Tessa Wullaert n'a encore que 26 ans mais on dirait que ça fait une éternité qu'elle joue au football. Avec ses 42 buts en 86 matches, elle est la meilleure marqueuse de tous les temps en équipe nationale belge. Depuis le début de l'année dernière, elle est également capitaine des Red Flames, qui ont terminé l'année 2019 à la 17e place du ranking FIFA, leur meilleur classement jusqu'ici.

La saison dernière, elle a remporté la Continental Cup (Coupe de la ligue) et la Coupe d'Angleterre avec Manchester City mais, malgré 15 victoires en 18 matches, elle a dû laisser filer le titre à Arsenal. Elle est à nouveau la candidate numéro un à sa propre succession au titre de Soulier d'Or.

Autant dire que tout va bien pour la Flandrienne, qui a même fait l'objet d'une question dans un célèbre quiz télévisuel flamand. " Les candidats ne savaient cependant pas que je jouais à Manchester City ", nuance-t-elle avec le sourire.

L'été dernier, vous étiez présente à Tomorrowland et vous avez même joué les DJ. Les gens vous ont-ils reconnue ?

Tessa Wullaert : L'ex-analyste vidéo des Red Flames est DJ et il avait un set à Tomorroland alors, il nous avait invitées. On m'a demandé de poser pour quelques photos, c'est chouette de voir que les gens nous connaissent et savent ce qu'on fait. Mais je n'aime pas trop faire ça en public. Avant, j'avais déjà le trac rien que quand je devais faire une élocution en classe. Sur un terrain de football, par contre, peu importe le nombre de spectateurs qu'il y a dans le stade car je fais quelque chose que je maîtrise.

J'ai été surprise par les chiffres de la Coupe du monde. " Tessa Wullaert

Si vous avez pu assister à Tomorroland, c'est aussi parce que les Red Flames ne s'étaient pas qualifiées pour la Coupe du monde en France. Vous avez igéré cette déception ?

Wullaert : Je n'ai suivi la Coupe du monde que d'un oeil car j'étais en vacances. Pour le football féminin belge, c'était une occasion manquée car cette discipline est en pleine évolution mais seulement dans les pays qui participent à un tel événement. La progression des Red Flames a marqué un temps d'arrêt. Heureusement, la fédération continue à nous soutenir et elle a lancé de nouveaux projets. On nous écoute aussi. J'ai ainsi demandé à ce qu'un cuisinier puisse nous accompagner en Lituanie et en Roumanie. En novembre 2018, après la grosse déception engendrée par l'élimination, nous nous sommes rendues en stage et nous avons réfléchi aux objectifs à atteindre l'année suivante. Nous avons fait beaucoup mieux et je constate que l'équipe a évolué.

" Nous sommes trop respectueuses des bonnes équipes "

Vous avez disputé quatorze rencontres en 2019 et vous n'en avez perdu qu'une seule : un match amical face aux États-Unis, les futures championnes du monde, en avril.

Wullaert : Oui mais c'était une lourde défaite : 6-0 (elle sourit). Nous aurions également pu faire mieux qu'une troisième place à la Cyprus Cup, en mars. Ce que nous retenons, c'est que nous jouons souvent bien contre des adversaires plus faibles mais que nous sommes trop respectueuses des bonnes équipes. Nous devons jouer notre jeu car nous pouvons le faire. Nous marquons facilement face aux petites équipes, c'est la preuve que nous sommes créatives et efficaces.

La Coupe du monde a battu des records en matière de (télé)spectateurs. La FIFA a-t-elle raison de dire que le football féminin est un business en plein boum ?

Wullaert : La Coupe du monde a eu lieu en France, dans un pays qui investit beaucoup dans le football féminin. En Angleterre, on prépare déjà l'EURO 2021. Dernièrement, il y avait plus de 80.000 personnes à Wembley pour un match amical de l'équipe nationale féminine face à l'Allemagne. Ça promet. On sentait déjà que le football féminin intéressait davantage de monde mais j'ai tout de même été surprise par les chiffres de la Coupe du monde.

Les jeunes Kassandra Missipo, Tine De Caigny et Davinia Vanmechelen doivent déterminer l'avenir des Flames. Vous constatez qu'elles ont été formées autrement que l'ancienne génération ?

Wullaert : Elles jouent avec les Flames depuis l'âge de 17 ou 18 ans, on ne peut donc pas parler de nouvelle levée. N'oublions pas que nous allons bientôt perdre une génération, je me réjouis de voir qui va arriver. En U17 ou en U16, il est difficile de dire qui va percer car il y a encore beaucoup de déchet dans le football féminin. Beaucoup de filles arrêtent à 18 ans car elles doivent opter entre les études et une carrière dans le monde du football, ce qui n'est pas évident.

" Chapeau aux Flames qui jouent à l'étranger pour trois fois rien "

Depuis le retrait d'Aline Zeler, c'est vous qui portez le brassard en équipe nationale. C'est donc vous qui négociez les primes ?

Wullaert : C'est le conseil des joueuses mais je suis une des rares à oser aborder le sujet ouvertement et à montrer les dents lors des négociations. Là aussi, nous avons progressé mais vous ne m'entendrez jamais dire que nous devons gagner autant que les hommes. Selon moi, ça n'arrivera jamais.

C'est un sujet dont on a beaucoup parlé l'année dernière. La star norvégienne Ada Hegerberg a refusé de prendre part à la Coupe du monde et, dans chacune de ses interviews, l'Américaine Megan Rapinoe a souligné l'importance de l'equal pay.

Wullaert : Je n'ai pas compris comment Hegerberg avait pu faire une croix sur la Coupe du monde pour cette raison. Nous jouons encore par passion et ça doit être un des atouts du football féminin. Si on ne joue plus que pour l'argent, on perd cette force. Hegerberg devait être présente à la Coupe du monde, se confronter à ses capacités. Elle brille à Lyon mais cette équipe survole le championnat de France, elle n'a que le PSG pour rivale. J'aimerais voir ce qu'elle vaut exactement dans un autre contexte. En tout cas, je ne mettrai jamais un terme à ma carrière chez les Flames pour des raisons financières. Entre nous, on parle rarement d' equal pay et ça ne m'intéresse pas. Bien sûr, nous méritons d'être payées correctement car nous devons souvent combiner le football avec les études et nous sommes obligées de nous expatrier pour pouvoir vivre du football.

© BELGAIMAGE - JASPER JACOBS

Certaines de vos équipières chez les Flames jouent à l'étranger mais ont du mal à nouer les deux bouts. Et vous ?

Wullaert : En Europe, il n'y a que quelques clubs qui payent bien. En Angleterre, la plupart des joueuses ont un statut de professionnelles mais elles gagnent souvent le minimum : 800 euros par mois. Chapeau aux Flames qui vont à l'étranger pour pas grand-chose : je ne le ferais pas. Je n'abandonnerais pas tout ce que j'ai en Belgique pour avoir des difficultés à finir le mois. Mais je paye le prix sur le plan social : ma vie tient dans une valise.

" L'avantage de jouer à City ? Les tickets pour assister aux matches des hommes "

Vous avez joué trois ans à Wolfsburg et ça fait un an et demi que vous êtes à Manchester City. Vous avez déjà dit à plusieurs reprises que la vie à l'étranger vous pesait.

Wullaert : Surtout en raison des nombreux voyages. Nous avons très peu de temps libre car nous sommes souvent dans le car ou au vert. Après cinq ans à l'étranger, ça commence à peser. Que j'habite à Wolfsburg ou à Manchester m'importe peu car je sors peu. Il y a plus de choses à faire à Manchester qu'à Wolfsburg mais la ville est aussi plus grise et plus dangereuse. En septembre, à quelques jours du derby contre Manchester United, j'ai eu la visite de cambrioleurs. Je n'ai eu que quelques jours pour tout régler moi-même. Le slogan de Manchester City a beau être One team, one passion, il y a encore beaucoup de différences entre les hommes et nous. Parfois simplement au niveau de l'organisation, des choses qu'on pourrait régler facilement. Un exemple : quand nous allons à Londres, nous faisons six heures de car avant le match et six heures après. Pourquoi ne pas y aller en train ou en avion comme les hommes ? Nous perdons beaucoup de temps et nous manquons parfois de fraîcheur à des moments importants. C'est pour ça que nous avons été éliminées de façon précoce en Ligue des Champions cette saison. Nous avions dû nous lever à cinq heures du matin pour prendre l'avion pour Madrid et l'Atlético nous a battues 1-0. C'est frustrant.

Kevin De Bruyne sait qui je suis mais je ne peux pas dire que nous sommes en contact. " Tessa Wullaert

Combien de spectateurs assistent à vos matches ?

Wullaert : Ça varie énormément. Lors du derby contre Manchester United, à l'Etihad, il y avait 31.000 personnes mais une semaine plus tard, nous avons joué dans notre petit stade devant 1.500 spectateurs.

Vous croisez souvent l'équipe masculine de City ?

Wullaert : L'an dernier, nous avons eu un repas de Noël en commun. Cette année, c'était chacun de son côté. Nous avons droit à des tickets pour les matches des hommes. J'ai déjà celui pour le match de Ligue des Champions face au Real Madrid (elle rit). Mais pour le reste, on les voit peu. Parfois, nous passons à côté de leur terrain d'entraînement mais jamais à la veille d'un match. Kevin De Bruyne sait qui je suis mais je ne peux pas dire que nous sommes en contact.

" Comme l'équipe masculine de City, on tente de reconstruire de l'arrière "

L'équipe féminine applique-t-elle les principes de jeu de Pep Guardiola ?

Wullaert : Nous tentons effectivement de reconstruire de l'arrière. C'est plus amusant qu'en Allemagne, où on pratiquait surtout par longs ballons. On nous montre parfois des images de l'équipe masculine pour nous apprendre à presser ou à se dégager du pressing. L'autre cheval de bataille, c'est la supériorité numérique. J'ai ainsi appris à décrocher pour former des triangles. J'essaye d'appliquer ces adaptations tactiques chez les Red Flames. Ça permet de produire un plus beau football. Chez les Flames, je participe désormais davantage à la construction. Mes statistiques en souffrent mais les connaisseurs voient que ça tourne mieux. À City, au cours des dernières semaines, nous avons joué en 4-2-2-2. J'étais une des deux attaquantes. Il a fallu un an et demi avant que je ne puisse jouer à ma meilleure place.

La plupart des coaches en football féminin sont des hommes. Ça vous dérange ?

Wullaert : Non. Je n'ai connu qu'une femme, en U17. Et Tamara Cassimon , l'adjointe d'Ives Serneels chez les Flames. Je crois qu'un homme qui veut entraîner une équipe féminine doit s'adapter. Serneels a dû apprendre à nous cerner, notamment en expliquant davantage certains choix. Selon moi, les femmes en ont plus besoin que les hommes.

Quel rôle Serneels a-t-il joué dans votre parcours ?

Wullaert : Nous sommes arrivés pratiquement en même temps chez les Flames - j'avais à peine 17 ans - et il m'a directement fait confiance. Moi aussi : quand j'ai des problèmes en club ou si j'hésite au moment d'un transfert, je lui demande conseil. Il s'investit beaucoup dans le développement du football féminin belge. Il y va pas à pas, on ne peut pas instaurer le professionnalisme du jour au lendemain. Nous avons le devoir de pratiquer un football attractif avec les Flames, ce qui nous permet de construire. Mon rêve serait d'être un jour professionnelle dans un club belge.

Tessa Wullaert : " La BeNeLeague pourraît être une option intéressante. ", BELGAIMAGE - JASPER JACOBS
Tessa Wullaert : " La BeNeLeague pourraît être une option intéressante. " © BELGAIMAGE - JASPER JACOBS

" Pour une jeune Belge, il est difficile de progresser en Belgique "

C'est paradoxal : notre équipe nationale n'a jamais été aussi bien classée mais le championnat ne compte que six clubs qui ne sont pas professionnels.

Wullaert : Pour une jeune Belge, il est difficile de progresser en restant en D1 belge. On joue quatre fois contre chaque équipe et certains clubs, comme Anderlecht, ne s'entraînent que trois ou quatre fois par semaine. Quand on a vraiment de l'ambition, on veut se mesurer à ses limites et jouer au football chaque jour. Pour le moment, ce n'est possible qu'à l'étranger.

Le salut pourrait passer par le retour de la BeNeLeague. Les hommes y pensent. Et vous, vous y êtes favorable ?

Wullaert : C'est un sujet intéressant. Ça amènerait davantage de concurrence, de variété. Mais aussi une meilleure organisation. Pour beaucoup d'équipes féminines, les déplacements n'étaient pas évidents. Deux clubs ont fait faillite. Les hommes n'ont pas ce genre de problèmes. Pour eux, je ne vois que des avantages. Au Standard, nous avions peu de raisons de nous plaindre parce que Roland Duchâtelet, le président de l'époque, mettait beaucoup d'énergie et d'argent dans le football féminin. Il a par exemple fait en sorte que nous puissions jouer le match pour le titre face à Twente à Sclessin.

Je ne mettrai jamais un terme à ma carrière chez les Flames pour des raisons financières. " Tessa Wullaert

À l'âge de 22 ans, après avoir obtenu votre diplôme en tourisme, vous êtes passée du Standard à Wolfsburg, un grand club européen. Un choix difficile ?

Wullaert : Non. En stage, j'avais eu l'occasion de voir combien il était difficile de combiner le football avec le travail. Je ne voulais pas d'une telle vie. De plus, en Belgique, j'avais déjà tout gagné. Passer à Wolfsburg n'a cependant pas été facile. Physiquement, j'étais en retard sur les Allemandes. J'avais inscrit beaucoup de buts pour le compte du Standard et en préparation, avec Wolfsburg, j'ai aussi marqué très rapidement. Je me suis dit que tout se passait comme sur des roulettes, que j'avais ma place. Mais l'entraîneur m'a dit que je devais jouer différemment, en une ou deux touches de balle. De plus, ils ont transféré une autre attaquante, qui coûtait cher. Le plus facile, c'était de me mettre sur le banc. Je n'avais jamais connu cela et je me suis mise à douter. Je me demandais si j'étais suffisamment forte. Les Allemands ont tenté de faire de moi une autre joueuse. Sur ce plan, je me sens nettement mieux à Manchester City.

" Je suis prête pour un nouveau défi. Peut-être en Espagne ? "

Vous êtes du genre à demander des explications au coach ?

Wullaert : Pas vraiment. Quand je demandais à l'entraîneur pourquoi je ne jouais pas, il me répondait aussi sec : Pourquoi jouerais-tu ? Ce que j'ai appris à Wolfsburg, c'est qu'une équipière peut aussi être une concurrente. Et que quand on est sur le banc, on est toute seule et on doit s'en sortir toute seule, sans parents ni amis dans les environs. Ça m'a rendue plus forte.

Vous vous êtes demandée si tout ça valait bien la peine ?

Wullaert : Oh oui. Avant, j'étais souvent partie et je n'accordais pas tellement d'importance à la famille mais maintenant, c'est le contraire. En vieillissant, on comprend mieux ce dont on a besoin.

Vous arrivez en fin de contrat à Manchester City. Vous savez déjà où vous jouerez par la suite ?

Wullaert : J'ai eu deux offres pour le mercato de janvier mais City a refusé. Je suis prête pour un nouveau défi, peut-être en Espagne. Puis je terminerai ma carrière en Chine. J'espère aussi que cette année sera celle de la qualification des Flames pour l'EURO 2021.

Tessa Wullaert : " J'ai toujours été fidèle à Adidas. ", BELGAIMAGE - JASPER JACOBS
Tessa Wullaert : " J'ai toujours été fidèle à Adidas. " © BELGAIMAGE - JASPER JACOBS

Une pub avec Dele Alli et Ter Stegen

En mars 2019, Tessa Wullaert a conclu un contrat de sponsoring avec Adidas, dont elle est la première représentante en Belgique. Un pas important pour la croissance du football féminin belge. " Je joue en Adidas depuis 19 ans, à l'époque où j'étais encore au Standard et où mon agent, Gunter Thiebaut, m'avait offert une paire de chaussures ", rigole Wullaert. " Je suis toujours restée fidèle à la marque et nous avons enfin obtenu un contrat. Je suis fière d'être la première joueuse belge à pouvoir signer un tel contrat. Ça m'oblige à participer à quelques séances photos ou à faire un peu de représentation. Dernièrement, avec Dele Alli et Marc-André ter Stegen, nous avons fait des petites vidéos pour les nouvelles Predator. Adidas me verse une somme mensuelle que je considère comme une assurance-vie. C'est maintenant que je dois mettre de côté, en augmentant ma visibilité. De plus, il est intéressant de découvrir l'aspect business du sport. Notamment l'influence du nombre d'abonnés sur Instagram. "

Tessa Wullaert n'a encore que 26 ans mais on dirait que ça fait une éternité qu'elle joue au football. Avec ses 42 buts en 86 matches, elle est la meilleure marqueuse de tous les temps en équipe nationale belge. Depuis le début de l'année dernière, elle est également capitaine des Red Flames, qui ont terminé l'année 2019 à la 17e place du ranking FIFA, leur meilleur classement jusqu'ici. La saison dernière, elle a remporté la Continental Cup (Coupe de la ligue) et la Coupe d'Angleterre avec Manchester City mais, malgré 15 victoires en 18 matches, elle a dû laisser filer le titre à Arsenal. Elle est à nouveau la candidate numéro un à sa propre succession au titre de Soulier d'Or. Autant dire que tout va bien pour la Flandrienne, qui a même fait l'objet d'une question dans un célèbre quiz télévisuel flamand. " Les candidats ne savaient cependant pas que je jouais à Manchester City ", nuance-t-elle avec le sourire. L'été dernier, vous étiez présente à Tomorrowland et vous avez même joué les DJ. Les gens vous ont-ils reconnue ? Tessa Wullaert : L'ex-analyste vidéo des Red Flames est DJ et il avait un set à Tomorroland alors, il nous avait invitées. On m'a demandé de poser pour quelques photos, c'est chouette de voir que les gens nous connaissent et savent ce qu'on fait. Mais je n'aime pas trop faire ça en public. Avant, j'avais déjà le trac rien que quand je devais faire une élocution en classe. Sur un terrain de football, par contre, peu importe le nombre de spectateurs qu'il y a dans le stade car je fais quelque chose que je maîtrise. Si vous avez pu assister à Tomorroland, c'est aussi parce que les Red Flames ne s'étaient pas qualifiées pour la Coupe du monde en France. Vous avez igéré cette déception ? Wullaert : Je n'ai suivi la Coupe du monde que d'un oeil car j'étais en vacances. Pour le football féminin belge, c'était une occasion manquée car cette discipline est en pleine évolution mais seulement dans les pays qui participent à un tel événement. La progression des Red Flames a marqué un temps d'arrêt. Heureusement, la fédération continue à nous soutenir et elle a lancé de nouveaux projets. On nous écoute aussi. J'ai ainsi demandé à ce qu'un cuisinier puisse nous accompagner en Lituanie et en Roumanie. En novembre 2018, après la grosse déception engendrée par l'élimination, nous nous sommes rendues en stage et nous avons réfléchi aux objectifs à atteindre l'année suivante. Nous avons fait beaucoup mieux et je constate que l'équipe a évolué. Vous avez disputé quatorze rencontres en 2019 et vous n'en avez perdu qu'une seule : un match amical face aux États-Unis, les futures championnes du monde, en avril. Wullaert : Oui mais c'était une lourde défaite : 6-0 (elle sourit). Nous aurions également pu faire mieux qu'une troisième place à la Cyprus Cup, en mars. Ce que nous retenons, c'est que nous jouons souvent bien contre des adversaires plus faibles mais que nous sommes trop respectueuses des bonnes équipes. Nous devons jouer notre jeu car nous pouvons le faire. Nous marquons facilement face aux petites équipes, c'est la preuve que nous sommes créatives et efficaces. La Coupe du monde a battu des records en matière de (télé)spectateurs. La FIFA a-t-elle raison de dire que le football féminin est un business en plein boum ? Wullaert : La Coupe du monde a eu lieu en France, dans un pays qui investit beaucoup dans le football féminin. En Angleterre, on prépare déjà l'EURO 2021. Dernièrement, il y avait plus de 80.000 personnes à Wembley pour un match amical de l'équipe nationale féminine face à l'Allemagne. Ça promet. On sentait déjà que le football féminin intéressait davantage de monde mais j'ai tout de même été surprise par les chiffres de la Coupe du monde. Les jeunes Kassandra Missipo, Tine De Caigny et Davinia Vanmechelen doivent déterminer l'avenir des Flames. Vous constatez qu'elles ont été formées autrement que l'ancienne génération ? Wullaert : Elles jouent avec les Flames depuis l'âge de 17 ou 18 ans, on ne peut donc pas parler de nouvelle levée. N'oublions pas que nous allons bientôt perdre une génération, je me réjouis de voir qui va arriver. En U17 ou en U16, il est difficile de dire qui va percer car il y a encore beaucoup de déchet dans le football féminin. Beaucoup de filles arrêtent à 18 ans car elles doivent opter entre les études et une carrière dans le monde du football, ce qui n'est pas évident. Depuis le retrait d'Aline Zeler, c'est vous qui portez le brassard en équipe nationale. C'est donc vous qui négociez les primes ? Wullaert : C'est le conseil des joueuses mais je suis une des rares à oser aborder le sujet ouvertement et à montrer les dents lors des négociations. Là aussi, nous avons progressé mais vous ne m'entendrez jamais dire que nous devons gagner autant que les hommes. Selon moi, ça n'arrivera jamais. C'est un sujet dont on a beaucoup parlé l'année dernière. La star norvégienne Ada Hegerberg a refusé de prendre part à la Coupe du monde et, dans chacune de ses interviews, l'Américaine Megan Rapinoe a souligné l'importance de l'equal pay. Wullaert : Je n'ai pas compris comment Hegerberg avait pu faire une croix sur la Coupe du monde pour cette raison. Nous jouons encore par passion et ça doit être un des atouts du football féminin. Si on ne joue plus que pour l'argent, on perd cette force. Hegerberg devait être présente à la Coupe du monde, se confronter à ses capacités. Elle brille à Lyon mais cette équipe survole le championnat de France, elle n'a que le PSG pour rivale. J'aimerais voir ce qu'elle vaut exactement dans un autre contexte. En tout cas, je ne mettrai jamais un terme à ma carrière chez les Flames pour des raisons financières. Entre nous, on parle rarement d' equal pay et ça ne m'intéresse pas. Bien sûr, nous méritons d'être payées correctement car nous devons souvent combiner le football avec les études et nous sommes obligées de nous expatrier pour pouvoir vivre du football. Certaines de vos équipières chez les Flames jouent à l'étranger mais ont du mal à nouer les deux bouts. Et vous ? Wullaert : En Europe, il n'y a que quelques clubs qui payent bien. En Angleterre, la plupart des joueuses ont un statut de professionnelles mais elles gagnent souvent le minimum : 800 euros par mois. Chapeau aux Flames qui vont à l'étranger pour pas grand-chose : je ne le ferais pas. Je n'abandonnerais pas tout ce que j'ai en Belgique pour avoir des difficultés à finir le mois. Mais je paye le prix sur le plan social : ma vie tient dans une valise. Vous avez joué trois ans à Wolfsburg et ça fait un an et demi que vous êtes à Manchester City. Vous avez déjà dit à plusieurs reprises que la vie à l'étranger vous pesait. Wullaert : Surtout en raison des nombreux voyages. Nous avons très peu de temps libre car nous sommes souvent dans le car ou au vert. Après cinq ans à l'étranger, ça commence à peser. Que j'habite à Wolfsburg ou à Manchester m'importe peu car je sors peu. Il y a plus de choses à faire à Manchester qu'à Wolfsburg mais la ville est aussi plus grise et plus dangereuse. En septembre, à quelques jours du derby contre Manchester United, j'ai eu la visite de cambrioleurs. Je n'ai eu que quelques jours pour tout régler moi-même. Le slogan de Manchester City a beau être One team, one passion, il y a encore beaucoup de différences entre les hommes et nous. Parfois simplement au niveau de l'organisation, des choses qu'on pourrait régler facilement. Un exemple : quand nous allons à Londres, nous faisons six heures de car avant le match et six heures après. Pourquoi ne pas y aller en train ou en avion comme les hommes ? Nous perdons beaucoup de temps et nous manquons parfois de fraîcheur à des moments importants. C'est pour ça que nous avons été éliminées de façon précoce en Ligue des Champions cette saison. Nous avions dû nous lever à cinq heures du matin pour prendre l'avion pour Madrid et l'Atlético nous a battues 1-0. C'est frustrant. Combien de spectateurs assistent à vos matches ? Wullaert : Ça varie énormément. Lors du derby contre Manchester United, à l'Etihad, il y avait 31.000 personnes mais une semaine plus tard, nous avons joué dans notre petit stade devant 1.500 spectateurs. Vous croisez souvent l'équipe masculine de City ? Wullaert : L'an dernier, nous avons eu un repas de Noël en commun. Cette année, c'était chacun de son côté. Nous avons droit à des tickets pour les matches des hommes. J'ai déjà celui pour le match de Ligue des Champions face au Real Madrid (elle rit). Mais pour le reste, on les voit peu. Parfois, nous passons à côté de leur terrain d'entraînement mais jamais à la veille d'un match. Kevin De Bruyne sait qui je suis mais je ne peux pas dire que nous sommes en contact. L'équipe féminine applique-t-elle les principes de jeu de Pep Guardiola ? Wullaert : Nous tentons effectivement de reconstruire de l'arrière. C'est plus amusant qu'en Allemagne, où on pratiquait surtout par longs ballons. On nous montre parfois des images de l'équipe masculine pour nous apprendre à presser ou à se dégager du pressing. L'autre cheval de bataille, c'est la supériorité numérique. J'ai ainsi appris à décrocher pour former des triangles. J'essaye d'appliquer ces adaptations tactiques chez les Red Flames. Ça permet de produire un plus beau football. Chez les Flames, je participe désormais davantage à la construction. Mes statistiques en souffrent mais les connaisseurs voient que ça tourne mieux. À City, au cours des dernières semaines, nous avons joué en 4-2-2-2. J'étais une des deux attaquantes. Il a fallu un an et demi avant que je ne puisse jouer à ma meilleure place. La plupart des coaches en football féminin sont des hommes. Ça vous dérange ? Wullaert : Non. Je n'ai connu qu'une femme, en U17. Et Tamara Cassimon , l'adjointe d'Ives Serneels chez les Flames. Je crois qu'un homme qui veut entraîner une équipe féminine doit s'adapter. Serneels a dû apprendre à nous cerner, notamment en expliquant davantage certains choix. Selon moi, les femmes en ont plus besoin que les hommes. Quel rôle Serneels a-t-il joué dans votre parcours ? Wullaert : Nous sommes arrivés pratiquement en même temps chez les Flames - j'avais à peine 17 ans - et il m'a directement fait confiance. Moi aussi : quand j'ai des problèmes en club ou si j'hésite au moment d'un transfert, je lui demande conseil. Il s'investit beaucoup dans le développement du football féminin belge. Il y va pas à pas, on ne peut pas instaurer le professionnalisme du jour au lendemain. Nous avons le devoir de pratiquer un football attractif avec les Flames, ce qui nous permet de construire. Mon rêve serait d'être un jour professionnelle dans un club belge. C'est paradoxal : notre équipe nationale n'a jamais été aussi bien classée mais le championnat ne compte que six clubs qui ne sont pas professionnels. Wullaert : Pour une jeune Belge, il est difficile de progresser en restant en D1 belge. On joue quatre fois contre chaque équipe et certains clubs, comme Anderlecht, ne s'entraînent que trois ou quatre fois par semaine. Quand on a vraiment de l'ambition, on veut se mesurer à ses limites et jouer au football chaque jour. Pour le moment, ce n'est possible qu'à l'étranger. Le salut pourrait passer par le retour de la BeNeLeague. Les hommes y pensent. Et vous, vous y êtes favorable ? Wullaert : C'est un sujet intéressant. Ça amènerait davantage de concurrence, de variété. Mais aussi une meilleure organisation. Pour beaucoup d'équipes féminines, les déplacements n'étaient pas évidents. Deux clubs ont fait faillite. Les hommes n'ont pas ce genre de problèmes. Pour eux, je ne vois que des avantages. Au Standard, nous avions peu de raisons de nous plaindre parce que Roland Duchâtelet, le président de l'époque, mettait beaucoup d'énergie et d'argent dans le football féminin. Il a par exemple fait en sorte que nous puissions jouer le match pour le titre face à Twente à Sclessin. À l'âge de 22 ans, après avoir obtenu votre diplôme en tourisme, vous êtes passée du Standard à Wolfsburg, un grand club européen. Un choix difficile ? Wullaert : Non. En stage, j'avais eu l'occasion de voir combien il était difficile de combiner le football avec le travail. Je ne voulais pas d'une telle vie. De plus, en Belgique, j'avais déjà tout gagné. Passer à Wolfsburg n'a cependant pas été facile. Physiquement, j'étais en retard sur les Allemandes. J'avais inscrit beaucoup de buts pour le compte du Standard et en préparation, avec Wolfsburg, j'ai aussi marqué très rapidement. Je me suis dit que tout se passait comme sur des roulettes, que j'avais ma place. Mais l'entraîneur m'a dit que je devais jouer différemment, en une ou deux touches de balle. De plus, ils ont transféré une autre attaquante, qui coûtait cher. Le plus facile, c'était de me mettre sur le banc. Je n'avais jamais connu cela et je me suis mise à douter. Je me demandais si j'étais suffisamment forte. Les Allemands ont tenté de faire de moi une autre joueuse. Sur ce plan, je me sens nettement mieux à Manchester City. Vous êtes du genre à demander des explications au coach ? Wullaert : Pas vraiment. Quand je demandais à l'entraîneur pourquoi je ne jouais pas, il me répondait aussi sec : Pourquoi jouerais-tu ? Ce que j'ai appris à Wolfsburg, c'est qu'une équipière peut aussi être une concurrente. Et que quand on est sur le banc, on est toute seule et on doit s'en sortir toute seule, sans parents ni amis dans les environs. Ça m'a rendue plus forte. Vous vous êtes demandée si tout ça valait bien la peine ? Wullaert : Oh oui. Avant, j'étais souvent partie et je n'accordais pas tellement d'importance à la famille mais maintenant, c'est le contraire. En vieillissant, on comprend mieux ce dont on a besoin. Vous arrivez en fin de contrat à Manchester City. Vous savez déjà où vous jouerez par la suite ? Wullaert : J'ai eu deux offres pour le mercato de janvier mais City a refusé. Je suis prête pour un nouveau défi, peut-être en Espagne. Puis je terminerai ma carrière en Chine. J'espère aussi que cette année sera celle de la qualification des Flames pour l'EURO 2021.