Trémolos dans la voix, yeux minés. Il parle du " plus grand défi de sa carrière ", du " match le plus difficile de sa vie ". Rafael Marquez tient le micro timidement, avec les filets d'un terrain d'entraînement de l'Atlas de Guadalajara pour seul décor et compagnie. Habituellement sûr de lui et éloquent, l'icône nationale sait que sa légende peut se briser à mesure que les mots quittent son palais. On est le 9 août et la justice américaine, par le biais de l'Office of Foreign Assets Control (OFAC), vient de sortir sa liste " Clinton ", véritable liste noire sur laquelle figurent 22 personnalités et 42 sociétés mexicaines, dans les domaines du sport, de l'hôtellerie, de la santé et du tourisme.
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Trémolos dans la voix, yeux minés. Il parle du " plus grand défi de sa carrière ", du " match le plus difficile de sa vie ". Rafael Marquez tient le micro timidement, avec les filets d'un terrain d'entraînement de l'Atlas de Guadalajara pour seul décor et compagnie. Habituellement sûr de lui et éloquent, l'icône nationale sait que sa légende peut se briser à mesure que les mots quittent son palais. On est le 9 août et la justice américaine, par le biais de l'Office of Foreign Assets Control (OFAC), vient de sortir sa liste " Clinton ", véritable liste noire sur laquelle figurent 22 personnalités et 42 sociétés mexicaines, dans les domaines du sport, de l'hôtellerie, de la santé et du tourisme. Toutes sont liées à un large réseau de trafic de drogue emmené par Raul Flores Hernandez, baron de la région de Guadalajara. Parmi les truands, la photo de " Rafa ", le Kaiser de Michoacan, son État de naissance, capitaine aux 143 sélections et 38 printemps. Un monument du foot aztèque qui risque la ruine. Donald Trump avait annoncé vouloir faire la guerre aux narcotrafiquants, il tient pour une fois sa promesse. Suite à une investigation de plusieurs années, Marquez se retrouve pris dans un torrent médiatico-judiciaire pour complicité et soutien logistique et matériel au Tio Hernandez. Il doit alors mettre entre parenthèses sa carrière et ses rêves d'une cinquième Coupe du Monde pour la clôturer. Dès le lendemain de cette conférence bricolée, comme pour rafistoler ce qu'il reste de meubles, l'ancien du Barça et des taureaux de New York subit l'effet boule de neige. Le Trésor américain annonce le gel de ses comptes et de ses biens aux États-Unis, interdit les citoyens yankees de commercer avec lui et les autres incriminés, puis annule son visa, l'empêchant de franchir à nouveau la frontière. D'un côté, on fabule sur la possibilité d'une peine entre 10 et 30 ans de prison, avec une amende pouvant attendre les cinq millions de dollars. De l'autre, on précise que la mesure du gouvernement américain n'entraîne pas d'accusation pénale, ni de mandat d'arrêt international. Quoi qu'il en soit, Marquez reçoit un coup en plein coeur et dans les bourses, sa fortune et sa réputation étant salement écornées. Acculé à l'instar d'acteurs, de politiques, d'hommes d'affaires ainsi que d'une autre personnalité publique, le musicien Julion Alvarez, l'ex-Monégasque devient l'un des visages d'une guerre contre les cartels longue d'une dizaine d'années. " Je comprends la situation légale à laquelle je suis confronté et je vais d'abord me consacrer à clarifier les faits avec mes avocats ", dit-il, le 9 août. En bref, on lui reproche sa proximité avec Raul Flores Hernandez, qui sévit depuis les années 80 et dont les talents dans le blanchiment d'argent ne sont plus à démontrer. Marquez aurait servi de prête-nom, en se désignant propriétaire de certains des biens d'El Tio et de ses cartels, celui de Sinaloa et de Jalisco nueva generacion, pour les couvrir. Il aurait également participé à blanchir l'argent de leur trafic via ses entreprises et fondations. Neuf d'entre elles se retrouvent visées, parmi lesquelles une école de football à son nom, une fondation qui porte le nom de Pavel Pardo, aussi symbole d'El Tri, et une autre, caritative, destinée aux enfants déshérités. Futbol y Corazon voit ainsi la fermeture de trois de ses complexes. Dans la foulée, ses deux sponsors principaux, Nike et Gillette, rompent leur collaboration. Le 27 août, ses comptes Facebook et Instagram sont suspendus. En parallèle, la justice mexicaine saisit plusieurs biens d'Hernandez, dont son Grand casino de la région de Guadalajara. L'homme est détenu à Mexico depuis juillet et attend son extradition vers les États-Unis. Mike Virgil, passé par la Drug Enforcement Administration (DEA), évoque un narcotrafiquant " extraordinairement inventif dans ses stratégies ". Rafa Marquez se retrouve dans de sales draps. Un récent rapport du Global Financial Integrity place le Mexique au troisième rang mondial du blanchiment, avec des flux financiers illicites estimés à 52,8 millions de dollars par an, juste derrière la Chine et la Russie. Alors, il nie en bloc, envoie ses avocats face à la presse pour faire de même. Il assure ne pas connaître Hernandez, avec qui il ne partagerait aucun intérêt. Mais il ne peut pas cacher sa relation avec son fils, Raul Flores Castro, un businessman qui figure parmi les donateurs de ses fondations. Ses représentants légaux jettent de la poudre aux yeux : " Oui, il le connaît, mais seulement comme une personne lambda, un homme d'affaires qui vit à Guadalajara ". Pour prouver ses intentions saines et donner sa déposition, Marquez se présente de lui-même à la Procuration Générale de la République, organe du pouvoir exécutif chargé des délits au Mexique. Malgré les accusations qui fusent de part et d'autre, son club, son peuple et sa fédération (FMF) lui apportent leur soutien. Sur les réseaux sociaux, les responsables financiers du joueur sont élus responsables et sa bonne foi se martèle en 140 caractères. " Nous croyons en la franchise de Rafael Márquez et nous admirons l'homme, qui est un symbole de notre sélection depuis vingt ans ", abonde la FMF dans un communiqué officiel. Le sélectionneur national, Juan Carlos Osorio, glisse, dès le 19 août, qu'il " mérite d'être entendu " et s'ouvre à son retour. Le 1er septembre, les bons et loyaux soldats d'El Tri lui dédient leur victoire sur le Panama, quand ses coéquipiers de son club actuel de l'Atlas portent des tee-shirts à son effigie. Le monument ne peut pas s'effondrer et la nation s'unit derrière lui. Doucement, le Kaiser aperçoit le bout du tunnel. Le 28 septembre, la justice mexicaine ordonne le dégel de deux de ses trois comptes ciblés, sans pour autant apporter de précisions. Le 26 octobre dernier, il effectue son retour de l'autre côté de la ligne blanche, assis sur le banc du Superclasico qui oppose les siens aux Chivas de Guadalajara. Sa pré-retraite forcée aura duré deux mois et demi. Trois jours plus tard, il est titulaire en championnat contre Querétaro. Et peu importe le règlement de la fédération, qui stipule que les footballeurs enregistrés en Liga MX ne doivent pas avoir trempé dans des affaires frauduleuses, illégales ou délictuelles. Rafael Marquez n'a désormais plus qu'un objectif en tête : sortir de cette liste noire pour rallier la Russie en juin. Ce qui, à défaut d'être le plus difficile, serait le dernier match de sa vie. par Nicolas Taiana - photos Belgaimage