L'image remonte au 3 mai 2007. Michel Daerden et Sergio Conceição occupent le centre de la photo, accompagnés d'un gamin qui vient tout juste de fêter son sixième anniversaire. Si Nicolas Raskin a été convié à l'inauguration de l'Académie Robert-Louis Dreyfus, c'est parce qu'il est le plus jeune joueur d'un centre de formation qui doit permettre aux Rouches de rester la référence nationale qu'ils sont devenus grâce aux éclosions successives de Marouane Fellaini et d'Axel Witsel en bord de Meuse.
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L'image remonte au 3 mai 2007. Michel Daerden et Sergio Conceição occupent le centre de la photo, accompagnés d'un gamin qui vient tout juste de fêter son sixième anniversaire. Si Nicolas Raskin a été convié à l'inauguration de l'Académie Robert-Louis Dreyfus, c'est parce qu'il est le plus jeune joueur d'un centre de formation qui doit permettre aux Rouches de rester la référence nationale qu'ils sont devenus grâce aux éclosions successives de Marouane Fellaini et d'Axel Witsel en bord de Meuse. Dix autres mois de mai ont passé, et Raskin pose désormais fièrement aux côtés de Michel Louwagie, un maillot de Gand floqué de son nom et du numéro 23 entre les mains. Mogi Bayat n'est évidemment pas loin. L'agent-maison des Buffalos a joué les intermédiaires dans le transfert du jeune talent, attiré contre la somme de 500.000 euros offerte à... Anderlecht, qui avait débauché Raskin à son rival rouche deux ans plus tôt. L'élégant milieu de terrain n'a que seize ans, mais il est déjà le symbole d'une guerre sans merci que se livrent les grands clubs du pays pour attirer les plus beaux joyaux du Royaume dans leur centre de formation. Raskin est l'un de ceux-là, et Gand a frappé un grand coup en lui offrant son premier contrat. Du côté d'Anderlecht, le talent du jeune Liégeois ne faisait pourtant pas l'unanimité. Il se dit que Jean Kindermans ne croyait pas démesurément en son futur, au contraire d'Herman Van Holsbeeck. Les Buffalos ont sauté sur la balle, et permettent déjà à leur nouvelle pépite de s'entraîner avec les pros, où ses qualités font forte impression. Et si le centre de gravité du youth business national avait quitté la capitale, pour s'installer un peu plus au nord ? Armé de ses impressionnantes installations de Neerpede, Anderlecht a longtemps fait la loi sur les terres belges. Le Sporting ne craignait que la concurrence des clubs étrangers, et plus particulièrement de l'Angleterre, qui lui avait subtilisé très tôt le phénomène Adnan Januzaj en étalant des sommes mirobolantes. Le talent bruxellois était alors monopolisé par les recruteurs mauves emmenés par Albert Martens et Eddy Van Dale. Désormais incorporés dans le volet " Europe " de la cellule de scouting, ils n'ont plus le même impact sur le talent de la capitale, et la concurrence en profite : Bruges, via l'académie mise sur pied par Seth Nkandu à Berchem-Sainte-Agathe, a poussé les portes de Bruxelles, tout comme le PSV, qui s'aventure de plus en plus loin dans les terres belges, ainsi que Manchester United, qui attire le talent noir-jaune-rouge repéré par Johnny Peeters (le frère de René, coach des U21 d'Anderlecht avec Emilio Ferrera) et Abedin Januzaj, père d'Adnan. Surtout, le Sporting a changé sa politique en matière de jeunes, au grand dam de Jean Kindermans, dont les relations avec Herman Van Holsbeeck se sont refroidies depuis qu'il a lorgné avec un peu trop d'insistance sur le poste de manager. Dégoûté par les cas de Charly Musonda Junior, mais aussi de Mile Svilar, Van Holsbeeck a décidé d'abandonner la course à l'argent menée par certains parents de jeunes promesses. " Pendant des années, on a payé des sommes qui ont chamboulé la vie de ces gens ", raconte d'ailleurs récemment le manager des Mauves dans nos colonnes. " C'est fini de mettre un paquet d'argent sur leurs têtes. " Un changement de cap dont les premières conséquences se font déjà ressentir. Kindermans était contre l'abandon du porte-fort. Ce système voyait le club verser aux parents d'un joueur de moins de seize ans une somme d'argent (souvent conséquente) en échange de laquelle les parents s'engageaient à ce que leur fils signe un contrat pro et se lie au club à son seizième anniversaire. C'était, selon le directeur du centre de formation, le seul moyen de lutter contre les clubs anglais, mais aussi les autres adeptes de telles pratiques, notamment le PSV. Gand en a profité pour s'engouffrer dans la brèche, tandis que le Standard a conclu en fin de saison dernière la venue des frères Patoulidis. Si l'aîné, Constantinos, n'était pas la plus grande promesse de Neerpede, son petit cadet Evangelos (15 ans) est considéré comme un grand talent en devenir. Son départ est une preuve supplémentaire qu'Anderlecht a perdu (volontairement ? ) la main dans la guerre des surenchères. Dans la Principauté, les frères Patoulidis sont reçus en grandes pompes, avec places en tribune d'honneur à Sclessin au moment de leur signature. Bruno Venanzi aurait consenti la dépense de " gros montants " sous forme de porte-fort pour attirer le duo à l'Académie. Un investissement d'autant plus savoureux pour le président-supporter qu'il se faisait au détriment du grand rival mauve. L'usage du porte-fort reste toutefois une mesure utilisée avec parcimonie du côté de Liège, même si les dirigeants du Standard sont capables d'aligner de gros montants pour protéger leurs joyaux. On entend ainsi parler de " gros porte-fort " pour les parents d'un jeune joueur de treize ans, convoité par le FC Barcelone. Le fait de voir le président Venanzi jouer les premiers rôles dans de tels dossiers montre bien l'importance que les dossiers " jeunes " prennent dans la vie des clubs. Comme l'explique Nicolas Penneteau, quand il évoque les développements à venir à Charleroi : " Ce sont tes jeunes qui, à un moment, vont t'apporter un réservoir que tu pourras peut-être te permettre de vendre après, pour faire des plus-values. " Gand, qui a décidé de s'engager sur cette voie à toute allure grâce aux millions de la Ligue des Champions, fait désormais figure de grand requin blanc et bleu dans le domaine. Entre les primes à la signature et les avantages en nature concédés aux parents, la constitution du noyau U16 des Buffalos a coûté 300.000 euros au club. Les Gantois ont recruté tous azimuts, à la demande de Michel Louwagie qui n'hésite pas à faire monter rapidement les enchères pour convaincre les plus grands talents du Royaume de rejoindre son club. Le manager de la Ghelamco Arena fonctionne énormément à l'émotionnel, et est capable d'ouvrir très grand le portefeuille quand la santé de son équipe fanion est au beau fixe. Le système gantois est parfaitement rodé : un scout se charge d'écumer les meilleures rencontres du pays dans la catégorie U16, et rapporte ses découvertes à Manu Ferrera, directeur grassement rémunéré (il toucherait 10.000 euros net par mois) de la formation gantoise. Ce sont alors les hommes de Ferrera qui vont étudier le joueur, avant de faire entrer Louwagie en scène en cas de rapports satisfaisants. Le manager rencontre les parents, comme il l'a fait récemment avec un jeune talent découvert à Malines, et ne s'embarrasse pas de comptes d'épicier dans les négociations : il passe instantanément de 25.000 à 50.000 euros de prime à la signature, et offre une Mercedes à chacun des parents. " Quand une offre comme ça arrive jusqu'au directeur de notre centre de formation, on sait qu'on peut faire une croix sur le gamin ", explique-t-on dans un club plus modeste. " Aujourd'hui, Gand est le club à la mode de ce type de clientèle, qu'on repère de plus en plus souvent chez les parents. Mais finalement, il faut prendre ça comme un avantage : c'est une façon extraordinaire de découvrir le milieu qui entoure un jeune. Parce qu'un garçon qui quitte son club à douze ans, pour partir loin de chez lui et sans attaches, s'il est toujours bon à seize ans et qu'un club anglais vient le chercher, vous pensez qu'il va hésiter à rester à Gand ? " Le calcul gantois prévoit évidemment une marge d'erreur, entre mauvais jugements et talents perdus en cours de route. Parmi les dizaines d'enfants recrutés, une seule vente future au-delà des 10 millions d'euros permettrait tout de même au club de réaliser des bénéfices. De quoi relativiser les sommes investies dans cette chasse impitoyable au talent. " La concurrence directe entre les clubs belges, pour l'instant, est énorme ", reconnaît Dimitri De Condé. Le directeur sportif de Genk est pris dans cette guerre à ciel ouvert entre les plus grandes institutions du Royaume. Une lutte sans frontières, où tous les gros poissons tentent de se nourrir dans le même étang, puisque le Standard a récemment engagé deux jeunes talents originaires de Tielrode, près de Saint-Nicolas, et qui évoluaient à Waasland-Beveren. Un bus leur permet de faire le trajet entre le pays de Waes et l'Académie chaque jour. Un service que proposent aussi Bruges et Gand, qui organise des navettes depuis Grand-Bigard pour emmener son talent bruxellois jusqu'à ses pelouses d'entraînement. " Quand tu arrives à la maison d'un jeune talent pour tenter de le convaincre, tu sais déjà qu'il y a au moins une partie supplémentaire autour de la table ", raconte Pascal De Maesschalk, l'homme à la tête de la formation brugeoise. " Où allons-nous faire du scouting ? Au niveau de la D1. Si nous, ou le Standard, ou Gand, nous voulons intégrer quelqu'un, mis à part si c'est un talent exceptionnel, c'est parmi les joueurs qui connaissent déjà ce niveau que nous allons le chercher. Jusqu'à douze ans, on cherche encore le talent à proximité, mais à partir de l'âge de l'école secondaire, ça change. À Anderlecht, à partir des U13, ils ne vont plus chercher leurs joueurs à l'Union mais chez les meilleurs de Lokeren, de Mouscron, de Zulte Waregem. " La convoitise vit donc à tous les coins de terrain. Et puisque le mercato des jeunes n'a pas de date de péremption, le grand carrousel ne s'arrête jamais. À Charleroi, un jeune joueur a été approché récemment par un grand club du pays pour aller s'y entraîner, alors que le mois de septembre et donc la saison venaient à peine de commencer. Un bon match sous l'oeil de recruteurs positionnés autour du pré avait déjà suffi. " La concurrence pousse à investir de plus en plus ", reprend De Maesschalk. " Et actuellement, il y a cinq clubs qui investissent beaucoup plus que les autres. " Bruges investit en offrant des contrats à temps plein à Sven Vermant ou Maarten Martens, et a également engagé un entraîneur des gardiens ou un préparateur physique. Les collaborations s'étendent aux écoles de Foot-Élite, et Gand vient d'ailleurs de conclure un partenariat avec celle de Mouscron, pour brasser encore plus de talent dans les Flandres. Mais la plupart des formateurs restent les parents pauvres de cette course aux joyaux. À Gand, outre quelques avantages en nature, les coaches de jeunes ne touchent que 500 euros net par mois, loin des sommes astronomiques offertes à leurs joueurs et aux parents. Même son de cloche du côté d'Anderlecht, où le salaire ne s'élèverait pour certains formateurs qu'à 1.000 euros brut mensuels. Bien loin des 90.000 pounds par an que reçoivent les entraîneurs de jeunes à Chelsea ou à Arsenal, leur permettant de s'investir complètement dans leur tâche. Puisque le football accepte toutes les vérités, chaque club tente de concocter sa propre recette pour amener les talents de son centre de formation jusqu'en équipe fanion, et conclure en beauté avec un transfert qui fait décoller la colonne " bénéfices ". À Anderlecht, on ne croit plus aux privilèges accordés aux jeunes comme Musonda ou Svilar. " Ils se sont rendu compte qu'ils avaient créé leurs propres monstres, en banalisant tous les privilèges qu'ils leur offraient ", explique-t-on chez un concurrent. Les Mauves en sont conscients et ont confié les clés du camion à Emilio Ferrera, qui a considérablement éteint l'influence de Kindermans. Certains, au sein même du club, s'interrogeaient sur la starisation de joueurs encore en formation. Pourquoi Wout Faes avait-il déjà sa photo trônant dans le bureau du big boss de Neerpede, aux côtés des Vincent Kompany et Romelu Lukaku ? Emilio a suivi ces voix, en accentuant la scission entre les espoirs et l'équipe fanion, contrairement aux plans du centre qui avait été construit de manière telle que les meilleurs jeunes vivent dans le même milieu que le noyau pro. L'histoire est désormais célèbre : à 14 ans à peine, Charly Musonda Junior possédait les passe-partout réservés aux membres de l'équipe première, pour fréquenter tous les locaux de Neerpede. Un cas de figure dont Ferrera ne veut plus. Pendant que Gand fait la course aux talents, et que le Standard tente de revaloriser une Académie à l'image au moins aussi écornée que celle du club, Anderlecht se recentre sur les profils à la Youri Tielemans ou Leander Dendoncker. Du côté de Bruges, malgré les avantages offerts voici peu de temps à un jeune venu du Standard qui se serait vu offrir une maison pour sa mère après avoir longtemps vécu seul à l'hôtel, on affirme ne pas entrer dans le jeu de la surenchère. " Nous ne participons pas à ça, nous sommes très clairs là-dessus ", clame De Maesschalk. " Nous avons perdu deux frères, partis à Gand, à cause de pratiques auxquelles nous ne céderons jamais. Nous ne donnons pas de pré-contrats, ici tu peux seulement signer à partir de seize ans. Et tout le monde n'en reçoit pas : chez nos U16, personne n'a de contrat pour l'instant. Chez les U17, ils sont quatre. " " Je rêve d'un système à l'image de ce qui se pratique aux Pays-Bas ", conclut De Condé, lassé par cette guerre à l'armement qui semble ne jamais devoir finir. " Ce n'est pas un reproche que je fais aux autres clubs, parce que nous participons aussi à ce système, on l'a déjà fait dans le passé. Mais là-bas, il y a un respect mutuel entre l'Ajax, Feyenoord et le PSV. Il n'y a pas de concurrence entre eux chez les jeunes. " Passé du PSV à l'Ajax dans un tollé général voici quelques années, Riechedly Bazoer fait figure d'exception chez nos voisins du nord. Chez nous, une telle histoire ne quitterait même pas la colonne des faits divers... PAR GUILLAUME GAUTIER, AVEC THOMAS BRICMONT, BRUNO GOVERS ET PETER T'KINT - PHOTOS BELGAIMAGEÀ Anderlecht, Herman Van Holsbeeck est pour l'abandon du système de porte-forts. Jean Kindermans, lui, est contre.