Cela se déroulait le 30 avril 1995. A la 39e minute, le grand défenseur néerlandais Graeme Rutjes décoche une superbe tête au deuxième poteau sur un coup franc botté par Marc Emmers. Le sommet de cette 31e journée et du championnat 94-95 est plié. Le score ne bougera plus, laissant le panneau marquoir figé sur 2-1 en faveur des Mauves.
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Cela se déroulait le 30 avril 1995. A la 39e minute, le grand défenseur néerlandais Graeme Rutjes décoche une superbe tête au deuxième poteau sur un coup franc botté par Marc Emmers. Le sommet de cette 31e journée et du championnat 94-95 est plié. Le score ne bougera plus, laissant le panneau marquoir figé sur 2-1 en faveur des Mauves. En tête depuis plusieurs semaines, le Standard doit s'incliner et laisser passer le champion en titre anderlechtois qui reprend la main avec un point d'avance. Les trois dernières journées ne modifieront plus la donne. Les Mauves conserveront ce petit point suffisant pour décrocher le troisième titre d'affilée de l'ère Johan Boskamp. Le Standard a pour sa part laissé filer un sacre qui lui tendait les mains. Jamais depuis le dernier titre liégeois glané en 1983, les Rouches ne se sont retrouvés aussi près de la reconquête des lauriers nationaux. Pourtant, fatalistes, les supporters mosans se contenteront de ce qu'ils ont. Une deuxième place ô combien surprenante et merveilleuse à la lecture des pronostics d'avant-saison. Au soir de la 34e journée, après un dernier succès de gala face au Club de Bruges qui échouait au troisième strapontin, les supporters ne s'y tromperont pas en envahissant la pelouse de Sclessin pour fêter une saison remarquable malgré la déception d'être passé si près d'un neuvième titre. Mais avec le recul, force est de constater que le Standard possédait toutes les cartes en main pour coiffer Anderlecht. Si les Mauves avaient bouclé le premier tour en tête, ils ne le durent qu'à une meilleure différence de buts. Le Standard réservait ses forces pour le second acte. A la 26e journée, la roue tournait. Les hommes de Robert Waseige s'emparaient de la tête qu'ils n'allaient plus quitter jusqu'à cette 31e journée. Le football chatoyant et offensif prôné par Waseige avait séduit les observateurs d'autant plus surpris que rien ne laissait prévoir un tel championnat de la bande à Marc Wilmots. Exsangue financièrement, le Standard n'avait pas frappé les esprits lors du marché estival. Seul le buteur australien de Waregem, Aurelio Vidmar, était venu grossir les rangs liégeois. " J'avais juste demandé qu'on me trouve un attaquant capable de jouer dans les espaces. Ce que savait faire Vidmar ", explique Waseige. En laissant partir sa vedette André Cruz, le matricule 16 manifestait sa volonté de donner une chance aux jeunes Régis Genaux, Michaël Goossens, Roberto Bisconti ou Philippe Léonard. De son côté, Anderlecht semblait parti pour écraser la compétition. Les Mauves restaient sur deux succès en championnat et voyaient l'argent de la Ligue des Champions remplir leurs caisses. Mais ce double constat était trompeur. Le Standard avait flairé le bon coup en attirant Vidmar qui finira la compétition comme meilleur buteur et surtout en rappelant au poste d'entraîneur un Waseige qui avait jusqu'alors réussi à qualifier pour l'Europe toutes les équipes qu'il avait eues sous ses ordres. Il pouvait, de plus, se baser sur le travail effectué les saisons précédentes par Arie Haan. " Ce groupe recelait de réelles potentialités ", explique Genaux, " On sortait de deux saisons avec Haan durant lesquelles on avait notamment remporté la Coupe de Belgique. On aurait pu conclure toutes ces années par un titre. Waseige avait su créer une osmose entre les vieux briscards comme Guy Hellers, Gilbert Bodart ou Marc Wilmots, et les jeunes pousses ". Quant à Anderlecht, les dernières années avaient masqué certaines réalités. Philippe Albert et Luc Nilis étaient partis pour Newcastle et le PSV, et Johan Boskamp arrivait en fin de parcours. " Je savais que l'on se trouvait en fin de cycle ", explique le capitaine d'alors Marc Degryse. " Pour passer un palier et continuer à avancer, il aurait fallu se renforcer. Mais la direction avait fait le contraire en essayant de nous faire croire que l'on était aussi bon sans Nilis et Albert. Je me disais également qu'il était temps de partir. La suite m'a donné raison puisque le Sporting a connu cinq saisons sans titre ". En avril, les deux équipes vécurent un passage à vide. C'est surtout Anderlecht qui semblait mal en point. Une semaine après avoir partagé l'enjeu à Malines (1-1), les Bruxellois se laissaient surprendre par Saint-Trond (0-1) sur leur propre terrain. Deux semaines plus tard, les Mauves retournaient bredouilles dans la capitale après avoir été battus par Charleroi (2-1) qui végétait pourtant dans le ventre mou. Soit un bilan d'un point sur neuf. Les couloirs bruissaient des dernières rumeurs de transfert. Marc Degryse, déçu du manque d'ambitions de ses dirigeants, se cherchait un nouvel employeur et on savait déjà que Michel Verschueren négociait avec Manu Karagiannis, Olivier Doll, Geert De Vlieger. De plus, la défaite à Bruges un mois plus tôt avait fragilisé la position de l'entraîneur néerlandais. " Tout entraîneur est contesté à un moment ou à un autre mais il avait le capitaine de son côté ", lâche malicieusement Degryse. Pourtant, une victoire lors d'un match en retard face à Lommel (3-2) avec un hat-trick de Bruno Versavel avait redonné le moral. Cette mauvaise série anderlechtoise avait occulté la fatigue naissante dans les rangs liégeois. Début avril, le Standard perdait une unité (à l'époque, la victoire ne valait que deux points) au Lierse (0-0). Cependant personne n'osait encore crier au loup puisqu'il ne s'agissait que de la troisième unité abandonnée lors du deuxième tour. Mais deux semaines plus tard, rebelote. Face à Alost, les Liégeois ne trouvaient pas la faille et devaient de nouveau abandonner un point (0-0). Aurelio Vidmar, en verve depuis le mois d'août, n'avait plus marqué depuis sept rencontres. Il ne disposait plus de ce jaillissement qui avait fait merveille des mois durant. Le sommet si important allait pourtant trouver peu d'échos. Plongée dans une trêve internationale, la Belgique se focalisait sur la mission des Diables Rouges qui rencontrèrent coup sur coup les Etats-Unis, le samedi, et Chypre, quatre jours avant le choc. Les internationaux ne rentrèrent que le jeudi, soit 72 heures avant la rencontre. Mais fut-ce un bénéfice pour l'une ou l'autre formation ? " Anderlecht possédait des joueurs d'expérience capables de gérer l'accumulation des matches et le bref laps de temps de préparation à une telle partie ", analyse Robert Waseige. " Mais cela ne nous a pas gênés. Au contraire, nos joueurs sont rentrés le jeudi et ont pu vivre loin du tumulte et de la frénésie qui avaient saisi la ville ". " Néanmoins, dans nos têtes, nous n'étions peut-être pas prêts ", corrige Genaux. " J'étais jeune et je prenais match par match. Or, deux jours pour penser à une telle partie, ce ne fut pas assez ". Ce n'est que durant trois jours que les deux adversaires allaient fourbir leurs armes. " Nous étions motivés. Si on voulait obtenir un troisième titre d'affilée, on devait gagner ", dit Degryse. " Tout le groupe voulait aller au bout. On savait que si on jouait à fond, on pouvait l'emporter. Et puis, on faisait souvent la comparaison entre les deux équipes en disant qu'Anderlecht était composé d'individualités et que le Standard formait un vrai groupe. Mais nous étions également très soudés. Certes, le noyau anderlechtois comprenait sans doute davantage de joueurs capables de faire la différence ". Arrive alors cette journée du 30 avril. La tension était présente dès le début. " Je garde encore en souvenir la multitude de voitures avec des écharpes rouges qui ont dépassé le car sur l'autoroute entre Liège et Bruxelles ", ajoute Genaux. Pourtant, dans un stade comble garni de 27.000 spectateurs, ce fut Anderlecht qui prit le jeu à son compte jusqu'à la 16e minute lorsque Dinga, le défenseur central brésilien du Standard, décida de s'aventurer dans le camp adverse. Encouragé par le peu de pressing mauve, il se retrouva nez à nez avec Filip De Wilde, sorti en kamikaze pour dégager le ballon. Mal lui en prit, il faucha Dinga et fut expulsé sur-le-champ. " Cette exclusion ne nous a pas vraiment été favorable ", ajoute Gilbert Bodart, capitaine liégeois. " Si l'arbitre Frans Van Den Wijngaert avait laissé l'action se poursuivre, on prenait l'avantage. Au lieu de cela, on ne récolte qu'un coup franc ". Dans l'autre camp, comme cela arrive dans de telles situations, cette carte rouge décupla les ardeurs. " On avait très bien débuté la rencontre ", commente Degryse. " On pressait très haut et au moment de l'expulsion, on a tous puisé dans nos réserves. Disons qu'on jouait déjà à 100 % et qu'on a su se faire violence et évoluer durant plus d'une heure à dix ". En capitaine courage, Degryse sonnait la charge : " J'avais la promesse de la direction que si je réalisais une bonne saison, elle me laisserait partir sous d'autres cieux. J'ai montré toutes mes qualités et le club a tenu sa parole. J'étais capitaine et quand je me donnais à fond, les autres suivaient. Il y avait encore une hiérarchie à l'époque ". Le lutin d'Ardooie signait une première mi-temps éblouissante, ouvrant le score peu après la demi-heure et mettant sans cesse la pression sur l'arrière garde... verte û le Standard ne jouait pas en rouge et blanc. " Après l'exclusion de De Wilde, il suffisait de mettre Degryse hors du match. On n'a pas su le faire ", explique Bodart. " On aurait pu jouer en marquage individuel sur Degryse ", rajoute Genaux, " mais l'entraîneur ne voulait pas tout changer sur un match ". Le Standard égalisait par Goossens cinq minutes après l'ouverture du score mais 120 secondes plus tard, Rutjes fixait définitivement le score en faveur des Mauves. En dix minutes, la messe était dite. " On savait que le match se jouerait sur des détails ", continue Genaux, " et sur le deuxième but, Alain Bettagno devait tenir Rutjes mais celui-ci était étrangement seul. Or, on savait qu'il s'agissait de l'élément le plus fort sur phases arrêtées ". Durant la deuxième période, le Standard tenta d'arracher le match nul. " Il suffisait de prendre un point... ", dit Genaux. Un dernier fait de match allait encore attiser la tristesse en bord de Meuse. Marc Wilmots inscrivait le but égalisateur mais l'arbitre l'annulait pour hors jeu. " Sur la phase précédente, je sauve une volée de Yaw Preko sur un réflexe. Puis, il y a ce but annulé injustement. Vous ajoutez cela à la phase de l'expulsion et cela fait basculer un match ", argumente Bodart. A la fin de la rencontre, une petite phrase de Constant Vanden Stock, le président d'Anderlecht, avait suffi à allumer la polémique : pourquoi Waseige n'avait-il pas sacrifié un homme sur Degryse ? Ce à quoi répond Waseige : " J'avais une stratégie élaborée. J'avais réparti la surveillance de Degryse entre deux à trois joueurs qui étaient concernés par la zone où l'Anderlechtois se déportait. Car Degryse évoluait comme deuxième attaquant en changeant fréquemment de flanc. Or, cette tactique ne fut pas respectée. J'aurais pu modifier mes batteries à la mi-temps et sacrifier un défenseur sur le numéro 10 adverse mais le mal était fait. A partir du moment où Anderlecht avait pris l'avantage, tout changement aurait constitué une sorte de chirurgie réparatrice. De plus, j'ai toujours privilégié l'option collective à la place du marquage individuel ". Au soir de cette 31e journée, Anderlecht avait fait un grand pas vers le titre. Un grand souvenir pour Marc Degryse. " Evidemment que ce match fait partie de mes références. Si tu peux décider de l'issue d'un match contre ton adversaire direct, cela trotte toujours dans ta tête. Pour moi, c'était le moment de partir en beauté "... Les deux formations terminaient la saison avec un neuf sur neuf. Genaux : " Anderlecht devait encore rencontrer son voisin du RWDM. On a espéré car on avait gagné notre partie la veille mais Anderlecht n'a pas flanché. C'est cela qui a fait la différence : leur facilité à supporter la pression. Nous, nous avons craqué moralement et nerveusement ". Stéphane Vande Velde" On se trouvait EN FIN DE CYCLE mais on a su se surpasser pour ce troisième titre d'affilée " (Marc Degryse) " On a craqué MORALEMENT ET NERVEUSEMENT alors qu'Anderlecht avait mieux géré " (Régis Genaux)