Tout a commencé un samedi pluvieux. Personne ne s'y attendait. Les Belges, heureux mais encore groggys de s'être fait voler une victoire de prestige face au Brésil lors du huitième de finale de la Coupe du Monde japonaise, se rendaient au stade avec l'espoir d'une nouvelle performance de leurs Diables Rouges. Robert Waseige, pur Liégeois, avait choisi le défi du Standard, sentant peut-être qu'il ne saurait pas faire mieux avec cette équipe nationale et laissant la place à Aimé Anthuenis. Le choix n'avait soulevé aucune discussion. Certes, certains avaient suggéré un rajeunissement des cadres à la tête de la sélection mais l'option Anthuenis ne s'inscrivait-elle pas dans une certaine tradition de sélectionneurs mûrs ( Thijs, Van Himst, Van Moer et Waseige répondaient à ce critère) ? Le brave Aimé avait également son palmarès pour plaider en sa faveur. Il avait décroché trois fois le titre d'Entraîneur de l'année et soulevé trois trophées de champion (deux avec Anderlecht et un avec Genk), offrant de surcroit aux Mauves le plus beau parcours européen de ces vingt dernières années.
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Tout a commencé un samedi pluvieux. Personne ne s'y attendait. Les Belges, heureux mais encore groggys de s'être fait voler une victoire de prestige face au Brésil lors du huitième de finale de la Coupe du Monde japonaise, se rendaient au stade avec l'espoir d'une nouvelle performance de leurs Diables Rouges. Robert Waseige, pur Liégeois, avait choisi le défi du Standard, sentant peut-être qu'il ne saurait pas faire mieux avec cette équipe nationale et laissant la place à Aimé Anthuenis. Le choix n'avait soulevé aucune discussion. Certes, certains avaient suggéré un rajeunissement des cadres à la tête de la sélection mais l'option Anthuenis ne s'inscrivait-elle pas dans une certaine tradition de sélectionneurs mûrs ( Thijs, Van Himst, Van Moer et Waseige répondaient à ce critère) ? Le brave Aimé avait également son palmarès pour plaider en sa faveur. Il avait décroché trois fois le titre d'Entraîneur de l'année et soulevé trois trophées de champion (deux avec Anderlecht et un avec Genk), offrant de surcroit aux Mauves le plus beau parcours européen de ces vingt dernières années. Personne (et surtout pas Anthuenis) ne se doutait que pendant quatre ans, le Waeslandien allait passer son temps à se demander comment résoudre les problèmes des Diables. Personne ne se doutait qu'après lui, René Vandereycken, Frankie Vercauteren, Dick Advocaat et Georges Leekens se poseraient la même question. Personne ne pensait qu'aucune compétition internationale n'aiderait à remplir les estaminets de la Belgique entière durant les mois de juin de chaque année paire. Durant dix ans, le monde du football allait se passer de la vaillance des Diables Rouges. Désormais, ce surnom ferait d'ailleurs plus référence à la Corée du Sud qu'à la Belgique. La faute à la mondialisation, à la malchance ou à un manque de talent, tant au niveau des joueurs que des entraîneurs ? Portrait d'une génération perdue. Une génération qui n'aura jamais vécu un Euro, ni une Coupe du Monde. Revenons à ce samedi 7 septembre 2002. " Si la Bulgarie n'avait pas eu Krassimir Balakov, on se serait qualifié ", clame Anthuenis. " C'est exactement ce genre de joueurs qu'il nous a manqués lors de ces éliminatoires pour l'Euro 2004. Ce jour-là, il a décidé du match à lui tout seul alors que la Bulgarie n'avait pas été fameuse. Nous, on avait dû reconstruire une équipe après la Coupe du Monde. Marc Wilmots, Gert Verheyen et Johan Walem avaient décidé d'arrêter leur carrière internationale et je n'avais pas essayé de les convaincre de revenir sur leur décision car il s'agissait de leur choix. Je n'avais pas à m'en mêler. Je devais le respecter et trouver des solutions de remplacement mais c'est vrai que dans certains moments-clés, il nous a manqué de l'expérience, quelqu'un qui savait s'ériger en leader, en gagneur. " Reconstruction. Le mot est lancé. Il va servir pendant dix ans. En lâchant Wilmots et Verheyen, la Belgique avait perdu de la hargne et de l'expérience mais le noyau convoqué pour ce premier match éliminatoire comprenait pas moins de 14 joueurs présents au Japon et en Corée. Seul Stijn Vreven faisait figure de novice. Un mois plus tard, pour un voyage à Andorre, Anthuenis décidait de lancer Olivier De Cock, Thomas Buffel dans le onze, ainsi que Koen Daerden et Tom Soetaers sur le banc. " Après le premier match, Anthuenis s'était rendu compte qu'il devait injecter du sang frais ", dit Buffel, 34 sélections. " Mais nous n'avions ni les caractéristiques, ni l'expérience des joueurs partis. On a dû essayer de trouver une équipe. Ce n'était pas qu'une excuse, on a tâtonné pendant quelques mois. " Durant toute cette campagne qualificative post-Coupe du Monde, les Belges allaient vivre avec le fantôme de ce premier match perdu. Pour finalement échouer à la troisième place, à un point du leader bulgare. " On a très bien fini ces éliminatoires mais personne ne le retient ", dit Buffel. " On ne se souvient que de la troisième place. Or, sans un penalty flagrant qui nous a été refusé par l'arbitre en Bulgarie, on aurait terminé premier ! Cela s'est joué sur des détails mais c'est clair que le manque d'expérience a sans doute fait pencher la balance en notre défaveur. "Cet échec ne fait pourtant aucune vague. Personne ne s'alarme. Au contraire : la presse martèle le scénario bien écrit " d'une Belgique qui ne se qualifie jamais pour l'Euro mais toujours pour la Coupe du Monde ". L'Union belge l'écoute et prolonge Anthuenis. " La sélection avait été rajeunie. Il nous fallait du temps ", se défend le coach. " Et les dirigeants étaient satisfaits puisqu'ils m'avaient prolongé. Ils avaient bien fait. Les résultats n'étaient pas mauvais et il fallait continuer dans cette voie-là. Avec du recul, j'aurais agi exactement de la même manière. "Les éliminatoires pour la Coupe du Monde 2006 allaient s'avérer catastrophiques. Dans un groupe compliqué, la Belgique s'effondra, ne terminant que quatrième derrière la Serbie, l'Espagne et la Bosnie. Face à ces trois nations, les Belges n'engrangèrent que 4 points sur 18. Comme lors de la phase qualificative précédente, les Diables hypothéquèrent leurs chances d'entrée, concédant deux points face aux modestes Lituaniens, à Charleroi. S'ensuivirent une défaite en Espagne, et face à la Serbie, à Bruxelles. Un point sur neuf et une qualification qui s'envolait dès novembre, à peine trois mois après le début des éliminatoires. " Rien ne laissait présager ce début de campagne. Notre préparation avait été bonne ", affirme Anthuenis. " Nous avions battu les Pays-Bas et fait match nul contre la Norvège. Nous étions prêts. Nous avions choisi de commencer face à un adversaire plus petit pour ne pas revivre l'expérience de la Bulgarie, et nous avions opté pour Charleroi pour disposer d'un stade plus petit avec un surplus d'ambiance. J'avais trouvé mon triangle d'or : Buffel, Sonck et Emile Mpenza. Il y en avait un en profondeur et deux en soutien. Mais les trois étaient absents pour le premier match contre la Lituanie. Je devais revoir tous mes plans. Durant cette campagne, nous avions souffert de deux paramètres. Le premier : nous n'avions pas (ou peu) de joueurs qui évoluaient à l'étranger. Sonck qui était notre buteur, moisissait sur le banc de l'Ajax, LuigiPieroni aussi à Auxerre et Buffel, titulaire aux Rangers, était souvent blessé. Le deuxième : l'absence d'Emile Mpenza. Il y avait une grande différence entre la Belgique avec Emile et la Belgique sans lui. Quand il est revenu au pays, au Standard, et comme il était souvent blessé, Michel Preud'homme était venu à la Fédération pour dire qu'il avait un programme spécifique et qu'il arrêtait temporairement l'équipe nationale. Après quelques mois, je m'étais rendu personnellement à Hambourg, où il avait été transféré, pour lui demander de revenir. Ce qu'il avait accepté. Avec lui, nous avions écrasé la Bosnie 4-1. Il constituait 50 % de mon équipe. " A ce moment-là, la tête d'Anthuenis ne tenait plus qu'à un fil. " N'attendez pas que j'annonce ma démission ", affirme même le sélectionneur au lendemain de la défaite face à la Serbie. " Je n'ai pas le sentiment d'avoir commis de fautes majeures depuis mon entrée en fonction. " Les médias se déchainent sur Anthuenis. " Piètre communicateur, tacticien incompris, il déconcerte pas mal d'amateurs de football. Mais est-ce vraiment sa faute si la Belgique ne possède plus assez de joueurs de grand talent, un leader naturel capable de porter l'équipe à bout de bras ou d'attaquants adroits devant le but adverse ? ", écrit Le Vif-L'Express. Pour la première fois depuis 1978, la Belgique ne participe pas à une Coupe du Monde. Le manque de talent frappe de plein fouet des esprits oubliant que le mal remonte déjà à presque quatre ans. Le sélectionneur trinque et laisse la place à un homme qui ne fait pas l'unanimité : Vandereycken. Vandereycken a compris une chose : que les temps avaient changé et que la Belgique n'arrivait plus à dominer ses adversaires. Il décide de faire jouer les meilleurs joueurs, quitte à ce que cela ne soit pas à leur meilleure position. Il met également au point un schéma plus attentiste, plus défensif. " Vandereycken savait ce qu'il voulait ", explique Karel Geraerts, 20 sélections, lancé à la fin de l'ère Anthuenis et pilier du début de celle de Vandereycken. " Personne ne pouvait le faire changer de trajectoire. Il allait droit vers son objectif et ne se laissait pas influencer. Anthuenis parlait et encourageait plus ses joueurs mais cela ne signifiait pas qu'on n'avait pas envie de se rendre aux rassemblements des Diables sous Vandereycken. Que du contraire ! " Ses débuts et sa communication vers l'extérieur sont catastrophiques. 0-0 contre le Kazakhstan au Parc Astrid et le spectre des campagnes précédentes reviennent à la surface. " A cause de sa communication, on a construit l'image d'un homme fermé ", continue Geraerts. " Pourtant, pour les joueurs, c'était un rêve d'avoir un entraîneur comme lui car il nous laissait beaucoup de liberté et il nous protégeait toujours des médias. Dans le vestiaire, tu ne vas pas trouver beaucoup de monde pour le critiquer car ses entraînements étaient variés et sa science tactique très bonne. Cependant, c'est clair qu'il était partiellement responsable du climat négatif véhiculé par les médias. "La Belgique termine cinquième (sa plus mauvaise place) derrière la Pologne, le Portugal, la Serbie et la Finlande. Pourtant, Vandereycken arrive à convaincre les pontes de l'Union belge de lui donner un nouveau contrat. " Le bon fonctionnement veut que les entraîneurs qui ne se qualifient pas soient remplacés. Cela n'a pas été le cas en Belgique. Leekens aussi a été gardé ! ", lâche Pieroni, 24 sélections. En 2007 et 2008, convaincu par les performances des Espoirs à l'Euro et aux Jeux olympiques, il rajeunit clairement les cadres en lançant les Moussa Dembélé, Jan Vertonghen, Thomas Vermaelen, Marouane Fellaini et Axel Witsel. Mais, il n'arrive pas à gérer le conflit de générations, ni à changer son fusil d'épaules. Persuadé de la bonne tenue de sa tactique défensive, il ne l'adapte pas aux caractéristiques beaucoup plus offensives de ses nouveaux joueurs. Les éliminatoires pour la Coupe du Monde 2010 sont les plus catastrophiques de ces dix ans. La Belgique ne prend que 10 malheureux petits points (20 de moins que l'Espagne) et échoue quatrième d'un groupe de six, battue par l'Estonie et même l'Arménie ! Deux ans plus tard, Leekens a certes pris plus de points mais a échoué comme ses prédécesseurs à qualifier les Belges pour une phase finale. En dix ans, une génération perdue s'est créée. Des joueurs, lancés par Anthuenis comme Buffel, Geraerts, Jonathan Blondel, Cédric Roussel, Pieroni, Jelle Van Damme ou Silvio Proto n'ont et ne connaîtront peut-être jamais un Euro ou une Coupe du Monde. Cette génération de loosers a même dû laisser la place aux jeunes emmenés par Vincent Kompany, comme en témoignent le classement des joueurs les plus utilisés ces dix dernières années. " C'est sûr qu'on se rend compte qu'on ne va pas vivre ce qui constitue sans doute les meilleurs moments pour un footballeur ", reconnaît Thomas Chatelle, 5 sélections. " Ce sont des moments-clés dans une carrière. Et de ce fait, par ricochet, on obtient une génération qui stagne. Quand on se demande pourquoi notre génération n'aura pas réussi à se qualifier, je pense qu'on ne peut pas toujours parler de malchance. Cette excuse est valable une fois, pas deux. Ces échecs sont la preuve qu'on est en retard sur certaines nations. Et puis, on est rentré dans un cercle vicieux. Quand on rate une grande épreuve, on rate le train, on rentre dans une spirale négative, on ne prend pas l'expérience nécessaire pour la suite. " Chatelle parle de génération qui stagne mais peut-on parler de génération peu talentueuse ? " Par rapport à la génération précédente, je ne crois pas qu'on puisse dire cela. Par contre, c'est clair que ceux qui évoluent actuellement ont beaucoup plus de talent que nous ", dit Geraerts. " Il y a de la quantité et de la qualité. Quand j'ai débuté, il n'y avait pas de flancs offensifs. Maintenant, les places sont doublées avec Eden Hazard, Dries Mertens ou Nacer Chadli. " " On avait moins de talent qu'actuellement mais on avait plus de combativité ", ajoute Buffel. " Vous parlez de génération perdue mais je crois que les entraîneurs ont essayé de trouver de bons jeunes qui étaient soit trop courts, soit manquaient d'expérience. "" On se dit qu'on se trouvait entre deux bonnes générations mais je ne crois pas que c'est une question de talent ", assure Pieroni. " Il y en a toujours eu dans le noyau. Par contre, il a peut-être manqué une ossature à cette équipe. Le onze de base n'était jamais similaire. Comment acquérir des automatismes dans ces conditions ? Il faut dire que Vandereycken est celui qui a utilisé le plus de joueurs dans l'histoire de l'équipe nationale ( NDLR : 55 pour 53 à Anthuenis et 43 à Leekens). Depuis deux ans, dans le sillage d'une génération exceptionnelle, l'espoir est de retour mais pas les résultats. " Si la génération actuelle est beaucoup plus médiatisée, le résultat est le même ", glisse perfidement Pieroni. " Le climat autour de l'équipe nationale a changé. Il est beaucoup plus positif qu'à notre époque ", corrobore Geraerts. " Mais on a toujours les mêmes problèmes : on n'arrive pas à gagner les gros matches. Or, c'est cela qui détermine la présence ou non à une phase finale. " La génération sacrifiée vous salue bien bas... PAR STÉPHANE VANDE VELDE" Avec le recul, j'aurais agi exactement de la même manière. " (Aimé Anthuenis) " La génération actuelle est beaucoup plus médiatisée mais le résultat est le même. " (Luigi Pieroni) " Sans un penalty flagrant refusé par l'arbitre, on aurait été à l'Euro 2004. " (Thomas Buffel)