La finale était vieille de vingt minutes et il n'y avait que les supporters de l'un des deux finalistes à prendre leur pied à San Siro. Derrière nous, dans la tribune de presse, un technicien de la RAI hurla soudain sa frustration: " Ma, questa partita è la negazione del giuoco di calcio" (Ce match est la négation du foot).
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La finale était vieille de vingt minutes et il n'y avait que les supporters de l'un des deux finalistes à prendre leur pied à San Siro. Derrière nous, dans la tribune de presse, un technicien de la RAI hurla soudain sa frustration: " Ma, questa partita è la negazione del giuoco di calcio" (Ce match est la négation du foot). Comme il avait raison, ce censeur inconnu qui exprimait ce que devaient ressentir les millions de téléspectateurs de la finale de la Ligue des Champions 2000-2001. Pourtant, tout le monde avait été prévenu: cette finale serait celle de deux équipes "très solides et très bien organisées", lisez: défensives et ennuyeuses à souhait. Mais évidemment, tout le monde avait voulu tenter le diable, bien que les oracles étaient très négatifs. Une semaine plus tôt, la finale de la Coupe de l'UEFA entre Liverpool et Alavés avait été historiquement spectaculaire: 5-4. Un tel miracle ne pouvait logiquement se reproduire à si peu de temps d'intervalle. Effectivement. En cette vingtième minute, le Bayern avait facilement récupéré le ballon en défense dans sa moitié de terrain. Comme dans l'ancien temps, Effenberg était venu chercher le cuir dans les pieds d'un de ses défenseurs et l'envoyait vers l'autre rectangle. Au moment où le cuir quittait le pied du capitaine bavarois, il y avait sept rouges et un blanc dans la moitié allemande. Quelles étaient les chances du nouveau ballon d'une marque connue d'être utilisable pour un des Bavarois? Nulles. D'où la colère du fonctionnaire de la RAI, entre autres amateurs de football plus inspiré. La veille, dans un restaurant du centre-ville, l'entraîneur Ottmar Hitzfeld avait écarté toute responsabilité de sa part dans ce qui pouvait arriver au stade Meazza: "Sur le terrain, ce sont les joueurs qui devront le faire". Tu parles, Ottmar! Tes joueurs réagissent depuis le début avec un temps de retard sur toutes les actions et c'est de leur faute? Ou bien celle d'un système qui les rend si peu conquérants? Ont-ils seulement un match à gagner dans cette soirée milanaise doucement orageuse? Sur ce qu'ils montrent dans cette première demi-heure, les Bavarois ne méritent même pas de fouler le gazon lombard. Quelques secondes avant le début du match, une énorme banderole avait soudain masqué les étendards de clubs de supporters aux lettrages terriblement germains: "Aujourd'hui est un beau jour pour écrire l'histoire" ( Heute ist ein schöner Tag, um die Geschichte zu schreiben). Le Bayern le voulait, ce rendez-vous avec l'histoire. Cela faisait un quart de siècle que le grand club allemand, rejeté par plus de la moitié du pays, n'avait plus gagné la C1. C'était le temps où l'actuel président Franz Beckenbauer et ses coéquipiers savaient ce que conduire un ballon voulait dire. Les Bavarois des années 70 étaient des Brésiliens par rapport aux joueurs actuels. Ils avaient gagné trois finales de rang: contre l'Atletico Madrid en 1974 puis Leeds et St-Etienne. "C'était une autre époque", avait dit Effenberg la veille. "Aujourd'hui, le football a changé, il est plus rapide, plus physique. Mais on est aussi forts que nos prédécesseurs". Mouais... En tout cas, après quelques minutes de jeu, la profession de foi bavaroise faisait encore penser aux paroles du guerrier sioux qui disait avant une bataille contre les tuniques bleues: "C'est un beau jour pour mourir". A la troisième minute, Carew débordait Kuffour en force et centrait en retrait vers Mendieta. Patrik Andersson commettait un hands et le Hollandais Dick Jol exerçait son hobby préféré: il sifflait penalty. 0-1 pour Valence par le blond cheval vapeur Gaizka. Quatre minutes plus tard, Jol récidivait: il voyait une faute d' Angloma sur Effenberg, mais Scholl manquait l'égalisation. Le Bayern entame un long chemin de croix. Il bafouille un football de pleutre mais fait preuve d'une patience inimaginable. Certains diront que c'est de l'intelligence tactique, mais c'était surtout de la peur de perdre à l'état pur: tout faire pour ne plus encaisser le but qui l'aurait sans doute définitivement laissé sur le carreau. Ralentir, récupérer, relancer. Un scénario morbide qui provoque une petite léthargie espagnole et qui permet deux occasions de but allemandes avant le repos. Pour Lizarazu et Salihamidzic. Mais la créativité bavaroise restait denrée rare. Quand le coach allemand avait été champion d'Europe avec le Borussia Dortmund en 1997, il devait quand même avoir d'autres joueurs. Qui -eux- savaient jouer au foot?Hitzfeld fait monter Jancker en seconde mi-temps. Le coup de poker fonctionne: l'avant panzer explose Carboni à la cinquantième minute dans le rectangle de Valence mais Jol estime que le back gauche italien a commis un hands! Effenberg relance le match en réparant le coup manqué par Scholl. Là, Hitzfeld relâche un peu son carcan et le 5-3-2 devient 3-5-2 avec un travail de titan par le latéral français Lizarazu, surtout. On connaît la suite: le temps réglementaire qui file, le golden goal qui ne tombe pas et la torture des tirs au but. Les deux gardiens font des miracles et le verdict tombe, donnant tort au réserviste du Valencia Didier Deschamps (champion du monde et d'Europe avec la France et déjà détenteur de deux C1: Marseille en 1993 et la Juve en 1996). "Celui qui marquera le premier gagnera cette finale", avait-il dit. Le "Desch'" avait tout faux pour le score mais raison sur la trame du match: ce fut quand même cadenassé. Cuper est un entraîneur paradoxal: il obtient de très bons résultats mais ne gagne pas ses finales. Un cauchemar. 2-1 pour la Lazio à Villa Park le 19 mai 1999 contre Majorque en Coupe des Coupes. 3-0 pour le Real Madrid au Stade de France le 24 mai 2000 face à Valence, et maintenant ceci. Sans doute que la peur de perdre permet de s'en tirer sur deux matches mais que sur une partie, il faut un peu plus de cran. Quand ses joueurs tiraient les penalties, l'Argentin regardait l'autre but. Et il n'est pas monté sur le podium avec ses joueurs pour la médaille de consolation! Il n'a pas eu ce qu'il ne méritait pas. Cuper était totalement défait après la finale malgré ses paroles optimistes d'avant-match: "Nous sommes absolument déçus. Un but d'avance et en tête aussi dans le botté des tirs au but, puis tout perdre. Cela devra passer, mais pour l'instant, il n'y a pas moyen de trouver de consolation. Il faut que le temps fasse son travail, que la peine s'efface". Cuper tiqua quand on lui dit que Valence avait commencé à souffrir après l'égalisation du Bayern: "Munich marque mais obtient un penalty pour une faute de Jancker sur Carboni. C'est vrai que cela a eu une influence sur le mental de l'équipe et que le jeu développé ensuite n'a plus été du même niveau". En attendant, Cuper a un label de perdant: "Je ne prends pas cela comme un échec personnel. On a fait tout ce qu'il fallait sur le plan de la préparation. Mais les tirs au but, c'est une vraie loterie. En foot, c'est comme ça: on tombe et on se relève. Il faudra finalement réagir très vite car le championnat espagnol n'est pas terminé. Je peux penser et dire à mes joueurs qu'on a été bien meilleurs que l'an dernier contre le Real mais ce n'est pas vraiment une consolation. Je sais ce qu'on reproche à mon football, mais comme entraîneur, je suis satisfait de notre prestation".Même si le Bayern compte 64% de temps de possession de ballon? "Cela ne veut rien dire", réagit Cuper, piqué au vif. "Nous, quand on a la balle, on essaye de jouer très, très vite, pas de construire à l'aise. On s'appuie tout de même sur des joueurs de très haute qualité technique pour le faire, hein! Mendieta et Kily Gonzales ne sont pas n'importe qui. Mais peut-être a-t-on essayé de jouer un peu vite. Cela dit, pour moi, le pourcentage de possession du ballon est une notion abstraite: le principal est d'avoir des possibilités de marquer. Mais qu'on ne se fasse pas une fausse idée du Bayern: on se dit qu'il ne crée rien et puis tout à coup il se trouve devant votre but. Le plus dur est de leur faire perdre leur équilibre. Une fois qu'ils sont lancés, ils ne s'arrêtent plus". "On n'abandonne jamais", avait dit Effenberg la veille. "On ne peut pas nous gommer du terrain, jamais". Reste que le jeu de patience du Bayern, récompensé par le penalty généreux de Jol à la cinquantième minute, a coïncidé avec une mainmise des Munichois sur le match. En partie expliquée par le retrait de Pablo Aimar en deuxième période, remplacé par David Albelda, un joueur rude mais pas créatif du tout? Cuper: "Quand j'ai vu que Jancker allait monter au jeu, j'ai décidé de renforcer l'aspect défensif de mon équipe". Même si Jancker remplaçait le back droit français Sagnol. Les supporters de Valence -qui ont déjà critiqué le jeu de leur équipe- ne sont pas tellement chauds quant à une reconduction du contrat de l'entraîneur argentin. "Moi-même, je ne vais rien dire quant à mon avenir", a affirmé Cuper après la finale. "C'est trop tôt, on doit d'abord terminer la Liga. On doit conserver confiance dans l'équipe. Moi, j'ai confiance en mes joueurs, ils ont tout donné. Mais ça se termine sur une tragédie". Un entraîneur à vocation offensive dirait que ce doit être atroce pour Cuper de perdre en ayant l'impression de ne pas avoir tout essayé. Mais pour Hector, la finale de Milan ne constitue pas une leçon. Il estime que son équipe a fait ce qu'il fallait et que la défaite est une question de malchance. Ce n'est pas Hitzfeld le froussard qui lui donne tort: "On a d'abord été très choqués par le 0-1 et puis Scholl a raté son penalty. Mais on a joué notre rôle, on a essayé de presser la très bonne défense de Valence. Et ses attaquants sont toujours dangereux". Mais de là à jouer à sept contre un sur un demi-terrain? "On a vraiment attendu notre chance", a dit le coach allemand. "Mais on était fatigués en deuxième mi-temps. La première avait été disputée à un rythme d'enfer". Et c'est pour ça que l'équipe ne jouait pas bien? Hitzfeld, dans toutes ses réponses, a l'habitude d'intégrer des éléments qui peuvent expliciter et justifier son arsenal de précautions défensives. Il sait qu'il est catalogué mais n'a pas perdu tout espoir de se soigner, contrairement à Cuper. Quand le Bayern avait une cargaison de points d'avance cet hiver, il a essayé de jouer de façon spectaculaire mais a vite abandonné l'idée car il avait perdu l'une ou l'autre unité de son avantage. Clairvoyant: "Nous sommes des lucky winners. C'est triste de perdre comme Valence a perdu". Et triste de gagner comme ça aussi, alors? "Ce fut plus un combat mental qu'autre chose. Nous avons conservé toute notre résistance nerveuse jusqu'au bout. Ce que je pense de l'arbitrage? Je ne réponds jamais à ce type de question. Je ne critique jamais les arbitres. Je vois plutôt une grosse raison de notre succès dans la performance d' Oliver Kahn. Il s'est surpassé. C'est le héros du match. Le genre de joueur qui vous apportera toujours un plus. Trois jours avant la finale, alors qu'on était menés 1-0 à Hambourg à la dernière minute, il motivait toujours tout le monde. Il avait permis à ses coéquipiers d'être champions en hurlant que ce n'était pas terminé. Et Patrik Andersson avait transformé le coup franc du point salvateur à la nonante-troisième minute. Ici, Kahn stoppe les penalties de Valence. Et que pensez-vous du match d' Owen Hargreaves, notre jeune Anglais de 20 ans? Je l'ai aligné parce que je le savais capable de courir des kilomètres et des kilomètres sans s'arrêter. Je voulais qu'il mette du feu dans l'entrejeu et on n'a pas vu Mendieta à cause de ça. Mais attention, je reste conscient d'une chose: Valence a de très bons joueurs. Mais Jeremies n'a pas joué!" Hitzfeld était arrivé à Milan un peu inquiet quand même: il avait peur d'une certaine fatigue de ses joueurs en se demandant comment ils allaient réagir à la vitesse de jeu de Valence en contres. "Mais finalement, on a joué à notre main malgré les événements du match. Je suis satisfait", disait-il sans même sourire. "Comment comparer cette victoire avec celle de Dortmund en 1997? Je suis toujours très heureux quand je gagne". Comme pour les titres avec Aarau ou les Grasshoppers de Zurich!Arrêtez de rêver, cher lecteur: vous vouliez des déclarations un peu spitantes de Hitzelfd? Allez donc, un entraîneur aussi engoncé dans son pantalon de cuir à bretelles ne se libère pas plus en paroles qu'en pensées constructives sur le terrain. Pourtant, il entre de plain-pied dans l'histoire du Bayern, devenant le deuxième coach de l'histoire du club à réussir le doublé championnat-C1 après Udo Lattek en 1974. Mais pour lui, c'est comme gagner un trophée du championnat de Suisse! Peut-être est-il traumatisé depuis la victoire de Manchester United en 1999 quand le Bayern mena toute la rencontre avant d'être rejoint sur le fil? "Non, on avait rebondi en gagnant le titre à Leverkusen le week-end suivant et tout le monde était finalement content. Il n'y a pas de syndrome Manchester chez nous. D'ailleurs, on a gagné le titre 2001 à Hambourg comme United nous avait battus à Barcelone". Pour Effenberg, c'est une autre histoire. "Je ne veux pas parler de cette finale de 1999", avait-il lancé avant le match. "Vous avez compris? Je ne veux plus en parler". De l'eau avait pourtant coulé depuis que Matthäus et Babbel avaient quitté le club et été remplacés? "Il n'y a que Kahn qui est irremplaçable dans cette équipe", lance Hitzfeld. Dans l'ombre du club, le triumvirat de dirigeants anciens joueurs stars des seventies Franz Beckenbauer- Uli Hoeness- Karl-Heinz Rummenigge doit être très heureux du résultat. Hitzfeld n'a jamais considéré leur présence comme une pression: "Je suis content qu'ils soient là à leur place, mais la seule chose qui donne vraiment confiance à l'équipe est de gagner". N'importe comment? Lizarazu dit: "Hitzfeld est un des meilleurs entraîneurs que j'aie connus. Et on a quand même écarté Manchester United et le Real pour arriver en finale".John Baete, envoyé spécial à Milan