La conversation se tient dans la section tennis du Mont Olympe. Margaret Smith Court s'adresse à Steffi Graf : " Steffi, toi dont elle se réclame puisque tu es son idole, tu sais quand elle nous rejoint, la petite Belge ?"
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La conversation se tient dans la section tennis du Mont Olympe. Margaret Smith Court s'adresse à Steffi Graf : " Steffi, toi dont elle se réclame puisque tu es son idole, tu sais quand elle nous rejoint, la petite Belge ?" - " Ecoute Margaret, je pensais sincèrement qu'elle serait là depuis dimanche dernier mais, vendredi, Justine Henin a été battue par une Française, une certaine Marion Bartoli ". - " Marion qui ?" - " Marion Bartoli, 19e joueuse mondiale qui n'a encore rien fait jusqu'à aujourd'hui. Je t'assure que, comme tout le monde, j'étais persuadée que Henin gagnerait facilement sa demi-finale et qu'il ne lui resterait qu'à remporter sa troisième finale de Wimbledon pour nous rejoindre, toi, moi mais aussi Maureen, Doris, Shirley, Billie, Chris, Martina et Serena. Serena qu'elle a d'ailleurs éliminée en quarts de finale, s'ouvrant de la sorte une voie royale vers le seul titre du Grand Chelem qui lui manque. Mais ce n'est pas à toi, Margaret, que je dois expliquer que la route vers la conquête d'un tournoi du Grand Chelem est semée d'embûches ". - " Cela, tu l'as dit, Steffi ", intervient Ivan Lendl, qui a été autorisé à s'installer sur le Mont Olympe bien qu'il n'a jamais gagné Wimbledon. Et j'espère honnêtement que Justine ne va pas commettre la même erreur que moi et trop se focaliser sur le gazon de Londres. Il n'y a rien de pire que de se concentrer uniquement sur le seul tournoi majeur qui manque à votre palmarès. J'en ai fait les frais, tout comme Mats. Et à vrai dire, Justine dispose de bien plus de qualités que moi pour gagner à Church Road ". Cette discussion, fictive bien entendu, se tient donc entre deux des neuf joueuses ayant gagné au moins une fois dans leur carrière les quatre levées du Grand Chelem, à savoir Smith Court (AUS) et Graf (GER), mais également Maureen Connolly Brinker (USA), Doris Hart (USA) ; Shirley Fry Irvin (USA) ; Billie Jean King (USA) ; Chris Evert (USA) ; Martina Navratilova (USA) et une certaine Serena Williams (USA). Ces neuf championnes ayant été surprises, comme la planète entière, par l'élimination en demi-finales de Henin par cette étonnante Française quasi inconnue du grand public et dont le palmarès est bien maigre. Que s'est-il donc passé lors de ce match étrange entre la première joueuse mondiale et Marion Bartoli ? A première vue, ce n'est pas très aisé à comprendre tant la différence de talent entre ces deux tenniswomen est énorme et à l'avantage de Henin. Mais voilà, Bartoli a vécu une deuxième semaine éblouissante du côté de Wimbledon et son c£ur a compensé son éventuel manque de qualités. Mais surtout, Bartoli ressemble quelque peu à Michael Chang, ce joueur américain qui ne payait pas de mine mais qui tissait sa toile en attendant que son rival s'y piège tout seul. Bartoli ne pratique pas le même tennis que Chang mais l'effet psychologique est identique. Dans un premier temps, moins douée et moins expérimentée que ses adversaires, Bartoli absorbe leur jeu et encaisse les coups. Sans broncher. Elle perd donc le premier set - ce qu'elle a fait contre Jelena Jankovic (SER, WTA 3), Michaella Krajicek (HOL, 45) et Henin - en laissant involontairement croire qu'elle n'a aucun moyen de revenir. La joueuse dominante s'installe donc dans son jeu, le déroule, persuadée que le plus dur est fait. Inconsciemment, elle diminue le niveau de son tennis alors que Bartoli monte en puissance. L'équilibre se fait alors à un certain moment du deuxième set. L'adversaire tente à ce moment de se reprendre mais il est trop tard. Les compétiteurs qui nous lisent savent combien il est compliqué, quand on a perdu le fil de sa tactique, de le retrouver. Justine, comme Jankovic et Krajicek, en a fait les frais et, sans rien comprendre, a laissé filer une occasion en or de s'imposer à Wimbledon. " Je reconnais que je ne sais toujours pas ce qui s'est passé sur le terrain ", disait-elle quelques minutes après sa défaite. " J'avais pourtant pratiqué un très bon tennis lors du premier set et j'ai aussi eu mes chances à la fin du deuxième. Ensuite, le match a complètement tourné pour des raisons que je ne comprends pas. Je n'étais plus aussi à l'aise et j'ai craqué physiquement et mentalement. Quant à elle, elle a réellement proposé son meilleur tennis. Je pense que, parfois, elle aurait même pu fermer les yeux tant elle réussissait tout ce qu'elle tentait. Je suis très déçue mais je n'ai pas d'autre possibilité que d'accepter cet échec ". Puis, analysant plus profondément son match, Justine reconnaîtra que c'est tactiquement qu'elle a manqué de rigueur. " Je suis trop rentrée dans le jeu de Bartoli. Elle a alors pris confiance. De ce fait, j'ai perdu la maîtrise du terrain, je suis devenue fébrile et je l'ai laissée dominer la rencontre à tel point que je ne savais plus ce que je devais faire ". Justine ne peut pas être plus claire : Bartoli, comme Chang, instille le gêne du doute dans le cerveau de ses opposantes. Pour la vaincre, il ne faut pas la laisser respirer. Jamais, il ne faut baisser la garde et, toujours, il faut démontrer que, tennistiquement, elle est en dessous. Une seule joueuse a réussi à pratiquer de la sorte lors de la quinzaine londonienne : Venus Williams (USA, WTA 31). Laquelle a remporté son quatrième Wimbledon en infligeant un sévère 6-4 6-1 à Bartoli en finale. A la différence de Justine - et des autres victimes de la Française - l'Américaine n'a pas cessé d'aller de l'avant. Après une première moitié de premier set un rien tendue - Bartoli est revenue de 3-0 à 3-3 - elle n'a plus laissé la moindre occasion à son ultime adversaire, jouant agressivement, sans ouvrir de brèche. Une tactique payante, nécessitant une confiance en soi qui a fait défaut à notre compatriote. Ce que confirme d'ailleurs Carlos Rodriguez. " Pour s'imposer dans un tournoi du Grand Chelem, il faut disputer tous les points en allant vers l'avant, sans arrêter et en se donnant à fond jusqu'au dernier point. Justine ne l'a pas fait et c'est pour cette raison qu'elle va sans doute penser longtemps à cette rencontre. En réalité, elle n'a pas tenté sa chance ". Ce qui est en partie incompréhensible. " Je ne sais pas exactement ce qui s'est passé, continue le coach de la meilleure joueuse mondiale. Je vois deux possibilités : soit elle voulait trop disputer la finale, soit elle a au contraire eu peur de la jouer ". A première vue, cela paraît irréaliste d'imaginer que Justine ait pu nourrir quelques craintes de se retrouver en finale d'un tournoi du Grand Chelem. Forte de ses six titres majeurs (4 Roland Garros, 1 US Open et 1 Australian Open), de sa médaille d'or olympique et de son statut de première joueuse mondiale, on imagine qu'elle a capitalisé la confiance de telle manière que rien n'arrive plus à la toucher ou la fragiliser. On ne peut d'ailleurs nier que, depuis quelques mois, elle affiche une sérénité qui laissait croire qu'elle avait laissé derrière elle ses vieux démons. Jamais, on ne l'avait vue aussi sereine, enthousiaste, communicative. Heureuse, quoi ! Dès lors, chacun était en droit de penser que Justine écraserait tout le monde, sur toutes les surfaces. Qu'elle était tellement supérieure à toutes les autres joueuses que Wimbledon, forcément, tomberait dans son escarcelle quatre semaines après son quatrième sacre parisien. Le début de la quinzaine pluvieuse londonienne confirma cette sensation. Ses trois premiers matches, disputés ou non entre les gouttes, ne furent que formalités pour une première mondiale radieuse : 6-3 6-0 face à l'Argentine Jorgelina Cravero (WTA 117) ; 6-0 6-4 contre Vera Dushevina (RUS, WTA 83) et 6-1 6-3 devant Elena Vesnina (RUS, WTA 67). Pas une seule seconde de doute ou d'anxiété. Vint alors le huitième de finale qui opposait Justine à Patty Schnyder (SUI, WTA 15). Sur gazon, les références de la Suissesse sont quasi nulles mais, face à Henin, malgré une domination belge dans les chiffres, Schnyder s'est souvent montrée volontariste, obtenant même une balle de match en début d'année sur surface dure. On était donc en droit, si pas de s'inquiéter, du moins de redouter une rencontre compliquée. Résultat des courses : un double 6-2 bien tassé durant lequel l'Helvète n'a jamais montré la moindre capacité à faire trembler la Belge. Grâce à ce succès, Henin se qualifiait pour le même quart de finale qu'à Roland Garros. Elle devait se mesurer une nouvelle fois à Serena Williams (USA, WTA 8) nettement plus dangereuse sur gazon que sur terre battue. Et, de fait, le match fut plus équilibré qu'à la Porte d'Auteuil. Mais Henin, après un deuxième set perdu, se reprit de belle manière pour vaincre celle dont on disait qu'elle était l'ultime danger réel sur la route du triomphe. Il est vrai que la tenante du titre, Amélie Mauresmo (FRA, WTA 4), avait été éliminée prématurément, tout comme Maria Sharapova (RUS, WTA 2) et quelques autres ténors. On en arrivait donc à la demi-finale, songeant davantage à la perspective de revivre une finale entre la surprenante Venus et Henin qu'aux problèmes que pourrait générer Bartoli. On sait ce qui est advenu... " Je ne crois pas que je pensais trop à cette finale ", dira dans un premier temps Henin. " Mais peut-être que, oui, inconsciemment, j'y songeais. En fait, oui, l'image de ma première finale ici à Wimbledon, face à Venus, a quand même trotté dans ma tête ". On rappellera effectivement qu'il y a six ans, en 2001, Justine Henin avait disputé sa toute première finale de Grand Chelem sur le Central de Wimbledon. Ella avait été battue par une Venus Williams alors au sommet de son art, non sans avoir remporté la deuxième manche. Depuis, elle n'a joué qu'une autre finale à Londres, l'an dernier, face à Amélie Mauresmo contre laquelle elle s'inclina à nouveau au terme de trois manches très serrées... Y aura-t-il d'autres occasions ? " J'en suis certaine mais il est hors de question que cela devienne une obsession... ", ", répond la principale intéressée. A nouveau, soulignons que si cette défaite en demi est un rien décevante, elle est aussi positive. " Elle a pris une grande leçon ", conclut Carlos Rodriguez. Et on sait que lorsque Justine apprend une leçon, elle en retient la morale... " N'empêche, il ne faut vraiment pas qu'elle se focalise sur Wimbledon... ", explique Ivan Lendl. Puisse la Rochefortoise entendre le conseil de son illustre collègue. par bernard ashed - photos : reporters