Nous ne commençons pas par une question mais par un film, dans une petite salle du centre de sport de haut niveau de Wilrijk. Nous l'avons tourné à Rio, assis à côté de Matthias Casse, pendant le combat de Dirk Van Tichelt pour le bronze. Casse, âgé de 19 ans, se rongeait les sangs mais a sauté de joie, après l'ippon de la victoire de son maître. Van Tichelt lui-même était submergé par l'émotion, après sa première médaille olympique, en -73 kilos.

Les deux hommes regardent les images en souriant mais Van Tichelt conserve peu de souvenirs de ce moment. " L'adrénaline a peut-être effacé ma mémoire. Je ne sais même plus comment le combat s'est déroulé. Je suis donc content de le revoir ainsi que de découvrir ce que la victoire m'a fait, ainsi qu'à Matthias. "

Quelle part as-tu eue dans cette médaille, en tant que sparring-partner, Matthias ?

MATTHIAS CASSE : Je n'avais que 19 ans et pouvoir aller à Rio pour soutenir mon idole, un type que j'admirais depuis des années, était déjà fantastique, même si on s'entraînait ensemble depuis un an et qu'on était devenu des collègues et des amis.

DIRK VAN TICHELT : Les premières années, Matthias reniflait mes vêtements et les ramenait chez lui, tellement je l'impressionnais. Bon, je plaisante !

CASSE : Je ne suis pas allé à Rio en touriste, hein. Comme je suis plus lourd (-81 kilos), je poussais Dirk dans ses retranchements à l'entraînement. Et le jour de la compétition, j'étais sa petite main : je lui tendais ses boissons, son essuie, je veillais à ce qu'il puisse se concentrer sur ses combats.

J'ai aussi essayé de lui faire oublier son combat perdu en demi-finale. Tous les judokas, moi y compris, ont tendance à trop penser à leur défaite et ne sont pas assez concentrés pour le combat suivant. Donc, j'ai commencé à parler de tout et de rien avec Dirk mais ne me demandez pas de quoi.

VAN TICHELT : Te connaissant, ça ne devait pas être très profond. Mais ça a marché. ( Rires)

On s'est vu en coulisses, avant ton combat. Tu étais étonnamment calme.

VAN TICHELT : C'est la clef de ma médaille : me vider la tête et me battre, simplement. J'ai appris ça au fil des années. À Londres, en 2012, j'étais physiquement au top. Le jour de la compétition, mon sparring-partner aurait misé tout son argent sur moi. J'avais 28 ans et je devais réussir mais le stress m'a fait craquer.

CASSE : C'est en ça que Rio a été une école formidable pour moi, surtout en prévision des Jeux de Tokyo. Sans avoir combattu, j'ai le sentiment d'avoir déjà participé à une olympiade. Je sais que c'est un vaste cirque dans lequel il est facile de se déconcentrer, à cause de l'attention médiatique, énorme, et de toutes sortes d'autres facteurs.

Je n'oublierai pas cette leçon à Tokyo : je ne dois m'occuper que de moi, de mes combats. Considérer les Jeux comme un tournoi normal, avec les mêmes adversaires. Et faire ce que j'aime. Comme Dirk à Rio.

" Matthias n'a rien à perdre à Tokyo "

Tu n'as pas toujours été zen dans les grands tournois.

CASSE : Non, à l'EURO 2017 juniors, j'ai été battu au deuxième tour alors que je faisais partie des grands favoris. J'ai craqué sous la pression, comme lors de presque tous les autres championnats précédents. J'ai alors énormément travaillé cet aspect avec mon coach, le Néerlandais Mark van der Ham. Avec succès puisqu'un mois plus tard, j'étais champion du monde juniors. Un tournant dans ma carrière.

VAN TICHELT : L'aisance avec laquelle Matthias a ensuite opéré la transition en seniors est frappante. Certains mettent des années à franchir ce cap. Lui, à 22 ans, il est déjà médaille d'or d'un EURO. Moi, j'ai dû attendre un an de plus.

CASSE : Mais ça augmente la pression. Maintenant, c'est comme si j'allais automatiquement enlever une médaille au Mondial. Or, en judo, un instant d'inattention peut s'avérer fatal. C'est ce qui fait la beauté de ce sport tout en le rendant très frustrant.

VAN TICHELT : Matthias doit se battre avec l'idée qu'il n'a rien à perdre au Mondial et à Tokyo, sachant qu'il ne sera au top de ses moyens qu'à Paris 2024 et Los Angeles 2028. La pression pèse sur ses concurrents plus âgés.

Matthias, à 22 ans, tu sembles déjà avoir achevé ta croissance. Tu es quatrième au classement mondial alors que presque tous les judokas du top vingt ont entre 25 et 30 ans. Quelle est ta marge de progression ?

CASSE : J'ai pris quatre kilos de muscles depuis Rio. Je pèse entre 84 et 85 kilos. Je ne dois plus augmenter ma masse mais mes fibres musculaires peuvent gagner en puissance. Ça va vite. La différence de puissance entre le Mondial de septembre 2018 et l'EURO de juin passé est énorme. Au Mondial, j'ai été battu par le tenant allemand du titre, Alexander Wieczerzak, mais je l'ai battu en quarts de finale de l'EURO.

Après un combat de sept minutes. Tu as ensuite gagné la demi-finale en neuf minutes, au golden score. Tu étais déjà en parfaite condition physique.

CASSE : J'ai un avantage : j'ai subi trois opérations au genou entre mes 14 et mes 16 ans mais depuis, j'ai été épargné par les graves blessures. Et à mon âge, on récupère plus vite. À l'entraînement, je peux livrer deux combats d'affilée, me reposer l'espace d'un combat et remonter deux fois de suite sur le tatami.

VAN TICHELT : À 35 ans, je n'en suis plus capable. Matthias doit tenir ce rythme, pour acquérir de l'expérience car c'est en combattant qu'on apprend le plus.

CASSE: Je dois surtout progresser sur le plan technique.

VAN TICHELT : Avec l'âge et l'expérience, il va apprendre à reconnaître les techniques de ses adversaires, à anticiper et à réagir. Matthias est déjà très polyvalent : il peut marquer de la droite comme de la gauche, ce qui le rend difficile à neutraliser, d'autant qu'il prend peu de risques et s'en tient à son plan. Il doit simplement développer quelques techniques qui lui permettent de faire voler un adversaire.

Comme Ulla Werbrouck avec son fameux uchi-mata ?

VAN TICHELT : Exactement. Une arme fatale. Tous vos adversaires savent que vous la détenez mais sont impuissants quand vous l'utilisez.

CASSE : J'ai eu trop peu de temps avant le Mondial pour l'apprendre mais je vais y travailler avec mon coach en prévision des Jeux.

" On devient meilleur quand on pense l'être "

Vous avez un trait commun : vous êtes des bêtes d'entraînement.

CASSE : Impossible de faire autrement quand on est sur le tatami avec Dirk. On aime se livrer à fond et on s'encourage dans les moins bons jours.

VAN TICHELT : C'est pour ça que Matthias est si important pour moi. Sans lui, j'aurais peut-être arrêté. Mais on se marre aussi en dehors du tatami. On déconne. Ça nous aide à recharger nos batteries pour la prochaine séance.

CASSE : On se soigne très bien : une alimentation saine, neuf à dix heures de sommeil par jour, y compris une sieste à midi. Il ne suffit pas de faire de son mieux, il faut en faire plus que les autres. S'entraîner plus dur, se nourrir mieux, dormir davantage. Puis, on monte sur le tatami avec l'idée qu'on mérite davantage la victoire que son adversaire.

VAN TICHELT : Matthias a souvent gagné avant même de monter sur le tatami. Parce qu'il est convaincu d'être le meilleur. C'est un cercle vicieux. On devient meilleur quand on pense l'être. Et plus on obtient de résultats, plus on gagne en assurance.

Votre vie privée est radicalement différente, déjà à cause de votre différence d'âge, de treize ans. Matthias, tu as mis fin à une relation d'un an et demi avec une judoka polonaise, pour te consacrer à ton sport. Toi, Dirk, tu as plus de soucis, avec deux enfants en bas âge.

VAN TICHELT : Comparé à ça, une copine n'est rien du tout. C'est un énorme changement depuis Rio mais quand je dois m'entraîner ou partir trois semaines en stage au Japon, je le fais, sans concession. Heureusement, ma compagne, qui a été judoka à un niveau inférieur, sait ce qu'est la vie d'un sportif de haut niveau. Nos parents nous aident beaucoup. Sans leur soutien, ce ne serait pas faisable.

CASSE : Pour le moment, avoir une copine est le cadet de mes soucis. Je devais investir trop d'énergie dans cette relation, en plus de mes études. C'était tout simplement trop. Déjà parce qu'il était très difficile de se voir. Maintenant, je peux faire ce que je dois, je me sens plus libre. Je ne considère même pas que c'est un sacrifice. Quand les résultats suivent, ça en vaut vraiment la peine. On verra bien après Tokyo. Si je suis champion olympique, j'aurai l'embarras du choix. ( Rires)

" Toujours viser le plus haut possible "

Ne signerais-tu pas dès maintenant pour avoir le palmarès de Dirk : le bronze aux Jeux, deux médailles de bronze au Mondial et l'or à l'EURO ?

CASSE : ( direct) Non. Ce n'est pas la mentalité que doit avoir un champion. Dirk a en effet un palmarès superbe mais j'en veux plus. Même si vous me demandiez si je signerais pour l'argent au prochain Mondial, à 22 ans, je refuserais. Je veux l'or. Je suis quatrième au rang mondial, j'ai déjà battu tout le monde et je ne redoute aucun concurrent. Donc, je peux nourrir des ambitions. Si je " gagne " le bronze ou l'argent, je penserai : merde, j'ai perdu.

Dirk Van Tichelt ( à gauche) n'a pas songé à arrêter près sa médaille à Tokyo. " Par la suite encore, j'ai savouré ", dit-il. A droite : Matthias Casse., BELGAIMAGE
Dirk Van Tichelt ( à gauche) n'a pas songé à arrêter près sa médaille à Tokyo. " Par la suite encore, j'ai savouré ", dit-il. A droite : Matthias Casse. © BELGAIMAGE

VAN TICHELT : C'est la bonne mentalité. J'aurais battu Matthias s'il avait signé. Je n'ai jamais eu de titre mondial ou olympique. Il en est capable. De toute façon, il faut toujours viser le plus haut possible. Même moi, dans ce qui sera peut-être mon dernier Mondial, je ne signerais pas pour l'argent.

Tu n'as jamais pensé, même après ta grave blessure au genou en début d'année, que tu aurais mieux fait de raccrocher après Rio ?

VAN TICHELT : Absolument pas. J'ai continué à retirer beaucoup de plaisir de mon sport. Et de la percée de Matthias. Le conseiller et le soutenir dans son ascension vaut une médaille. C'est aussi ceci qui est beau dans un sport de combat comme le judo : les vieux maîtres transmettent leur savoir aux jeunes. Ne serait-ce pas fantastique si, à Tokyo, on combattait chacun pour une médaille, à deux jours de distance ?

C'est ton objectif ultime ?

VAN TICHELT : Si je me qualifie, ce que ma longue inactivité rend plus aléatoire, oui. Je ne peux pas continuer à pousser mon corps dans ses ultimes retranchements. Je récupère de moins en moins bien, je me blesse plus rapidement, comme maintenant avec cette foulure du coude.

Mais c'est aussi ma faute : je dois me contenir. Ma tête est plus forte que mon corps. Mais s'il tient bon, je peux encore battre n'importe qui, dans un bon jour. J'en suis convaincu. Sinon, je ne continuerais pas à me torturer à l'entraînement contre ce poulain ! ( Rires)

" Il faut être fou pour faire du judo en Belgique "

Dirk Van Tichelt et Matthias Casse ont un autre point commun : le premier est licencié en éducation physique, le second étudie la technologie biomécanique de laboratoire. Tous deux sont conscients de devoir posséder un diplôme. Casse : " Je dois encore achever ma troisième année et mon stage. L'entraînement est prioritaire mais je consacre le reste de mon temps à mes études. Cette combinaison n'est pas aisée mais pour le moment, j'y parviens. Je n'ai même pas eu d'examens de passage. Mes études me permettent aussi de me changer les idées tout en assurant mon avenir. Si une grave blessure mettait un terme à ma carrière de judoka, je pourrais immédiatement trouver un emploi dans l'industrie chimique à Anvers. "

Van Tichelt : " Chères entreprises chimiques, si vous nous lisez : avant que Matthias ne commence à travailler pour vous, vous pouvez le sponsoriser ! " Il éclate de rire. " Non, sérieusement, n'est-il pas dommage qu'il soit si difficile de trouver des sponsors pour les petits sports, en Belgique, même pour des médaillés ? Presque tout l'argent va au football et au cyclisme. Il faut presque être fou pour s'adonner au judo ici. Heureusement, Sport Vlaanderen nous octroie un salaire mensuel mais on ne devient pas riche avec le judo. Seuls les talents qui peuvent vivre aux frais de leurs parents et tout miser sur le judo peuvent atteindre l'élite, comme Matthias. "

Casse enchaîne : " Un judoka belge sait à quoi s'en tenir d'emblée. Je fais du judo parce que c'est ma passion. Pas pour l'argent et certainement pas pour l'attention de la presse. Je peux déjà m'estimer heureux que le journal montre des images de mon coup gagnant à l'EURO. Quand j'ai été médaille de bronze au tournoi de Grand Chelem de Bakou, personne ne l'a signalé. Mais on a passé les images d'un judoka qui avait pris son gsm au combat, par mégarde. C'est tout dire... "

Infos

Le Mondial de judo débute dimanche à Tokyo au mythique temple de Nippon Budokan, qui accueillera le tournoi olympique l'année prochaine.

Dirk Van Tichelt combat le mardi 27 août, Matthias Casse le 28 août, les demi-finales et les finales sont programmées à partir de 10 h, heure belge.

Matthias Casse à l'entraînement avec son coach Mark van der Ham., BELGAIMAGE
Matthias Casse à l'entraînement avec son coach Mark van der Ham. © BELGAIMAGE
Nous ne commençons pas par une question mais par un film, dans une petite salle du centre de sport de haut niveau de Wilrijk. Nous l'avons tourné à Rio, assis à côté de Matthias Casse, pendant le combat de Dirk Van Tichelt pour le bronze. Casse, âgé de 19 ans, se rongeait les sangs mais a sauté de joie, après l'ippon de la victoire de son maître. Van Tichelt lui-même était submergé par l'émotion, après sa première médaille olympique, en -73 kilos. Les deux hommes regardent les images en souriant mais Van Tichelt conserve peu de souvenirs de ce moment. " L'adrénaline a peut-être effacé ma mémoire. Je ne sais même plus comment le combat s'est déroulé. Je suis donc content de le revoir ainsi que de découvrir ce que la victoire m'a fait, ainsi qu'à Matthias. " Quelle part as-tu eue dans cette médaille, en tant que sparring-partner, Matthias ? MATTHIAS CASSE : Je n'avais que 19 ans et pouvoir aller à Rio pour soutenir mon idole, un type que j'admirais depuis des années, était déjà fantastique, même si on s'entraînait ensemble depuis un an et qu'on était devenu des collègues et des amis. DIRK VAN TICHELT : Les premières années, Matthias reniflait mes vêtements et les ramenait chez lui, tellement je l'impressionnais. Bon, je plaisante ! CASSE : Je ne suis pas allé à Rio en touriste, hein. Comme je suis plus lourd (-81 kilos), je poussais Dirk dans ses retranchements à l'entraînement. Et le jour de la compétition, j'étais sa petite main : je lui tendais ses boissons, son essuie, je veillais à ce qu'il puisse se concentrer sur ses combats. J'ai aussi essayé de lui faire oublier son combat perdu en demi-finale. Tous les judokas, moi y compris, ont tendance à trop penser à leur défaite et ne sont pas assez concentrés pour le combat suivant. Donc, j'ai commencé à parler de tout et de rien avec Dirk mais ne me demandez pas de quoi. VAN TICHELT : Te connaissant, ça ne devait pas être très profond. Mais ça a marché. ( Rires) On s'est vu en coulisses, avant ton combat. Tu étais étonnamment calme. VAN TICHELT : C'est la clef de ma médaille : me vider la tête et me battre, simplement. J'ai appris ça au fil des années. À Londres, en 2012, j'étais physiquement au top. Le jour de la compétition, mon sparring-partner aurait misé tout son argent sur moi. J'avais 28 ans et je devais réussir mais le stress m'a fait craquer. CASSE : C'est en ça que Rio a été une école formidable pour moi, surtout en prévision des Jeux de Tokyo. Sans avoir combattu, j'ai le sentiment d'avoir déjà participé à une olympiade. Je sais que c'est un vaste cirque dans lequel il est facile de se déconcentrer, à cause de l'attention médiatique, énorme, et de toutes sortes d'autres facteurs. Je n'oublierai pas cette leçon à Tokyo : je ne dois m'occuper que de moi, de mes combats. Considérer les Jeux comme un tournoi normal, avec les mêmes adversaires. Et faire ce que j'aime. Comme Dirk à Rio. Tu n'as pas toujours été zen dans les grands tournois. CASSE : Non, à l'EURO 2017 juniors, j'ai été battu au deuxième tour alors que je faisais partie des grands favoris. J'ai craqué sous la pression, comme lors de presque tous les autres championnats précédents. J'ai alors énormément travaillé cet aspect avec mon coach, le Néerlandais Mark van der Ham. Avec succès puisqu'un mois plus tard, j'étais champion du monde juniors. Un tournant dans ma carrière. VAN TICHELT : L'aisance avec laquelle Matthias a ensuite opéré la transition en seniors est frappante. Certains mettent des années à franchir ce cap. Lui, à 22 ans, il est déjà médaille d'or d'un EURO. Moi, j'ai dû attendre un an de plus. CASSE : Mais ça augmente la pression. Maintenant, c'est comme si j'allais automatiquement enlever une médaille au Mondial. Or, en judo, un instant d'inattention peut s'avérer fatal. C'est ce qui fait la beauté de ce sport tout en le rendant très frustrant. VAN TICHELT : Matthias doit se battre avec l'idée qu'il n'a rien à perdre au Mondial et à Tokyo, sachant qu'il ne sera au top de ses moyens qu'à Paris 2024 et Los Angeles 2028. La pression pèse sur ses concurrents plus âgés. Matthias, à 22 ans, tu sembles déjà avoir achevé ta croissance. Tu es quatrième au classement mondial alors que presque tous les judokas du top vingt ont entre 25 et 30 ans. Quelle est ta marge de progression ? CASSE : J'ai pris quatre kilos de muscles depuis Rio. Je pèse entre 84 et 85 kilos. Je ne dois plus augmenter ma masse mais mes fibres musculaires peuvent gagner en puissance. Ça va vite. La différence de puissance entre le Mondial de septembre 2018 et l'EURO de juin passé est énorme. Au Mondial, j'ai été battu par le tenant allemand du titre, Alexander Wieczerzak, mais je l'ai battu en quarts de finale de l'EURO. Après un combat de sept minutes. Tu as ensuite gagné la demi-finale en neuf minutes, au golden score. Tu étais déjà en parfaite condition physique. CASSE : J'ai un avantage : j'ai subi trois opérations au genou entre mes 14 et mes 16 ans mais depuis, j'ai été épargné par les graves blessures. Et à mon âge, on récupère plus vite. À l'entraînement, je peux livrer deux combats d'affilée, me reposer l'espace d'un combat et remonter deux fois de suite sur le tatami. VAN TICHELT : À 35 ans, je n'en suis plus capable. Matthias doit tenir ce rythme, pour acquérir de l'expérience car c'est en combattant qu'on apprend le plus. CASSE: Je dois surtout progresser sur le plan technique. VAN TICHELT : Avec l'âge et l'expérience, il va apprendre à reconnaître les techniques de ses adversaires, à anticiper et à réagir. Matthias est déjà très polyvalent : il peut marquer de la droite comme de la gauche, ce qui le rend difficile à neutraliser, d'autant qu'il prend peu de risques et s'en tient à son plan. Il doit simplement développer quelques techniques qui lui permettent de faire voler un adversaire. Comme Ulla Werbrouck avec son fameux uchi-mata ? VAN TICHELT : Exactement. Une arme fatale. Tous vos adversaires savent que vous la détenez mais sont impuissants quand vous l'utilisez. CASSE : J'ai eu trop peu de temps avant le Mondial pour l'apprendre mais je vais y travailler avec mon coach en prévision des Jeux. Vous avez un trait commun : vous êtes des bêtes d'entraînement. CASSE : Impossible de faire autrement quand on est sur le tatami avec Dirk. On aime se livrer à fond et on s'encourage dans les moins bons jours. VAN TICHELT : C'est pour ça que Matthias est si important pour moi. Sans lui, j'aurais peut-être arrêté. Mais on se marre aussi en dehors du tatami. On déconne. Ça nous aide à recharger nos batteries pour la prochaine séance. CASSE : On se soigne très bien : une alimentation saine, neuf à dix heures de sommeil par jour, y compris une sieste à midi. Il ne suffit pas de faire de son mieux, il faut en faire plus que les autres. S'entraîner plus dur, se nourrir mieux, dormir davantage. Puis, on monte sur le tatami avec l'idée qu'on mérite davantage la victoire que son adversaire. VAN TICHELT : Matthias a souvent gagné avant même de monter sur le tatami. Parce qu'il est convaincu d'être le meilleur. C'est un cercle vicieux. On devient meilleur quand on pense l'être. Et plus on obtient de résultats, plus on gagne en assurance. Votre vie privée est radicalement différente, déjà à cause de votre différence d'âge, de treize ans. Matthias, tu as mis fin à une relation d'un an et demi avec une judoka polonaise, pour te consacrer à ton sport. Toi, Dirk, tu as plus de soucis, avec deux enfants en bas âge. VAN TICHELT : Comparé à ça, une copine n'est rien du tout. C'est un énorme changement depuis Rio mais quand je dois m'entraîner ou partir trois semaines en stage au Japon, je le fais, sans concession. Heureusement, ma compagne, qui a été judoka à un niveau inférieur, sait ce qu'est la vie d'un sportif de haut niveau. Nos parents nous aident beaucoup. Sans leur soutien, ce ne serait pas faisable. CASSE : Pour le moment, avoir une copine est le cadet de mes soucis. Je devais investir trop d'énergie dans cette relation, en plus de mes études. C'était tout simplement trop. Déjà parce qu'il était très difficile de se voir. Maintenant, je peux faire ce que je dois, je me sens plus libre. Je ne considère même pas que c'est un sacrifice. Quand les résultats suivent, ça en vaut vraiment la peine. On verra bien après Tokyo. Si je suis champion olympique, j'aurai l'embarras du choix. ( Rires) Ne signerais-tu pas dès maintenant pour avoir le palmarès de Dirk : le bronze aux Jeux, deux médailles de bronze au Mondial et l'or à l'EURO ? CASSE : ( direct) Non. Ce n'est pas la mentalité que doit avoir un champion. Dirk a en effet un palmarès superbe mais j'en veux plus. Même si vous me demandiez si je signerais pour l'argent au prochain Mondial, à 22 ans, je refuserais. Je veux l'or. Je suis quatrième au rang mondial, j'ai déjà battu tout le monde et je ne redoute aucun concurrent. Donc, je peux nourrir des ambitions. Si je " gagne " le bronze ou l'argent, je penserai : merde, j'ai perdu. VAN TICHELT : C'est la bonne mentalité. J'aurais battu Matthias s'il avait signé. Je n'ai jamais eu de titre mondial ou olympique. Il en est capable. De toute façon, il faut toujours viser le plus haut possible. Même moi, dans ce qui sera peut-être mon dernier Mondial, je ne signerais pas pour l'argent. Tu n'as jamais pensé, même après ta grave blessure au genou en début d'année, que tu aurais mieux fait de raccrocher après Rio ? VAN TICHELT : Absolument pas. J'ai continué à retirer beaucoup de plaisir de mon sport. Et de la percée de Matthias. Le conseiller et le soutenir dans son ascension vaut une médaille. C'est aussi ceci qui est beau dans un sport de combat comme le judo : les vieux maîtres transmettent leur savoir aux jeunes. Ne serait-ce pas fantastique si, à Tokyo, on combattait chacun pour une médaille, à deux jours de distance ? C'est ton objectif ultime ? VAN TICHELT : Si je me qualifie, ce que ma longue inactivité rend plus aléatoire, oui. Je ne peux pas continuer à pousser mon corps dans ses ultimes retranchements. Je récupère de moins en moins bien, je me blesse plus rapidement, comme maintenant avec cette foulure du coude. Mais c'est aussi ma faute : je dois me contenir. Ma tête est plus forte que mon corps. Mais s'il tient bon, je peux encore battre n'importe qui, dans un bon jour. J'en suis convaincu. Sinon, je ne continuerais pas à me torturer à l'entraînement contre ce poulain ! ( Rires)