Michel Platini ne sait plus à quel saint se vouer. Le patron de l'UEFA voit les clubs s'endetter mais, dans le même temps, les montants des transferts ne cessent d'augmenter. Tout cela parce que des sociétés d'investissement s'occupent de la politique de transfert des clubs qui espèrent toucher le gros lot. Pour la confédération européenne, c'est immoral et nuisible. A partir de 2016, Platini veut interdire ces pratiques. " Car des millions disparaissent du circuit du football ", dit-il.
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Michel Platini ne sait plus à quel saint se vouer. Le patron de l'UEFA voit les clubs s'endetter mais, dans le même temps, les montants des transferts ne cessent d'augmenter. Tout cela parce que des sociétés d'investissement s'occupent de la politique de transfert des clubs qui espèrent toucher le gros lot. Pour la confédération européenne, c'est immoral et nuisible. A partir de 2016, Platini veut interdire ces pratiques. " Car des millions disparaissent du circuit du football ", dit-il. Quelques milliardaires agissant en coulisses s'enrichissent. Des montages opaques leur permettent d'empocher des millions. Pour l'UEFA, cela augmente le risque de blanchiment et d'activités criminelles. L'argent transiterait notamment par les Pays-Bas. En deux ans, Radamel Falcao a généré des transactions pour 100 millions : 40 lorsqu'il est passé de Porto à l'Atletico Madrid et 60 lorsqu'il a quitté la capitale espagnole pour Monaco. Son transfert s'est effectué via les Pays-Bas. Notre enquête nous mène à une rangée de maisons mitoyennes à Purmerend. La sonnette indique un nom : F. de Boef, le même que celui qui figure sur les papiers que nous avons reçus du FC Porto, le premier club européen de Falcao. Selon le club portugais, des millions ont été versés à des entreprises appartenant à l'homme qui habite ici. Nous sonnons. Une dame assez âgée nous ouvre. Un peu plus tard apparaît un sexagénaire tout bronzé. Il nous serre la main : " Frans de Boef. Bonjour Monsieur de Boef, pourriez-vous nous donner quelques informations sur Falcao ? " Je n'accorde pas d'interviews. " Nous sommes tout de même étonnés que de tels transferts se fassent par votre intermédiaire. Pourriez-vous nous donner quelques explications ? " Je n'ai rien à vous dire à ce sujet. Vous pouvez poser vos questions par écrit, je verrai ce que j'en fais. Bonne journée. " Le type n'a pas l'air fier de ce qu'il fait. Pourquoi se cache-t-il ? Il a tout de même touché quelques millions pour plusieurs transferts de joueurs internationaux. A moins qu'il ne soit qu'un homme de paille ? Dommage qu'il ne dise rien mais nous ne sommes pas surpris : les coulisses des transferts sont hermétiques. Les montants payés frisent l'inconscience. Le football européen ne fait qu'évoluer mais quelque chose ne tourne pas rond car la saison dernière, l'ensemble des clubs européens a perdu 1,7 milliard. Plus de la moitié des clubs sont dans le rouge. Où est passé l'argent ? Bien sûr, il y a les salaires et ils sont élevés. Mais une partie de ces sommes disparait dans une forêt de transactions. Aujourd'hui, chaque transfert passe par cinq à dix pays pour terminer sa course dans un paradis fiscal où le secret bancaire est bien gardé. Une petite élite fait du business au départ de yachts amarrés en France ou, l'hiver, dans les Caraïbes. Ces gens régissent le marché, dirigent les clubs, déplacent les joueurs comme des pions. Rien d'illégal, ils utilisent juste les différences de réglementations entre les pays. Les joueurs changent le plus possible de club et, à chaque transaction, de l'argent sort du circuit pour enrichir ces inconnus. En Angleterre, l'été dernier, c'est 2,6 milliards d'euros qui ont ainsi disparu. Personne ne sait où ils sont car les clubs signent des accords de confidentialité. Le prix des abonnements et des tickets ne cesse d'augmenter mais les spectateurs ne connaissent jamais les montants exacts des transferts. C'est la loi du silence " par respect pour chacune des parties ". " Au Portugal, le recours à des fonds d'investissement est une pratique connue et acceptée de tous", dit Toon Gerbrands, directeur d'AZ. " C'est grâce à cela que le FC Porto et le Sporting Lisbonne font mieux que les clubs hollandais. Les fonds d'investissement ont remplacé les banques et permettent à ces clubs de disputer la Ligue des Champions. " Gerbrands nous conseille de nous rendre aux Iles Caïman mais avant cela, nous discutons avec le Portugais Roberto Branco Martins, directeur de l'agence de management hollandaise Pro Agent. Il nous raconte comment, dans son pays, les sociétés d'investissement ont pris le pouvoir. " Les investisseurs sont aussi vieux que le football. En Amérique du Sud, des bus ramassent des enfants dans les rues en espérant que l'un d'entre eux deviendra une star. Avant, les clubs possédaient les cartes d'affiliation des joueurs, qu'on appelait les passes. On pouvait ainsi dire qui appartenait à qui et celui qui avait amené le joueur touchait un pourcentage en cas de revente. Puis, un jour, quelqu'un est venu et a dit : -J'achète tous les passes. " Roberto Branco Martins appelle cela un mac, quelqu'un qui exploite systématiquement l'être humain. Au Brésil, cette pratique avait été bannie dans les années 90 par Pelé, alors Ministre des Sports. Le passe avait alors été remplacé par un système digital. Les contrats de travail devaient être enregistrés à la fédération. Mais les investisseurs ont trouvé la parade. " Ils ont acheté les droits fédéraux sur les joueurs et ont déterminé dans quels pays ils pourraient jouer. " En 2006, les nouveaux esclaves, Carlos Tevez et Javier Mascherano, ont signé en Angleterre. Tollé quand on a remarqué qu'ils n'appartenaient pas à West Ham United mais bien à deux sociétés offshore. La fédération anglaise décida directement d'interdire cette forme de trafic de joueurs mais elle ne put enrayer le phénomène. Aujourd'hui, dans les loges, on parle le russe. Les dirigeants de clubs collaborent de près avec les agents et les sociétés d'investissement. Les montants des transferts augmentent de façon vertigineuse mais les dettes des clubs suivent la même courbe. " La FIFA et l'UEFA veulent imposer des limites mais les clubs sont des sociétés. Doivent-ils fermer la porte à un investisseur sous prétexte qu'il est suisse ? ", demande Branco Martins. Pini Zahavi, l'homme qui se cache derrière le patron de Chelsea, Roman Abramovich, fait partie de ceux qui dirigent le football. " Zahavi est allé voir les agents des jeunes joueurs du Sporting Lisbonne et a racheté tous les contrats de représentation. D'un coup, il s'est retrouvé avec 27 joueurs et est allé voir la direction du club en disant : -Que vaut votre centre de formation ? " Selon Branco Martins, les fédérations craignent de perdre le pouvoir mais il ne pense pas que l'UEFA pourra stopper la machine. " Dans le monde, il doit y avoir quinze à vingt agents du type de Zahavi ", dit-il. Aux Pays-Bas, le groupe Doyen tente de s'implanter. Il s'agit d'une société d'investissement ayant son siège à Malte et dont l'actionnariat est composé de quatre fortunes de Russie, du Kazakhstan et de Turquie. Le PSV discute avec eux au sujet d'Adam Maher et, selon Branco Martins, ce n'est qu'un début. " Au Portugal, ces sociétés sont accueillies à bras ouverts. Elles déterminent clairement la façon dont les droits seront répartis. Il y a des variations mais la base est simple : elles investissent et elles revendent avec bénéfice. " Le tout est de pouvoir conserver le contrôle de son club. Et les joueurs, savent-ils qui détient leurs droits ? " La plupart du temps, non ", dit Branco Martins. " Mais ce n'est pas nécessairement un problème. " Sauf quand le joueur est considéré comme un pion. " Certains changent constamment de pays : Norvège, Belgique, France, Chine, Dubaï, Russie... Et on se remplit les poches sur leur dos. Eux gagnent bien leur vie aussi mais pas question de plan de carrière. " Ce qui nous ramène à Falcao. De nombreux joueurs du groupe Doyen sont, tout comme l'attaquant colombien, José Mourinho et Cristiano Ronaldo, conseillés par le Portugais Jorge Mendes. En 2009, le FC Porto a payé 3,9 millions pour 60 % des droits économiques de Falcao, les 40 % restant appartenant à des tiers. Quarante-et-un buts plus tard, Falcao s'en va en Espagne. L'Atletico Madrid, pourtant criblé de dettes, l'achète pour 40 millions. Porto encaisse 20,2 millions, le reste allant à des investisseurs et des agents. Pour le FC Porto, c'est intéressant. Falcao lui a apporté beaucoup sur le plan sportif et, financièrement, il rapporte dix fois la mise de départ. Une des parties qui profite de la transaction, c'est la BV Natland Financiering, de Purmerend, aux Pays-Bas. La firme de Frans de Boef encaisse 1,8 millions d'euros. En cherchant bien, on s'aperçoit qu'elle possède aussi des droits sur Mario Bolatti. En 2009, le FC Porto lui a vendu 60 % des droits économiques de l'Argentin, pour un million et demi. Un peu plus tard, Bolatti était revendu avec bénéfice à la Fiorentina. Ce montant est évidemment incomparable avec celui de Falcao. Rien qu'en commissions, le FC Porto a versé 3,7 millions à deux firmes : Gestifute, de Jorge Mendes et Orel, une société amstellodamoise. Les firmes hollandaises se multiplient. Que viennent-elles faire dans le football ? L'AS Roma a acheté l'Argentin Erik Lamela pour 20,3 millions d'euros. Une commission de 3,2 millions a été versée à l'agent FIFA Martijn Odems, un Hollandais de 34 ans, ex-étudiant en droit à Leiden, qui n'avait obtenu sa licence que six semaines plus tôt. De plus, si Lamela est revendu pour au moins 12 millions d'euros, il touchera 10 % du bénéfice. Et ça devrait être le cas puisque, pour sa première saison, Lamela a inscrit quinze buts et des clubs anglais s'intéressent à lui. Ce qui est bizarre c'est que, dans le monde du football, personne ne connaît Odems, qui est aussi le directeur d'Orel, la société ayant encaissé les commissions sur le transfert de Falcao et dans laquelle il est associé à... Frans de Boef ! Odems ne répond ni à nos mails, ni à nos coups de téléphone, ni à nos messages. Nous nous rendons donc à son bureau où la réceptionniste nous regarde d'un air ébahi. Une minute plus tard, un gorille débarque : " Frans de Boef vous l'a déjà dit : pas d'interviews ! " Nous lui expliquons que c'est Odems que nous voulons voir. " Il est en vacances. Je sais que vous avez essayé de l'appeler sur son portable, c'est moi qui l'ai. " Un agent qui prête son portable ? Nous expliquons que nous voulons comprendre comment les grands transferts se font. " Il n'y a rien de spécial : tous les papiers sont à la Banque des Pays-Bas. " Et celui de Falcao ? " En principe, nous sommes très transparents mais notre mandataire nous a demandé d'être discrets. Nous ne réagissons que par écrit, vous pouvez nous envoyer vos questions par e-mail. " Et la piste s'éteint. La société de de Boef semble être sous tutelle d'une société à Curaçao. L'argent fait ainsi le tour du monde. Et qui contrôle tout ça ? Nous allons voir Terence Vink, un avocat fiscaliste. " Il est probable que Gestifute a perçu des commissions du club acheteur et du club vendeur. Ce qui, selon les règlements de la FIFA, est interdit. " C'est pourquoi des hommes de paille doivent encaisser l'argent et le reverser à l'agent. " On voit que les sociétés hollandaises ont perçu des montants qui ont immédiatement disparu de leur compte. Ce sont donc des intermédiaires. " Les commissions sont cependant très élevées. Une bonne partie de l'argent investi au Portugal se retrouve aux Pays-Bas. C'est ainsi qu'en 2010, le FC Porto a payé 5,1 millions pour 70 % des droits économiques sur le Colombien James Rodriguez. Les 30 % restant appartenaient à Covergence Capital Partners, une société de Zandvoort qui a de nouveau fait bingo lorsque Jorge Mendes a vendu le joueur à... l'AS Monaco. Rien d'illégal à cela mais l'économie du football est au bord de l'implosion. " Ils sont devenus fous ", disait Arsène Wenger la semaine dernière en apprenant que le Real Madrid (endetté à hauteur de 589 millions d'euros) s'apprêtait à verser 100 millions d'euros à Tottenham pour le transfert de Gareth Bale. Tout cela n'est finalement qu'un trafic d'êtres humains. Les joueurs ne savent même plus à qui ils appartiennent. Twente a vendu Ola John à Benfica mais le joueur appartenait à Doyen, ce que le joueur et ses agents ignoraient. " L'esclavagisme, c'est fini ", disait Platini voici peu. " Nous ne sommes plus au 18e ou au 19e siècle. Difficile de reprocher quoi que ce soit aux clubs. Le FC Porto a remporté la Ligue des Champions en 2004. L'année suivante, le PSV a atteint les demi-finales de l'épreuve grâce à l'aide de l'influent agent Vlado Lemic. En 2008, Jan Reker, ex-directeur du club hollandais, tenta de démanteler les réseaux d'agents mais pendant cinq ans, le PSV n'en toucha plus une et aujourd'hui, il revient sur la décision prise par de Reker. Platini, lui, n'en peut plus : " Il n'est pas éthique qu'un être humain en possède un autre. Il faut faire quelque chose. " Un coup d'oeil à notre boîte mail nous apprend que Natland n'a pas répondu à notre longue liste de questions. Certaines choses se passent volontiers de publicité.PAR IWAN VAN DUREN ET TOM KNIPPING - PHOTOS: IMAGEGLOBEEn Angleterre, l'été dernier, c'est 2,6 milliards d'euros qui ont ainsi disparu. Personne ne sait où ils sont car les clubs signent des accords de confidentialité. " La FIFA et l'UEFA veulent imposer des limites mais les clubs sont des sociétés. Doivent-ils fermer la porte à un investisseur sous prétexte qu'il est suisse ? "