Aivar Polhak est un ogre. Comme tous les ogres, il est recouvert d'une peau de bête et habite au fond de la forêt. Celle qui tapisse l'île de Saaremaa, d'où partaient, il y a quelques siècles, les furieuses expéditions de pirates estoniens vers la Scandinavie. Les chroniques de l'époque les avaient nommés les " vikings de l'Est ". Aivar pourrait en être une descendance civilisée, un barbare septentrional que l'on aurait contraint à lire l'oeuvre de Nadine de Rothschild avant de se mettre à table. Dans le restaurant de l'hôtel Sheraton de Tallin où il reçoit, il s'enfile goulûment un bortsch, cette soupe des pays de l'Europe de l'Est à base de betteraves. Entre deux bruyantes lampées, il lit les SMS que lui envoie son épouse restée sur son île, grâce à une loupe géante, et prête une attention mesurée à la première question : " Si je suis différent ? Ce n'est pas la clef. Le plus important, c'est que je suis moi. "
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Aivar Polhak est un ogre. Comme tous les ogres, il est recouvert d'une peau de bête et habite au fond de la forêt. Celle qui tapisse l'île de Saaremaa, d'où partaient, il y a quelques siècles, les furieuses expéditions de pirates estoniens vers la Scandinavie. Les chroniques de l'époque les avaient nommés les " vikings de l'Est ". Aivar pourrait en être une descendance civilisée, un barbare septentrional que l'on aurait contraint à lire l'oeuvre de Nadine de Rothschild avant de se mettre à table. Dans le restaurant de l'hôtel Sheraton de Tallin où il reçoit, il s'enfile goulûment un bortsch, cette soupe des pays de l'Europe de l'Est à base de betteraves. Entre deux bruyantes lampées, il lit les SMS que lui envoie son épouse restée sur son île, grâce à une loupe géante, et prête une attention mesurée à la première question : " Si je suis différent ? Ce n'est pas la clef. Le plus important, c'est que je suis moi. " Il est donc " lui ". Et s'il est un ogre, alors il est un ogre gentil. Peut-être parce qu'avant de devenir le président de la fédération estonienne de football, il écrivait lui-même des contes et histoires pour les enfants de son pays. En Estonie, tout le monde reconnaît Aivar Pohlak à ses attributs : ses cheveux longs, de plus en plus gris et de moins en moins dociles, sa veste brune de peau de mouton qu'il enfile 365 jours par an et ses jeans, souvent troués aux genoux. Tout ça ne fait pas très " Monsieur le président de la fédération " ni même " membre de la commission du football amateur de l'UEFA ". Avec sa dégaine de roadie de Motörhead, le bonhomme est un ovni dans le milieu cul serré et passablement mesquin des dirigeants du football européen. Rien de ce qui constitue habituellement le carburant de ceux qui prétendent " servir le football " ne semble l'intéresser. Il n'aime ni l'argent, ni le pouvoir, ni la reconnaissance. Habité par une espèce de philosophie mystico-hippie, teintée de nationalisme soft, Aivar tente d'appliquer ses " principes " à la gestion du football de son pays. " Nous devons être conscient que nous sommes une pièce d'un tout, du monde, de l'humanité. Nous faisons partie d'un ordre naturel et j'agis en fonction de cette conscience. Ce qui est vrai pour la vie vaut aussi pour le football. C'est un peu plus compliqué mais j'essaye de respecter ces principes ", prêche-t-il. Depuis la chute de l'URSS, Polhak essaye de redonner une identité et un peu de fierté au football d'un pays passablement déboussolé par les changements économiques et géopolitiques de ces vingt dernières années. " Avant 1991, notre identité était forte parce qu'elle était ouvertement menacée et attaquée par les Russes. Donc, c'était facile de se sentir estonien, par réaction ou résistance. Depuis l'indépendance, c'est compliqué. Pourquoi ? Quand la Russie t'attaque, c'est frontal, clair. L'Occident, c'est plus sournois, c'est Coca ou McDo. Dans les années 50, les Russes voulaient nous obliger à quitter la ville pour aller habiter dans des villages et travailler dans des fermes collectives. Ils n'y sont pas parvenus. Mais aujourd'hui, les gens quittent Tallinn pour aller vivre dans des lotissements, sauf qu'ils se sont collés trente ans de crédit sur le dos et qu'ils engraissent un banquier. Voilà comment l'Occident nous attaque. Aujourd'hui, le football est l'une des seules choses qui rassemblent les gens dans ce pays. " En 1990, Aivar commence par créer le premier club estonien post-indépendance : le FC Flora Tallinn, " parce qu'il n'y avait plus aucun club de football dans ce pays ". Pendant une double-décennie, il remplit presque toutes les cases de l'organigramme, d'entraîneur à président, pour une vingtaine de titres nationaux sans jamais parvenir à briller au niveau européen. Pour financer son club et son développement, il créé une société de marketing sportif -Sport and net group- dont il devient salarié. Il négocie droits TV -notamment ceux de la ligue russe-, transferts de joueurs, organisation de matchs amicaux. Il tente, au début, de mettre les mains dans le cambouis des rouages de l'argent du football sans aucune contrepartie. " On me demandait quelle commission j'exigeais. Je ne voulais rien et puis on m'a quelque part obligé à demander ma part du gâteau. Quelqu'un m'a dit, si tu veux être dans ce business, tu ne peux pas le faire pour rien. J'ai appris ce métier comme ça. A la fin, je revendais 100 000 ce que j'avais acheté 10 000. " Là où n'importe qui aurait humé le parfum de la réussite et des affaires juteuses, il pète une durite. " Tout cet argent me détruisait parce que j'ai commencé à me conduire comme les autres, comme un idiot. Par exemple, si je devais me rendre à Liverpool pour négocier un transfert, je regardais le prix des vols. Si celui de six heures du matin était à 2000 euros et celui de 10 h à 3000 euros, je prenais le deuxième juste pour dormir deux heures de plus... je me comportais comme ça. A la fin, je préférais envoyer quelqu'un à ma place pour faire ce business. Il me restait 25 % du chiffre d'affaires mais ça suffisait à faire vivre le club. " Depuis, il s'est débarrassé de tous les " encombrants " - le siège en business class, les hôtels cinq étoiles et les propositions de rétro-commissions. Il se contente de 2000 euros par mois de salaire et d'une carte de crédit de la fédération qui lui rembourse ses repas et ses notes d'essence. Anne Rei, sa secrétaire, se rappelle leur première rencontre en 1992. A l'époque, Aivar Pohlak cherchait quelqu'un pour l'épauler alors qu'il structurait son tout jeune club. " C'était en décembre, un hiver très froid. Je suis rentrée dans un bureau minuscule, sans chauffage. Il n'y avait que trois hommes qui tentaient de se réchauffer sous des manteaux et des couvertures. Aivar était assis au milieu d'un bordel indescriptible, je vois sa barbe, ses cheveux. Je me suis dit : 'Ouh la la ! Je ne pourrais jamais bosser dans un tel environnement avec une personne pareille'. Mais en fait, il était très inspirant dès les premières minutes, plein de passion et savait exactement ce qu'il voulait ". Aivar a arrêté de prendre des avions et s'est rapproché de Dieu au moment où l'argent allait le détruire, en 1995 : les deux décisions sont liées parce que, selon lui, " le ciel est la place de Dieu et les hommes doivent rester sur terre. Si je monte au ciel, je dois me mettre dans la position de Dieu, et ce n'est pas facile ", déplore-t-il sans ironie. Pendant longtemps, il a cru que Dieu était son père, qu'il le suivait partout où il allait, " qu'il vérifiait qu'[il] était un bon garçon ". Depuis peu, il se sent plus proche de Jésus Christ, " quelqu'un comme [lui] qui a survécu ". Dans le football estonien, il est aujourd'hui Bruce Tout-Puissant. Président de la fédération depuis 2007, de la principale société de marketing sportif, de l'un des deux meilleurs clubs du pays, propriétaire de son stade, A. Le Coq Arena - du nom d'une bière estonienne - mis à la disposition de l'équipe nationale et des autres clubs. Pohlak se voit sur son trône par accident. " J'étais un vice-président de fédération qui refusait de devenir président. " Depuis, il siège à la commission " football amateur " de l'UEFA. " J'ai longtemps pensé qu'il était vain de changer ces institutions. Parce que le monde du football est très conservateur. Mais j'ai mes idées et je sais qui je suis. En principe, j'essaye d'aimer tout le monde, même les vrais idiots qui me trouvent finalement assez facile à vivre. Beaucoup de gens voient en moi une possibilité de s'ouvrir parce que je suis ouvert avec tout le monde. La plupart du temps, ça se passe bien. J'ai des ennemis aussi. C'est normal. " Il n'a jamais imprimé de carte de visite puisqu'il estime que sa veste de mouton possède les mêmes vertus, avec quelques pouvoirs magiques en bonus : " Avec elle, tout le monde se souvient de moi et elle me protège des ondes négatives, c'est un talisman ". Elle est presque devenue, grâce à lui, un produit estampillé 'terroir et savoir-faire local' de son île de Saaremaa : " Le fabricant m'en donne une à chaque fois qu'elle est usée et je fais croire que c'est toujours la même. Normalement, je n'accepte pas les cadeaux mais là je suis bien obligé. C'est un peu devenu une blague depuis que des touristes viennent sur l'île pour en acheter. " La première fois qu'il s'est pointé à une réunion de la commission de l'UEFA, il était recouvert de sa peau de bête. Il suppose que ses collègues " se sont habitués puisqu'ils ne [lui] ont jamais offert un costume ". " La manière dont il s'habille ne m'a jamais gêné ", prétend, de façon très diplomatique, Christian Teinturier, le vice-président de la FFF qui le côtoie sur les bancs de la même commission. Comme il refuse désormais de prendre l'avion, il relie le siège de l'Union Européenne à Nyon, sur les bords du Lac Léman, par la route. " Il embarque son chien sur le siège de son Range-Rover, prend un premier ferry jusqu'à Stockholm, puis un deuxième entre la Suède et le Danemark et il rejoint la Suisse. On n'est pas loin des 2500 kilomètres ", détaille Mihkel Uiboleht, le responsable de la communication de la fédération estonienne de football. En partant habiter sur l'île de Saarema, Polhak a voulu s'éloigner de la pourtant très léthargique Tallinn, ville musée pour touristes en quête de sensations faibles. Tous les soirs, il prend le dernier bac, à minuit, pour retrouver sa famille et sa maison au milieu des pins. " Plus je connais de monde, plus j'ai besoin de m'isoler, de m'échapper de ce cirque. Un jour j'ai allumé mon portable, il y avait 2500 messages. Tout cela ne me ressemble pas. Je préfère m'occuper de mes ruches et écouter les Pink Floyd. " PAR JOACHIM BARBIER, À TALLIN. - PHOTOS PG" Avec ma peau de bête sur le dos, tout le monde se souvient de moi et elle me protège des ondes négatives, c'est un talisman. " - AIVAR POLHAK " Quand la Russie t'attaque, c'est frontal, clair. L'Occident, c'est plus sournois, c'est Coca ou McDo " - AIVAR POLHAK