre ", rigole Georges Heylens. " Et puis, c'était terriblement luxueux : une mini-piscine, trois tables de massage. Mais ce qui m'avait le plus impressionné, c'étaient les bouteilles d'oxygène prévues pour les joueurs souffrant de la chaleur. Ça promettait... " Plus encore que des dribbles de Pelé et de l'infrastructure, Léon Semmeling se souvient surtout de l'équipe d'entretien. " Cinquante gamins en possession de bouteilles d'eau et de bananes qui se laissaient enfermer dans le stade pendant la nuit parce qu'ils n'avaient pas d'argent pour s'acheter un billet. En échange de leur travail, on le leur permettait. " Ce jour-là, les Belges s'entraînent au stade de Fluminense/ " Enfin, s'entraîner, c'est un bien grand mot ", dit Plaskie. " Ceuleers voulait se rendre intéressant et nous a fait jouer sans ballon. L'avantage, c'est que nous avons gagné le match, même si les journalistes brésiliens étaient morts de rire : ils n'avaient jamais vu cela. " Le lendemain, les journaux locaux ne parlent que de cela. Un journal montre même une caricature de deux spectateurs disputant un duel de la tête sans ballon. Les médias brésiliens soupçonnent tout de même Ceuleers d'avoir un " plan secret " ("Pelé aura un libéro sur le dos "), même si personne n'envisage un nouvel exploit des Belges. Le pronostic le plus favorable aux Diables fait état d'une défaite 3-0. " Ce sera plus ", dit Pelé. " Un 10-1 ne me semble pas impossible. " À cet effet, il veut d'abord soigner une douleur à l'épaule, car il a soif de revanche et les supporters aussi. Ce soir-là, 102.196 personnes, dont environ 300 Belges, passent par la billetterie. Il faut y ajouter 30.000 dirigeants et invités, dont le prince Alexandre de Mérode, membre du CIO. La recette est de 163 millions de cruzeiros (quatre millions de francs belges) : un record et du jamais vu pour un match amical. Plus jamais les Diables rouges n'ont joué devant autant de monde. " Et pourtant, pendant l'échauffement, on aurait dit que le stade était désert ", se souvient Georges Heylens. " La distance entre le terrain et les tribune était assez importante, car il y avait une fosse énorme. L'anneau supérieur était même vide, tant le stade était immense. La plupart des spectateurs sont arrivés au dernier moment et ont immédiatement mis l'ambiance avec des chants, des danses. Le Brésil, quoi ! Et pas du tout agressif. Quand nous faisions un beau geste, ils applaudissaient aussi. Mais quand Garrincha ou Pelé avait le ballon, le volume augmentait directement. " Comme la presse l'avait prévu, Arthur Ceuleers et son adjoint, Raymond Goethals, ont imaginé un plan tactique ingénieux, renforçant la défense de manière exceptionnelle. Objectif le plus important : éviter les duels directs avec les dribbleurs. À la stupéfaction des Brésiliens, pendant tout la première mi-temps, le plan fonctionne pratiquement à la perfection. Pierre Hanon empêche Pelé et Ademir de se passer le ballon, Yves Baré tient Garrincha en respect et le capitaine, Jean Nicolay, arrête magistralement trois envois de Pelé, pas plus inspiré que ça par les trois miss brésiliennes qui, juste avant le coup d'envoi, lui ont offert cinq kilos de café. Au cours du troisième quart d'heure, la Seleção échappe même de justesse à deux reprises au 0-1, Fritz Vandeboer et Jacky Stockman tirant sur le montant. Un nouveau miracle est-il en train de se produire ? Non, car les Belges, déjà fatigués par une longue saison et le décalage horaire, manquent de plus en plus d'oxygène sous la chaleur de Rion. L'herbe du Maracanã est haute et épaisse ("On aurait dit des cheveux d'Africains', dit Jean Plaskie), leurs jambes s'alourdissent. Six minutes après la pause, Nicolay doit se retourner une première fois lorsque Gérard Sulon manque une talonnade et offre le 1-0 à Pelé sur un plateau. C'est le début de la samba de la Perle Noire qui, un quart d'heure plus tard, passe quatre Belges et lobe Nicolay. "Une action tellement géniale que j'ai relevé Pelé, avec qui j'étais entré en collision, et que je l'ai pris dans mes bras pour le féliciter", dit le gardien du Standard. "Il s'est excusé d'avoir marqué mais m'a dit qu'il ne pouvait pas faire autrement. J'ai rarement rencontré une star aussi simple et aussi gentille." Mais sur le terrain, Pelé est impitoyable. À la septantième, il place un obus de loin pour faire 3-0. Le public local réclame cinq buts - le même nombre que celui reçu à Bruxelles - et est entendu par Flavio puis Rinaldo. Juste avant le coup de sifflet final, Pelé et Garrincha se mettent à rendre les défenseurs belges complètement fous par leurs dribbles et leurs feintes de corps sur quelques mètres carrés. Après le match, les Belges sont assaillis par une vague de dizaines de reporters survoltés de la radio et de la télévision. " On aurait dit une arrivée du Tour de France ", se souvient Plaskie qui, dans la confusion, parvient à échanger son maillot avec celui de Pelé. " Je le lui avais demandé dès le repos, avec des gestes. Dans la vie, il faut être rapide, hein. Malheureusement, je l'ai perdu quelques années plus tard. Je l'avais prêté au fils d'une amie pour qu'il puisse l'emmener à l'école et je ne l'ai jamais revu. " Après le match, des dizaines de milliers de supporters se rendent au centre de Rio pour fêter leurs idoles sous un ciel étoilé. Les médias brésiliens sont élogieux quant à la prestation de Pelé & Cie. " Brazil devolveu goleada com um show de futebol " (Le Brésil donne une raclée et fait le show), titre un journal qui fait de Jean Nicolay " um extraordinario arqueiro" (un gardien extraordinaire). " Il a justifié la réputation selon laquelle il est un des meilleurs gardiens d'Europe et atteint tout doucement le niveau de Lev Yachine ( le légendaire gardien soviétique, ndlr). Le fait d'avoir félicité et relevé Pelé après le deuxième but vaut même au Liégeois le titre de " grande senhor " . Les autres Diables, et surtout l'approche défensive de Ceuleers, sont moins bien vus par les journalistes brésiliens. "L'équipe belge était très moyenne, elle n'a aucune notion de ce qu'est le football." Malgré le 5-0, les Diables rouges ne laissent pas une mauvaise impression au peuple brésilien. Au lendemain du match, à l'occasion de leur visite au Pain de Sucre, ils furent même applaudis chaleureusement. Après un passage par la piscine de l'hôtel, ils allèrent encore manger avec la colonie belge de Rio puis s'engouffrèrent dans la nuit. Jean Plaskie, le célibataire de la bande, en profita pleinement. " Les Brésiliennes me comprenaient à peine mais avec des gestes, on dit beaucoup de choses ", rigole-t-il. Georges Heylens eut moins de chance en voulant pénétrer dans une favela avec un équipier. " Il cherchait des filles et m'avait demandé de l'accompagner car il n'osait pas y aller seul. Mais moi, je venais d'être papa. Nous étions là depuis quelques minutes seulement quand des gars se sont dirigés vers nous d'un air menaçant. Heureusement, nous avions un peu d'avance et nous nous sommes enfuis en courant tandis qu'ils nous jetaient des pierres. Nous n'avons plus vu de filles... À l'hôtel, j'ai raconté ça à Raymond Goethals qui était mort de rire. Les temps ont bien changé, hein. "