Avec 5.339 supporters interrogés (1713 francophones - 3646 néerlandophones), l'enquête menée par Sport/Foot Magazine et le Centre d'études de la vie politique (CEVIPOL) de l'Université Libre de Bruxelles est sans doute la plus importante jamais réalisée en Europe par un magazine sportif en partenariat avec une institution académique.
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Avec 5.339 supporters interrogés (1713 francophones - 3646 néerlandophones), l'enquête menée par Sport/Foot Magazine et le Centre d'études de la vie politique (CEVIPOL) de l'Université Libre de Bruxelles est sans doute la plus importante jamais réalisée en Europe par un magazine sportif en partenariat avec une institution académique. De ce fait, elle nous permet de présenter quelques nouveautés sur notre connaissance du phénomène " supporterisme " et de ses représentations. Les conclusions valables pour la Belgique (certaines d'entre elles le sont aussi pour l'Europe) vous sont présentées sous formes de thématiques. La première chose qui frappe, c'est la domination des trois grands clubs belges. Près des deux tiers des personnes interrogées supportent l'un de ces clubs (60,1 %) avec en tête les Mauves (21,3 %) et les Blauw en Zwart (21,1 %) suivis de près par les Rouches (17,7 %). Le Racing Genk, quatrième club le plus populaire du pays actuellement, est loin derrière (5,2 %). Représentant chacune une région du pays, ces équipes comptent un plus grand nombre de fans dans l'une ou l'autre communauté. Le Club Bruges est plus populaire chez les supporters néerlandophones (29,4 %) que chez leurs homologues francophones (3,4 % d'entre eux seulement supportent le Club). A l'inverse, le Standard compte largement plus de supporters chez les francophones que chez les néerlandophones (46,2 % contre 4,3 %) alors qu'à Anderlecht, club de la région Bruxelles-Capitale, les disparités sont moins grandes entre communautés linguistiques (27,3 % de francophones et 18,5 % de néerlandophones). Logiquement, il s'agit aussi des clubs les plus détestés : surtout Anderlecht (31,2 %), suivi du Standard (15,9 %) et du Club Bruges (10,9 %). Genk n'a pas encore atteint cette (im)popularité. Certes, ce club a remporté trois titres au cours des 15 dernières années, mais il lui manque deux choses : un parcours exceptionnel sur la scène européenne et une longue histoire. Né en 1988 de la fusion de deux clubs, il ne s'inscrit pas dans un temps assez long. Cela prive le Racing Genk de cette mémoire collective que doit s'approprier plusieurs générations de supporters pour créer une véritable tradition autour du nom du club. Or, la notion de tradition est un élément décisif dans l'engagement des supporters à soutenir une équipe. L'engagement envers un club est d'abord et surtout affaire de tradition, familiale (43 %) ou autre (37,3 %). 20,7 % des supporters soutiennent un club parce qu'un ami ou un collègue suit cette équipe. Le second facteur retenu par les supporters sont les qualités sportives déployées par les équipes, qu'il s'agisse du niveau de jeu (26,5 %) ou alors des succès enregistrés par le club (24,3 %). En revanche, contrairement à une idée largement répandue, la dimension territoriale n'est pas réellement déterminante. Seulement 19,6 % des supporters soutiennent l'équipe de l'élite la plus proche de chez eux. Bien entendu, ces moyennes masquent des disparités très fortes entre les clubs. Le Standard, les deux formations de Bruges, le Beerschot, Malines et le Lierse sont des clubs qui peuvent compter sur une forte tradition de supporterisme. C'est bien leurs exploits sportifs, passés ou présents, et leur place dans la mémoire collective du football belge qui leur permet de drainer chaque week-end des milliers de fidèles. Pour Gand, et à degré moindre pour le Lierse aussi, c'est l'ancrage géographique qui joue un rôle déterminant. On supporte Gand car on est de la ville ou des alentours. Les fans qui supportent Anderlecht le font aussi et surtout pour des raisons sportives, plus particulièrement pour le niveau de jeu proposé et les succès du club. Enfin, à Genk, les supporters, ou plutôt spectateurs, s'inscrivent plus dans une démarche mercantile. Cela ne signifie pas l'absence de fans s'identifiant au club mais le dernier champion de Belgique attire un public plus intéressé par le " football-spectacle ". Alors que la qualité des infrastructures n'a d'importance que pour 7,9 % de supporters de football en Belgique, ce taux monte à plus de 22 % chez les supporters de Genk. La Cristal Arena joue donc un rôle non négligeable dans l'attractivité du club. De même, si la tradition familiale (35,4 %), la proximité géographique (35 %) jouent aussi, c'est l'évènement foot global qui fait adhérer les supporters et leur intérêt pour les grandes compétitions. Etre supporter d'un club de foot de D1 n'empêche pas de manifester de la sympathie pour d'autres équipes de l'élite. Les résultats de l'enquête font ressortir que le club qui est le plus aimé par les supporters de ses concurrents est le Club Bruges, suivi par le Cercle, Malines et le Standard. Ceux qui attirent le moins de sympathie sont le Lierse, Courtrai, Lokeren et Zulte Waregem. A l'inverse, des antipathies peuvent se manifester. Outre les trois grands, qui sont autant appréciés que mal-aimés, le Beerschot, Gand et le Lierse sont particulièrement détestés par les supporters en Belgique. Ces sentiments à l'égard des différents clubs s'expliquent surtout par l'image que se renvoient leurs supporters. Pour 62,9 % des passionnés de football, c'est l'arrogance qu'ils croient percevoir dans l'attitude des autres supporters qui expliquent leur haine du club. Le comportement des joueurs est aussi très important puisque 48,3 % des fans détestent une équipe pour son effectif. Enfin, le fait que deux clubs soient des concurrents directs jouent énormément sur les représentations réciproques des supporters (34,8 %) tout comme la tradition (31 %). Cela permet de rendre compte de certaines alliances ou, au contraire, de " haines viscérales ". La plupart des supporters des clubs de second rang détestent en règle générale Anderlecht, le Standard et le Club Bruges. Ils apprécient en revanche le Cercle, Westerlo, Malines. Les supporters de Gand détestent le club voisin du Club Bruges (pour 66,7 % d'entre eux) et, à un degré nettement moindre, Anderlecht (6,1 %) et le Standard (3 %). A Genk, on déteste surtout les Wallons du Standard (34,6 %) mais aussi Anderlecht (23,9 %) et ensuite le Club Bruges. En revanche, on apprécie les autres clubs flamands comme Westerlo, Malines ou le Cercle. Les supporters du Standard détestent quant à eux surtout Anderlecht (66,3 %) et un peu Genk (plus de 5 %) mais ils apprécient beaucoup Malines et Mons. Enfin, il faut souligner que le club le plus détesté des supporters du Lierse est Malines et inversement. Cette haine s'explique par la faible distance entre ces deux villes. L'ensemble des supporters du pays suivent plusieurs compétitions, qu'elles soient nationales ou internationales. La plus populaire est la Jupiler League. Plus de 95 % d'entre eux s'intéressent à la compétition. Mieux, il s'agit là de la compétition qui les passionne le plus (50 %). Pouvant s'expliquer par la réussite des clubs belges en Europa League, cette compétition est particulièrement appréciée (plus de 82 %) tout comme la Champions League (83,2 %). Viennent ensuite la Coupe de Belgique et autres championnats de divisions inférieures. La Coupe de Belgique est d'ailleurs la compétition qui passionne le moins les supporters (71 %) parmi celles qui regroupent les équipes de l'élite. Le désintérêt des supporters pour cette compétition est à rechercher dans le faible rôle qu'elle a joué dans la promotion du football. En effet, dans un certain nombre de pays, comme en Angleterre ou en France, c'est avant tout cette compétition qui a permis au ballon rond d'atteindre une hégémonie culturelle, c'est-à-dire de s'imposer comme le sport le plus populaire au dépend d'autres disciplines qui lui faisaient encore concurrence comme le rugby. Rien de tout cela en Belgique. Comme en Allemagne ou aux Pays-Bas, c'est bien le championnat qui a contribué à faire du ballon rond le sport national par excellence. Suivre la Jupiler League ne signifie pas pour autant que les supporters adhèrent à la formule actuelle des play-offs. Comme l'avait déjà souligné d'autres enquêtes, ce système ne convient qu'à une toute petite minorité de supporters (7 %). Seuls les supporters des clubs de Gand et de Genk y sont relativement favorables, avec respectivement 19,2 % et 12,1 %, en raison notamment de l'avantage que peuvent en tirer leur club respectif. En effet, avec une telle formule, ces deux équipes peuvent rivaliser avec les trois grands. Plus de 40 % des supporters préfèrent la formule qui s'applique dans la plupart des championnats et qui est de tradition en Europe : un championnat à 18 clubs. Viennent ensuite le championnat à 16 clubs et le championnat de Beneligue. Les francophones sont plus favorables au premier alors que les néerlandophones préfèrent que leur équipe affronte les meilleures équipes bataves. L'idée d'une Beneligue est, après le championnat à 18 clubs, la formule la plus appréciée par les supporters des équipes flamandes du haut de tableau, comme Gand, Genk, le Club Bruges ainsi qu'Anderlecht. Les supporters des Mauves sont d'ailleurs presque autant convaincus par la Beneligue (28,3 %) que par le championnat à 18 clubs (32 %). Autre élément qui ressort de l'étude : la connaissance qu'ont les supporters du monde du foot. Tout d'abord, les réponses données quant aux salaires moyens des joueurs démontrent que les passionnés ont une idée globalement assez juste des réalités socio-économiques du football belge. Ils ne sont que 7,3 % en Belgique à penser que le salaire moyen est de plus de 20 000 euros. Ce qui n'empêche pas les supporters de penser, à une courte majorité, que les salaires des footballeurs sont trop élevés, partageant ainsi une opinion largement répandue en Europe. Idée particulièrement renforcée par la crise économique que traverse le Vieux Continent depuis plusieurs années. Ensuite, les supporters ont incontestablement une appréciation assez juste du niveau sportif du football européen. Que ce soit en raison du nombre de joueurs belges évoluant à l'étranger ou par simple passion du football, les supporters suivent les grands championnats nationaux du football européen. Ils s'intéressent avant tout au championnat anglais (78,9 %), espagnol (63,4 %), allemand (55,2 %), néerlandais (52,6 %) puis français (38,6 %) et italien (35 %). Cet intérêt traduit, selon nous, leur bonne connaissance footballistique. Peu s'intéressent par exemple au championnat de Serie A, ce qui peut paraître étonnant lorsque l'on connaît la réputation de ce championnat auprès des fans de football ailleurs en Europe ou l'importance de l'immigration italienne dans le pays. Le championnat italien a perdu de son lustre d'antan. Avant 2000, il était sans aucun doute le championnat le plus relevé d'Europe avant que le niveau technique et son incapacité à retenir ou attirer des grands joueurs n'en fassent une compétition sur le déclin. Enfin, cette connaissance footballistique s'observe également dans le soutien à des clubs étrangers. En effet, 66,6 % des supporters apprécient une équipe d'un championnat étranger. Plus de la moitié des suffrages vont au FC Barcelone en raison du niveau du jeu et des succès remportés par le club. Les intérêts et représentations des néerlandophones et francophones convergent sur plusieurs points : même intérêt pour les meilleurs championnats étrangers, la Jupiler League et les Coupes d'Europe ; même importance du poids des traditions dans leur engagement à soutenir un club. A cela il faut ajouter un intérêt commun pour les Diables Rouges qui parviennent encore à fédérer les deux communautés. Seuls 9,8 % des supporters ne suivent pas l'équipe nationale alors que 54,5 % d'entre eux se sont rendus au moins une fois à une rencontre internationale. Cet intérêt est lié à l'image positive qu'est en train de bâtir la bande à Leekens. Ce soutien à l'équipe nationale pousse d'ailleurs la logique à ne pas soutenir une autre équipe nationale. En effet, ils ne sont que 34 % à suivre un autre onze national. On note un certain nombre de différences entre les supporters francophones et néerlandophones. Tout d'abord, leurs affinités linguistiques les conduisent à s'intéresser à des championnats étrangers différents. Les premiers sont plus enclins à suivre la Ligue 1 (54 %) alors qu'ils ne sont que 32 % de néerlandophones à le faire. A l'inverse, la Eredivisie attire près de 67 % de fans au nord du pays contre 22 % seulement au sud. Globalement, les néerlandophones sont plus assidus aux compétitions nationales et internationales de clubs que ne le sont les francophones. Cela est lié à une différence fondamentale entre les deux communautés : elles n'ont pas le même rapport à la pratique du supporterisme. Tous s'engagent majoritairement pour des raisons de traditions, familiales ou amicales, mais cela est un peu moins marqué chez les néerlandophones (41 %) que chez les francophones (49 %). Les premiers sont plus en phase avec l'évolution qu'a connue le football au cours des 30 dernières années, c'est-à-dire l'intégration croissante des logiques du marché. Autrement dit, ils considèrent plus le football comme un spectacle. Tout d'abord, pour 26 % d'entre eux (contre 9,1 % pour les francophones), c'est plus l'événement football global qui les intéresse que le soutien inconditionnel à une équipe. De plus, 12,2 % d'entre eux (contre 4,7 % chez leurs homologues francophones) considèrent qu'il est important " d'en avoir pour son argent ", autrement dit d'avoir un spectacle de qualité en contrepartie de l'argent dépensé dans la consommation d'un match de football, que ce soit au stade ou à la télévision. Toujours dans cette perspective, ils sont plus pragmatiques dans le choix de leur équipe puisque 22 % (contre 13 % chez les francophones) soutiennent le club le plus proche de chez eux. Les supporters francophones semblent jouer davantage sur l'affectivité et sont plus proches du football de la " Belgique de Papa ". Enfin, on pourrait peut-être aller plus loin en se demandant si, finalement, supporters néerlandophones et francophones ne vivent pas dans des mondes qui s'ignorent footballistiquement. Quand ils ne sont pas supporters du Standard ou d'Anderlecht, les passionnées de football francophones supportent Mons. De leur côté, les supporters néerlandophones, outre Bruges et Anderlecht, manifestent de la sympathie uniquement pour des clubs installés en Flandres, dont dans l'ordre de préférence : Genk, le Beerschot, Gand, Malines, le Lierse, le Cercle, Zulte Waregem, Lokeren, Courtai, Louvain, Saint-Trond et Westerlo. De même, lorsqu'ils expriment une certaine " antipathie " à l'endroit d'autres clubs, cela se fait dans le cadre communautaire. Deux exceptions demeurent : les supporters de Genk et du Standard qui se vouent une haine réciproque (depuis l'affaire Defour) et l'intérêt que portent certains francophones au Cercle et surtout au FC Malines. PAR XAVIER BREUIL, THOMAS BRICMONT ET JEAN-MICHEL DE WAELE - PHOTOS: IMAGEGLOBE