Le 13 juillet dernier, Buenos Aires traversait péniblement son hiver austral. Les Argentins et la grisaille n'ont jamais vraiment été amis. Il fallait pourtant plus que ce lundi soir venteux pour refroidir les supporters de Boca Juniors, venus en masse garnir la Bombonera pour revoir CarlosTévez, enfant du club, de retour chez lui après 11 années passées à l'étranger, au Brésil (Corinthians), en Angleterre (West Ham, Manchester United, Manchester City) et en Italie (Juventus Turin).
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Le 13 juillet dernier, Buenos Aires traversait péniblement son hiver austral. Les Argentins et la grisaille n'ont jamais vraiment été amis. Il fallait pourtant plus que ce lundi soir venteux pour refroidir les supporters de Boca Juniors, venus en masse garnir la Bombonera pour revoir CarlosTévez, enfant du club, de retour chez lui après 11 années passées à l'étranger, au Brésil (Corinthians), en Angleterre (West Ham, Manchester United, Manchester City) et en Italie (Juventus Turin). Quelques mots d'amour et deux/trois baisers sur la pelouse plus tard, Carlitos, numéro 10 dans le dos, quitte déjà l'arène. Cette présentation " à l'européenne ", en grandes pompes, n'est pas le genre de la maison en Argentine. Mais le retour de Tévez est, dans un championnat pauvre à tout point de vue, une anomalie : récent finaliste de la Copa América et de la Ligue des Champions et double champion d'Italie avec la Juve, l'Apache est, à 31 ans, dans la forme de sa vie. Les Turinois voulaient à tout prix le prolonger, DiegoSimeone, quant à lui, rêvait d'en faire le buteur de son Atlético Madrid, mais les millions d'euros des cadors européens n'ont rien pu faire face au désir du joueur de reporter le maillot de son club de coeur : Boca. " Ici, c'est chez moi, justifiait-il en conférence de presse. Peu importe les autres offres, revenir était mon rêve depuis le jour où je suis parti. Je veux faire ce que j'avais fait avant de m'en aller : gagner des titres et battre River. " Quelques mois plus tard, le " joueur du peuple " a déjà gagné son pari : Boca Juniors s'est imposé au Monumental contre River Plate (1-0, 24e journée), l'ennemi juré, et est sur le point d'être sacré champion d'Argentine pour la première fois depuis quatre ans. Une éternité pour des supporters habitués depuis toujours à fêter des titres. Et des héros. Ceux de Boca ont, traditionnellement, un profil particulier. Rodrigo est l'un des 140 000 socios du club. Il explique : " Le supporter de Boca a toujours valorisé l'abnégation, l'engagement, la détermination de ses joueurs. Loshuevos (les testicules, ndlr) comme on dit ici. Historiquement, le club s'est caractérisé pour avoir des guerriers, à la différence de River, surnommé le Millionnaire, qui lui possédait des joueurs plus délicats et doués techniquement. Bien sûr, quand Boca a eu des joueurs hyper talentueux, on les a aimés tout particulièrement, parce qu'ils étaient les exceptions à la règle : Rojitas, Maradona, le BetoMarcico, Caniggia, Guillermo, le CheloDelgado et bien sûr JuanRomanRiquelme. " Boca Juniors a toujours su entretenir son mythe : celui du club d'un quartier pauvre, soutenu par les couches populaires, qui se bat au courage contre River Plate, qui représenterait au contraire les classes aisées de la société argentine. Les deux clubs les plus titrés d'Argentine sont nés au début du 20e siècle dans le quartier de la Boca, mais River a rapidement déménagé vers le quartier bourgeois de Nuñez, dans le nord de la ville. Le Superclasico, le duel entre les deux, est l'un des spectacles sportifs les plus convoités au monde. ClaudioMarangoni, un des piliers d'Independiente puis de Boca à la fin des années 80, en a disputé quelques-uns. " C'est difficile à décrire. Il faut le vivre pour comprendre. A la Bombonera, les chants sont tellement puissants que le terrain semble trembler. Les supporters donnent tout pour l'équipe, même quand tu es en train de perdre, et ils attendent la même chose des joueurs. Ils les contaminent. Il faut savoir que quand tu joues à Boca, tu ne peux pas sortir dans la rue. Tu fais partie d'une institution en quête de succès permanent, qui te pompe toute ton énergie, ce qui est à la fois usant et passionnant. " C'est précisément cette ferveur que voulait retrouver Carlos Tévez, le dernier héros en date à Boca. Son arrivée tombe d'ailleurs à pic. Ces deux dernières années ont été douloureuses pour les supporters bosteros, qui ont dû digérer coup sur coup l'échec du retour de CarlosBianchi - l'ancien buteur de Reims (73-77, puis 84-85), du PSG (77-79) et de Strasbourg (79-80) en France, qui a tout remporté sur le banc de Boca à la fin des années 90 et au début des années 2000 -, le départ et la retraite de Juan Roman Riquelme - la plus grande idole du club - et les deux éliminations en coupe continentale, en Sudamericana puis en Libertadores, contre River Plate. Les premières de l'histoire, soit dit en passant. Celle du 14 mai dernier, en huitième de finale de la Libertadores, est encore dans les esprits. Battu 1-0 à l'aller au Monumental, Boca Juniors comptait renverser son rival de toujours dans la chaleur étouffante de la Bombonera. Mais au retour des vestiaires, alors que le score à la mi-temps était toujours vierge, les joueurs de River ont été attaqués au pepperspray par des supporters. Après de longues minutes à attendre sur la pelouse, les joueurs de MarceloGallardo sont rentrés au vestiaire sous les projectiles. Un scandale qui a coûté au club la qualification et une grosse amende. " Cela aurait pu être pire, grimace Rodrigo, présent au stade ce soir-là. Dans le football argentin, la passion est telle que la mort est une fin possible. C'est le terrible revers de la médaille. " C'est un fait : Boca Juniors, soutenu par 40 % du pays et connu partout dans le monde, est parfois dépassé par sa célébrité. Le coeur de cette passion n'est autre que la Bombonera, enceinte jaune et bleue capable d'accueillir près de 50 000 fanatiques les jours de match. Pour la trouver à Buenos Aires, il faut prendre la direction du sud-est de la ville. Coincée entre les quartiers de San Telmo, Barracas, Puerto Madero et le fleuve Riachuelo, la Boca est un afflux de touristes quotidien. Majoritairement Européens, Brésiliens et Américains du Nord, ils déambulent dans les rues du Caminito, où jouent des coudes les parrillas, les boutiques de souvenirs et les danseurs de tango. Le stade de Boca et son musée, le Museodelapasiónboquense, font partie de la visite. Le long de la rue Brandsen, les maillots vintages de Maradona, Riquelme et MartinPalermo, meilleur buteur de l'histoire du club (voir encadré), se vendent comme des petits pains. Vivre un match à la Bombonera est un spectacle que bon nombre de visiteurs veulent s'offrir. Mais impossible de passer par la voie légale. " Le stade est devenu trop petit pour notre club, assure Rodrigo. Il y a déjà une interminable liste d'attente chez les abonnés pour pouvoir assister aux matchs. Un projet prévoit la construction d'un stade plus grand, mais l'initiative est trop peu populaire : la Bombonera est mythique, c'est impossible d'y toucher. " Derrière l'un des deux buts se trouve la tribune de la Doce, " le douzième homme ", la puissante barrabrava de Boca. En Argentine, les barras, groupes de supporters mafieux, ont pris le contrôle des tribunes. Force de choc des dirigeants de clubs et de partis politiques, ils assurent l'ambiance dans les stades et répondent présent lorsque l'on fait appel à eux pour montrer les muscles (faire le nombre ou mettre le désordre dans les manifestations, " motiver " les joueurs ou " encourager " les entraîneurs à démissionner si tel est le souhait des dirigeants). En échange, le club leur fournit des entrées pour les matchs et leur laisse tout le business dans et autour du stade : stationnement, vente de sandwichs et de boissons, et reventes de tickets. De quoi faire entrer des milliers de dollars dans les caisses de la Doce. A chaque match à domicile, des centaines de billets hors de prix sont vendus aux touristes, prêts à faire l'effort pour vivre l'expérience de la Bombonera. Les dirigeants de clubs, de la Fédération (l'AFA) et les hommes politiques, complices, sont souvent débordés par la situation. Les quantités d'argent en jeu créent des luttes de pouvoir au sein de la barrabrava. Dans le cas de la Doce, RafaelDiZeo et MauroMartin, les deux derniers leaders de la barra, aujourd'hui (sans doute provisoirement) " ensemble ", se sont longtemps déclarés la guerre. Des affrontements à l'arme à feu entre les deux factions, lors d'un déplacement à San Lorenzo, le 21 juillet 2013, avaient coûté la vie à deux personnes. Depuis, les supporters visiteurs sont interdits dans tous les stades argentins (depuis quelques semaines, l'AFA autorise à nouveau leur présence dans quelques rares cas). Ces événements, RamonMaddoni les regrette. Comme la grande majorité des supporters. Mais depuis le café de son quartier de Villa del Parque, au croisement des rues San Nicolas et Santo Tomé, le vieil homme, jogging de Boca et haut de survêtement de l'Equipe de France, préfère raconter sa passion : la formation. " Je détecte les gamins depuis 40 ans. C'est moi qui ai découvert Cambiasso, Riquelme, Sorin, Tévez, Gago, Coloccini et un paquet d'autres ", précise-t-il d'entrée. Son oeil aiguisé a d'abord fait le bonheur d'Argentinos Juniors, pour qui il a travaillé entre 1980 et 1996, avant que MauricioMacri, maire de Buenos Aires et ancien président de Boca Juniors, ne flaire le coup et frappe à sa porte. " Pour un salaire important, il m'a proposé de continuer à chercher et former les jeunes joueurs, mais de les envoyer désormais à Boca. " Les meilleurs éléments détectés par Maddoni sont alors intégrés à la CasaAmarilla, le centre d'entraînement du club, situé juste derrière la Bombonera. JorgeGriffa, l'homme qui a pris sous son aile MarceloBielsa à Newell's Old Boys, est lui aussi embauché au début des années 90 par Boca. " Pour faire du centre de formation du club l'un des meilleurs du pays ", dit-il depuis son appartement de Recoleta. Les résultats sont mieux que ceux espérés. Une fois découverts et polis, les diamants du centre débarquent en équipe première, alors dirigée par Carlos Bianchi, et écrivent une des plus belles pages de l'histoire du club : trois Copa Libertadores (2000, 2001 et 2003) et deux Coupes Intercontinentales, contre les historiques Real Madrid (2000) et Milan AC (2003). Suffisant pour se créer une réputation mondiale et être élu meilleur club sud-américain de la décennie par l'International Federation of Football History & Statistics (IFFHS). " Boca était sur le toit du monde, juge Bianchi dans un excellent français. Le club est passé dans une autre dimension, plus internationale. Malheureusement, aujourd'hui, répéter ces exploits semble impossible. Ce Riquelme qui menait notre jeu, il ne tiendrait pas plus d'une saison en Argentine. " C'est la principale raison de la faiblesse actuelle du football argentin, qui a éloigné Boca, l'un de ses fleurons, de l'élite mondiale : la fuite de plus en plus tôt des talents, principalement vers l'Europe. " C'est simple : notre objectif est de faire arriver quatre joueurs par an en équipe première, détaille Ramon Maddoni. Deux pour y rester, et deux pour être vendus. Avant, on vendait un Gago confirmé à 25 millions de dollars, un Tévez confirmé à 27 millions. Désormais, certains partent avant même d'avoir joué en première division. " Dans ce contexte, il reste aux supporters l'amour du maillot. " On peut changer de religion, de travail, de sexe, de femme, mais pas de club de foot ", dit-on souvent en Argentine. Un amour éternel : depuis 2006, le club de Boca Juniors a réservé une partie du cimetière Parque Iraloa aux supporters, joueurs et dirigeants désirant reposer entre fans. La raison ? Les cendres que tiraient les familles de victimes à la Bombonera étaient devenus envahissantes. Fernando Gago, passé par le Real Madrid, la Roma et le FC Valence, gravement blessé lors du dernier Superclasico, a lui aussi délaissé le Vieux Continent pour Boca Juniors. " L'Argentine n'a pas, ou n'a plus, les stars qu'il y a en Europe. Il y a un contexte économique et social difficile. Mais la façon dont nos supporters vivent le football, ces stades qu'ils remplissent, la folie de la Bombonera, qui te pousse même quand tu es au fond du trou, je ne l'ai jamais vu ailleurs. " Ce week-end, le délire devrait être total : en cas de victoire à la Bombonera contre Tigre, ou de non-victoire de Rosario Central à Banfield, Boca Juniors sera champion d'Argentine pour la 25e fois de son histoire dans l'ère du professionnalisme (depuis 1931). Avec le " joueur du peuple " comme capitaine, et un motif de fierté supplémentaire : depuis les passages en deuxième division de River Plate (2011-2012) et Independiente (2013-2014), Boca est le seul club argentin à n'avoir jamais été relégué. Après deux années difficiles, les supporters ne manqueront pas de le rappeler à leur rival de toujours. PAR LÉO RUIZ À BUENOS AIRES - PHOTOS REUTERSBoca Juniors a toujours su entretenir son mythe : celui du club d'un quartier pauvre, soutenu par la masse populaire et qui se bat au courage contre les bourgeois de River Plate. " On peut changer de religion, de travail, de sexe, de femme, mais pas de club de foot. " DICTON ARGENTIN