Tout fier, Peter Becker nous montre la coquette maison qu'il habite dans un quartier résidentiel de Berlin-Est. Seul le chant des oiseaux rompt le silence. Berlin est la ville de tous les contrastes : le centre trépide de vie mais les autres quartiers respirent la tranquillité.

15 ans après la réunification, tous les restes du passé ont été balayés. Les maisons ont été rénovées, les façades repeintes et il ne reste plus qu'un petit morceau du Mur, relique de ce passé abhorré. De son jardin, Becker montre la rue : " Ici, rien n'a changé ". Il s'empresse d'ajouter qu'il n'éprouve pas la moindre nostalgie : " La vie n'était pas si moche en RDA. Il n'y avait pas de chômage, pas de mendicité, pas de stress ni d'excès. Tant qu'on ne posait pas de questions, il n'y avait pas de problème et on vous fichait la paix alors que maintenant, nous vivons dans une société de terrorisme et de révolte, parce que les Américains ne comprennent pas que les gens ne se laissent plus opprimer. D'autre part, sous le régime communiste, nous vivions sous le terrible dogmatisme de l'Etat socialiste. Nous n'avions aucun droit à la liberté, on nous mâchait tout. C'est ce qui a précipité la fin de cette politique ".

Peter Becker (65 ans) a effectué ses études à la célèbre Deutsche Hochschule für Körperkultur de Leipzig, il y a près de 40 ans. Il a entraîné le Dynamo Berlin, le plus puissant club sportif de la RDA, où la diva du patinage artistique Katarina Witt et la nageuse Franziska von Almsick ont fait leurs classes. Becker a aussi découvert Jan Ullrich et l'a mené parmi l'élite.

" La première fois que je l'ai vu, il avait 13 ans. Ce n'est pas sa classe mais son caractère d'acier qui m'a frappé ". Il ne souffrait pas du moindre excès de poids : " Jan mesurait 1,62 mètre et ne pesait que 45 kilos. Il était mû par une telle ambition que je me suis demandé d'où il tirait son énergie ".

Cette mentalité a bien changé. Jusqu'au début de l'année dernière, Becker était toujours entraîneur d'Ullrich. Leur collaboration a brutalement pris fin. Depuis, Becker, qui entraîne deux cyclistes féminines à Berlin et écrit un livre sur ses expériences, ne voit plus son ancien protégé et cela le ronge.

Peter Becker : Sans le directeur sportif belge Rudy Pevenage, je serais toujours proche d' Ulli. Sa carrière aurait évolué différemment aussi. Il aurait certainement remporté davantage de courses, comme Paris-Roubaix, car il digère très bien les pavés. Ou Liège-Bastogne-Liège. Y a-t-il une épreuve mieux taillée à sa mesure ? Et je ne parle pas du Tour de Lombardie ou du Giro. J'en ai souvent discuté avec lui : - Junge, tu ne peux pas te contenter du seul Tour. Tu as tellement de talent que tu dois l'exploiter. Il répondait : - Trainer, tu as raison. Mais à la longue, il est devenu difficile de le guider dans cette direction à cause de Pevenage. Je devais d'abord passer par lui et au bout d'un moment, je n'y suis même plus arrivé.

Un clash avec Pevenage ?

Quel problème y avait-il entre Pevenage et vous ?

Ma présence gênait déjà Pevenage en 1997 quand Ullrich a gagné le Tour. Il est très jaloux. J'avais même le sentiment qu'entendre mon nom le rendait malade. Je sentais constamment qu'il voulait être le chef. Cette situation n'était pas très saine. En mars de l'année dernière, je lui ai demandé ce qu'il attendait encore de moi. Il a répondu qu'il devait y réfléchir. J'ai rétorqué : - Réfléchis à ton aise. Depuis, je ne lui ai plus parlé. Ullrich n'est pas intervenu : pris entre deux feux, il ne voulait pas de bagarre. En outre, il est très loyal à l'égard de Pevenage, à juste titre car Rudy a fait beaucoup pour lui. C'est pour ça que je n'évoquais jamais ces problèmes en sa présence, mais voir ce qui arrive à Ullrich me fait très mal car je sais comment le sortir du trou.

Comment ?

Il faut s'occuper d'Ullrich en permanence. Il a besoin d'être motivé. Chaque jour. J'ai récolté 70 médailles avec les sportifs que j'ai entraînés au fil de ma carrière. On sous-estime lourdement le rôle de l'entraîneur en cyclisme, je ne comprends pas pourquoi. Ullrich faisait ce que je lui disais. Il a besoin d'harmonie, il doit travailler avec des gens en qui il a confiance. Il a appris à connaître son corps et réfléchissait lui-même à ses entraînements, je me contentais de lui faire des remarques. Ulli a besoin qu'on l'écoute, surtout dans les moments difficiles. Il est parfois un peu dépressif, il se laisse vite aller, et quand il va vraiment mal, il évoque la fin de sa carrière. Alors, il faut le secouer. A voix haute, clairement. On ne lui rend absolument pas service en lui racontant des sornettes. Un tel comportement est un poison pour un coureur comme lui. Je n'ai entendu Pevenage lui voler dans les plumes qu'une seule fois, mais deux minutes plus tard, il lui caressait déjà la tête. On ne fait pas ça : ce n'est absolument pas pédagogique.

Pevenage ne travaille pas bien avec Ullrich ?

La préparation n'a manifestement pas été bonne. Fin janvier, c'était déjà visible : der Junge était trop gros. C'est un signal d'alarme. Normalement, il brûle très vite les graisses. Il faut intervenir et rectifier le tir, pas chercher des excuses. On n'a pourtant rien fait. Je l'ai vu début mai, à une fête de supporters. Pour être franc, il ne m'a pas fait bonne impression. J'entends et je lis partout qu' Ulli a changé depuis qu'il est père, qu'il est devenu un autre homme. Moi, j'ai vu que quelque chose l'abattait mais je ne sais pas quoi. Il n'a pas bon moral. Peut-être que je suis subjectif et que ma frustration prend le dessus. C'est possible. Attention, il a tellement de classe que je pense qu'il sera prêt pour le Tour de France. Des coureurs comme lui n'ont pas besoin de grand-chose pour s'imposer, comme on l'a vu au dernier Tour. Quand il peut réaliser une prestation, il a un déclic qui l'aspire vers le haut. Mais s'il est largué, c'est mortel, car son moral est au plus bas. C'est la différence avec Lance Armstrong. L'Américain a une telle force mentale qu'il surmonte tous les obstacles. Travailler avec un homme comme lui doit être une bénédiction. Pourtant, sa froide détermination m'attriste. Il ne rit jamais, il a toujours un pli triste autour de la bouche alors que le sport, c'est aussi du plaisir.

Jan Ullrich ne rit pas beaucoup non plus.

Mais il est plus spontané, très honnête. Son problème, c'est qu'il n'aime pas être au centre de l'intérêt. Il est introverti, il n'a pas de rayonnement. Je lui ai souvent conseillé : - Lis plus de livres pour améliorer ton vocabulaire, essaie d'apprendre quelques phrases en français par c£ur. Jan est populaire en France, il est plus attachant qu'Armstrong, il faut jouer cette carte-là aussi. S'il apprenait cinq phrases en français, les gens l'adoreraient et il améliorerait son image.

Ullrich affirme ne pas pouvoir conserver sa forme pendant une année complète.

Il dit qu'il n'a pas assez de motivation pour cela. Foutaises. Avant, je m'occupais de lui onze mois par an. Nous n'observions de repos qu'en août. Sinon, c'était : entraînement, course, entraînement et, de temps à autre, un dimanche à la maison. Jamais je n'ai entendu de plainte. Mieux même : je devais souvent le protéger contre lui-même, le freiner, tant il était motivé. Parfois, nous avions programmé une séance de 180 kilomètres et il revenait, trempé de sueur, après 250 km. Il ne pourrait plus le faire ? Je n'y crois pas. C'est une fable, comme le fait que le luxe de l'Ouest l'aurait affaibli. Il disposait de ce luxe en RDA aussi. On faisait tout à sa place. Il n'y avait qu'une différence : à ce moment-là, nous travaillions en fonction d'un objectif.

Avec des accents clairs.

Ullrich a étudié le cyclisme, il s'est penché sur toutes les facettes de la matière : physiologie, anatomie, rien n'a été oublié. Nous avons mesuré son taux de lactate, observé sa fréquence cardiaque, sa capacité de récupération. Ensuite, nous avons testé ses muscles, fait une biopsie pour voir comment les muscles se développaient, comment il devait d'entraîner. Quand j'apprends que l'an dernier, avant le Tour, on n'a pas fait de tests... c'est à pleurer. On se prive d'une masse de connaissances.

La RDA a permis de mesurer le cyclisme. Nous y avons introduit les mathématiques, travaillé avec des tables géantes remplies de chiffres. C'était un mode d'emploi, une sorte de Bible. Nous avions les coureurs en mains. Toutes ces données offraient aussi un ancrage à Ullrich. En rejoignant l'élite, il avait atteint un premier objectif. Alors, la question cruciale est devenue : a-t-il envie de continuer à progresser ?

Des erreurs tactiques

Apparemment non, compte tenu de sa longue série de problèmes.

L'année dernière, il a vraiment raté sa chance de gagner le Tour. Il ne doit plus espérer qu'Armstrong soit aussi faible. Evidemment, Ulli a eu de la malchance : il a été malade dans l'étape de l'Alpe d'Huez. Sinon, il aurait creusé l'écart. Dans les Pyrénées, c'était trop tard car Armstrong s'était retrouvé. Il y a une chose que je ne comprends vraiment pas dans ce Tour : l'étape de Gap, quand Vinokourov a gagné, après la chute de Beloki. Je me suis demandé pourquoi Ullrich roulait derrière Vinokourov. Pourquoi Beloki menait-il une telle poursuite alors qu'Armstrong restait aussi calme ? C'était quand même à lui de faire le travail, puisqu'il était favori ? Ulli n'avait qu'à suivre Armstrong. Pevenage aurait dû intervenir, mais bon, il n'est pas des meilleurs sur le plan tactique.

Il a aussi permis à Ullrich d'attaquer beaucoup trop tôt au Tourmalet. D'après Armstrong, Pevenage a commis ce jour-là une bourde monumentale.

Selon moi, jamais Pevenage n'a donné cet ordre. C'est Ullrich qui a choisi d'attaquer. Il ne pouvait pas se maîtriser, à ce moment-là, mais un directeur sportif doit foncer en avant et freiner son coureur, ce que Pevenage n'a pas fait. Ullrich n'aurait jamais dû perdre le Tour 1998, au fond. Il a bousillé neuf minutes parce qu'il a trop forcé après une panne. Pevenage se trouvait déjà dans la voiture et n'a rien entrepris. Ulli était aussi trop légèrement vêtu, il n'a pas été protégé contre le froid. Comment est-ce possible à ce niveau ? C'est aussi une grave erreur de Pevenage.

Le problème d'Ullrich ne se résume-t-il pas à Pevenage ?

Je ne pourrai jamais le dire car ça n'aiderait pas Ullrich. Je ne ferais que l'accabler de doutes supplémentaires. Je ne veux pas semer la zizanie entre Pevenage et lui car ce serait stérile, voire néfaste. J'aime trop Jan.

Mais der Junge vous a laissé tomber.

Peut-être a-t-il pensé pouvoir se passer de moi. Quand il est revenu chez T-Mobile, il a déclaré : - Je ne veux pas qu'on me surveille pendant les entraînements. C'est évidemment un point de vue erroné. Indépendamment de ça, Ullrich fait énormément confiance à Pevenage. Ce n'est pas illogique : Pevenage n'était là que pour lui, les autres coureurs ne l'intéressaient pas, comme il l'a admis lui-même. Quand on discute avec Ullrich de la façon dont Telekom a évincé Pevenage en 2002, on apprend qu'il n'a pas été bien traité. Dire autre chose est inutile. Quand der Junge vous soutient, c'est à fond, à 200 %.

Un peu hooligan ?

Pourtant, Ullrich n'est pas un saint. Il s'est fait pincer sous l'influence de drogue dans une discothèque et a démoli une Porsche, alors qu'il était avec deux femmes ?

C'était en 2002, quand Ulli souffrait du genou. Il était désemparé, complètement perdu, même. Il a fini par sombrer dans la dépression. Et que s'est-il passé ? En pleine rééducation, il est sorti en discothèque. Il se sentait mal dans sa peau, il avait des problèmes mais il travaillait dur à son retour : massages, natation, physiothérapie. Pour se détendre, il est sorti. Il a bu quelques verres de vin rouge, parlé de ses sentiments, de son insatisfaction. En quoi est-ce mal ? Ensuite, quelqu'un lui a donné quelque chose pour qu'il soit plus joyeux. Ulli a accepté sans réfléchir, la conscience tranquille. Et il a été contrôlé. J'ai trouvé horrible la façon dont on a grossi les choses, la manière dont la fédération allemande a réagi, avec cette conférence de presse. Aucune autre fédération au monde n'aurait fait ça. Pendant une heure, der Junge est resté assis là, en pâture aux questions les plus stupides. Je me demande ce que les gens qui le suivent au quotidien en ont pensé. Ulli a quand même un manager. Comment cet homme a-t-il pu laisser faire ça ? Il a immédiatement reconnu son erreur mais on a présenté l'affaire comme s'il avait commis un crime.

Puis l'accident, ces deux femmes qui ont demandé un autographe à Ulli qui les a chargées dans sa Porsche parce que leur auto était garée plus loin. Tout le monde a raconté qu'il était ivre au volant. Il avait 1,4 pro mille, ce qui n'est rien pour un jeune homme. En plus, il n'avait que 500 mètres à parcourir. Seulement voilà, son pied a glissé de la pédale, dans un virage, il a contre-braqué mais n'a pas pu contrôler le véhicule. C'est incroyable d'en faire un drame.

Vous défendez Jan Ullrich de tout votre c£ur.

Parce que je sais que c'est un homme formidable. J'ai vécu avec Jan pendant 15 ans. Il est exceptionnel à tous points de vue. La façon dont il peut se motiver pour une course est inimaginable. J'en avais la chair de poule. Vous savez, beaucoup de coureurs de l'ancienne RDA puisaient leur motivation dans les privilèges reçus. Mais il n'a jamais discuté d'argent. Il cherchait la confrontation, la lutte, la compétition. Je souffre en voyant qu'il lui reste si peu de ce tempérament alors qu'il n'a que 30 ans. Il y a quelques semaines, je lui ai dit qu'il ne pouvait pas se permettre de disparaître ainsi de la scène. - Cela te rongera la conscience jusqu'à la fin de tes jours. Il m'a répondu qu'il ne se faisait guère de soucis, qu'il serait prêt au Tour.

S'il vous le demande, retravailleriez-vous avec lui ?

Je devrais d'abord en discuter avec ma femme car elle n'apprécie pas la manière dont j'ai été traité. Ulli et moi avons toujours travaillé en confiance, sans le moindre contrat. Je ne voulais pas me mettre en avant. Ma seule préoccupation était qu'il réalise des performances.

Vous devez donc être très déçu d'Ullrich.

Le problème, avec les sportifs de haut niveau, c'est qu'ils oublient parfois qu'ils sont des êtres humains et croient qu'ils peuvent tout faire eux-mêmes.

Jacques Sys, envoyé spécial à Berlin

" Ma présence dérangeait PEVENAGE. IL VOULAIT êTRE LE SEUL PATRON "

Tout fier, Peter Becker nous montre la coquette maison qu'il habite dans un quartier résidentiel de Berlin-Est. Seul le chant des oiseaux rompt le silence. Berlin est la ville de tous les contrastes : le centre trépide de vie mais les autres quartiers respirent la tranquillité. 15 ans après la réunification, tous les restes du passé ont été balayés. Les maisons ont été rénovées, les façades repeintes et il ne reste plus qu'un petit morceau du Mur, relique de ce passé abhorré. De son jardin, Becker montre la rue : " Ici, rien n'a changé ". Il s'empresse d'ajouter qu'il n'éprouve pas la moindre nostalgie : " La vie n'était pas si moche en RDA. Il n'y avait pas de chômage, pas de mendicité, pas de stress ni d'excès. Tant qu'on ne posait pas de questions, il n'y avait pas de problème et on vous fichait la paix alors que maintenant, nous vivons dans une société de terrorisme et de révolte, parce que les Américains ne comprennent pas que les gens ne se laissent plus opprimer. D'autre part, sous le régime communiste, nous vivions sous le terrible dogmatisme de l'Etat socialiste. Nous n'avions aucun droit à la liberté, on nous mâchait tout. C'est ce qui a précipité la fin de cette politique ". Peter Becker (65 ans) a effectué ses études à la célèbre Deutsche Hochschule für Körperkultur de Leipzig, il y a près de 40 ans. Il a entraîné le Dynamo Berlin, le plus puissant club sportif de la RDA, où la diva du patinage artistique Katarina Witt et la nageuse Franziska von Almsick ont fait leurs classes. Becker a aussi découvert Jan Ullrich et l'a mené parmi l'élite. " La première fois que je l'ai vu, il avait 13 ans. Ce n'est pas sa classe mais son caractère d'acier qui m'a frappé ". Il ne souffrait pas du moindre excès de poids : " Jan mesurait 1,62 mètre et ne pesait que 45 kilos. Il était mû par une telle ambition que je me suis demandé d'où il tirait son énergie ". Cette mentalité a bien changé. Jusqu'au début de l'année dernière, Becker était toujours entraîneur d'Ullrich. Leur collaboration a brutalement pris fin. Depuis, Becker, qui entraîne deux cyclistes féminines à Berlin et écrit un livre sur ses expériences, ne voit plus son ancien protégé et cela le ronge. Peter Becker : Sans le directeur sportif belge Rudy Pevenage, je serais toujours proche d' Ulli. Sa carrière aurait évolué différemment aussi. Il aurait certainement remporté davantage de courses, comme Paris-Roubaix, car il digère très bien les pavés. Ou Liège-Bastogne-Liège. Y a-t-il une épreuve mieux taillée à sa mesure ? Et je ne parle pas du Tour de Lombardie ou du Giro. J'en ai souvent discuté avec lui : - Junge, tu ne peux pas te contenter du seul Tour. Tu as tellement de talent que tu dois l'exploiter. Il répondait : - Trainer, tu as raison. Mais à la longue, il est devenu difficile de le guider dans cette direction à cause de Pevenage. Je devais d'abord passer par lui et au bout d'un moment, je n'y suis même plus arrivé. Ma présence gênait déjà Pevenage en 1997 quand Ullrich a gagné le Tour. Il est très jaloux. J'avais même le sentiment qu'entendre mon nom le rendait malade. Je sentais constamment qu'il voulait être le chef. Cette situation n'était pas très saine. En mars de l'année dernière, je lui ai demandé ce qu'il attendait encore de moi. Il a répondu qu'il devait y réfléchir. J'ai rétorqué : - Réfléchis à ton aise. Depuis, je ne lui ai plus parlé. Ullrich n'est pas intervenu : pris entre deux feux, il ne voulait pas de bagarre. En outre, il est très loyal à l'égard de Pevenage, à juste titre car Rudy a fait beaucoup pour lui. C'est pour ça que je n'évoquais jamais ces problèmes en sa présence, mais voir ce qui arrive à Ullrich me fait très mal car je sais comment le sortir du trou. Il faut s'occuper d'Ullrich en permanence. Il a besoin d'être motivé. Chaque jour. J'ai récolté 70 médailles avec les sportifs que j'ai entraînés au fil de ma carrière. On sous-estime lourdement le rôle de l'entraîneur en cyclisme, je ne comprends pas pourquoi. Ullrich faisait ce que je lui disais. Il a besoin d'harmonie, il doit travailler avec des gens en qui il a confiance. Il a appris à connaître son corps et réfléchissait lui-même à ses entraînements, je me contentais de lui faire des remarques. Ulli a besoin qu'on l'écoute, surtout dans les moments difficiles. Il est parfois un peu dépressif, il se laisse vite aller, et quand il va vraiment mal, il évoque la fin de sa carrière. Alors, il faut le secouer. A voix haute, clairement. On ne lui rend absolument pas service en lui racontant des sornettes. Un tel comportement est un poison pour un coureur comme lui. Je n'ai entendu Pevenage lui voler dans les plumes qu'une seule fois, mais deux minutes plus tard, il lui caressait déjà la tête. On ne fait pas ça : ce n'est absolument pas pédagogique. La préparation n'a manifestement pas été bonne. Fin janvier, c'était déjà visible : der Junge était trop gros. C'est un signal d'alarme. Normalement, il brûle très vite les graisses. Il faut intervenir et rectifier le tir, pas chercher des excuses. On n'a pourtant rien fait. Je l'ai vu début mai, à une fête de supporters. Pour être franc, il ne m'a pas fait bonne impression. J'entends et je lis partout qu' Ulli a changé depuis qu'il est père, qu'il est devenu un autre homme. Moi, j'ai vu que quelque chose l'abattait mais je ne sais pas quoi. Il n'a pas bon moral. Peut-être que je suis subjectif et que ma frustration prend le dessus. C'est possible. Attention, il a tellement de classe que je pense qu'il sera prêt pour le Tour de France. Des coureurs comme lui n'ont pas besoin de grand-chose pour s'imposer, comme on l'a vu au dernier Tour. Quand il peut réaliser une prestation, il a un déclic qui l'aspire vers le haut. Mais s'il est largué, c'est mortel, car son moral est au plus bas. C'est la différence avec Lance Armstrong. L'Américain a une telle force mentale qu'il surmonte tous les obstacles. Travailler avec un homme comme lui doit être une bénédiction. Pourtant, sa froide détermination m'attriste. Il ne rit jamais, il a toujours un pli triste autour de la bouche alors que le sport, c'est aussi du plaisir. Mais il est plus spontané, très honnête. Son problème, c'est qu'il n'aime pas être au centre de l'intérêt. Il est introverti, il n'a pas de rayonnement. Je lui ai souvent conseillé : - Lis plus de livres pour améliorer ton vocabulaire, essaie d'apprendre quelques phrases en français par c£ur. Jan est populaire en France, il est plus attachant qu'Armstrong, il faut jouer cette carte-là aussi. S'il apprenait cinq phrases en français, les gens l'adoreraient et il améliorerait son image. Il dit qu'il n'a pas assez de motivation pour cela. Foutaises. Avant, je m'occupais de lui onze mois par an. Nous n'observions de repos qu'en août. Sinon, c'était : entraînement, course, entraînement et, de temps à autre, un dimanche à la maison. Jamais je n'ai entendu de plainte. Mieux même : je devais souvent le protéger contre lui-même, le freiner, tant il était motivé. Parfois, nous avions programmé une séance de 180 kilomètres et il revenait, trempé de sueur, après 250 km. Il ne pourrait plus le faire ? Je n'y crois pas. C'est une fable, comme le fait que le luxe de l'Ouest l'aurait affaibli. Il disposait de ce luxe en RDA aussi. On faisait tout à sa place. Il n'y avait qu'une différence : à ce moment-là, nous travaillions en fonction d'un objectif. Ullrich a étudié le cyclisme, il s'est penché sur toutes les facettes de la matière : physiologie, anatomie, rien n'a été oublié. Nous avons mesuré son taux de lactate, observé sa fréquence cardiaque, sa capacité de récupération. Ensuite, nous avons testé ses muscles, fait une biopsie pour voir comment les muscles se développaient, comment il devait d'entraîner. Quand j'apprends que l'an dernier, avant le Tour, on n'a pas fait de tests... c'est à pleurer. On se prive d'une masse de connaissances. La RDA a permis de mesurer le cyclisme. Nous y avons introduit les mathématiques, travaillé avec des tables géantes remplies de chiffres. C'était un mode d'emploi, une sorte de Bible. Nous avions les coureurs en mains. Toutes ces données offraient aussi un ancrage à Ullrich. En rejoignant l'élite, il avait atteint un premier objectif. Alors, la question cruciale est devenue : a-t-il envie de continuer à progresser ? L'année dernière, il a vraiment raté sa chance de gagner le Tour. Il ne doit plus espérer qu'Armstrong soit aussi faible. Evidemment, Ulli a eu de la malchance : il a été malade dans l'étape de l'Alpe d'Huez. Sinon, il aurait creusé l'écart. Dans les Pyrénées, c'était trop tard car Armstrong s'était retrouvé. Il y a une chose que je ne comprends vraiment pas dans ce Tour : l'étape de Gap, quand Vinokourov a gagné, après la chute de Beloki. Je me suis demandé pourquoi Ullrich roulait derrière Vinokourov. Pourquoi Beloki menait-il une telle poursuite alors qu'Armstrong restait aussi calme ? C'était quand même à lui de faire le travail, puisqu'il était favori ? Ulli n'avait qu'à suivre Armstrong. Pevenage aurait dû intervenir, mais bon, il n'est pas des meilleurs sur le plan tactique. Selon moi, jamais Pevenage n'a donné cet ordre. C'est Ullrich qui a choisi d'attaquer. Il ne pouvait pas se maîtriser, à ce moment-là, mais un directeur sportif doit foncer en avant et freiner son coureur, ce que Pevenage n'a pas fait. Ullrich n'aurait jamais dû perdre le Tour 1998, au fond. Il a bousillé neuf minutes parce qu'il a trop forcé après une panne. Pevenage se trouvait déjà dans la voiture et n'a rien entrepris. Ulli était aussi trop légèrement vêtu, il n'a pas été protégé contre le froid. Comment est-ce possible à ce niveau ? C'est aussi une grave erreur de Pevenage. Je ne pourrai jamais le dire car ça n'aiderait pas Ullrich. Je ne ferais que l'accabler de doutes supplémentaires. Je ne veux pas semer la zizanie entre Pevenage et lui car ce serait stérile, voire néfaste. J'aime trop Jan. Peut-être a-t-il pensé pouvoir se passer de moi. Quand il est revenu chez T-Mobile, il a déclaré : - Je ne veux pas qu'on me surveille pendant les entraînements. C'est évidemment un point de vue erroné. Indépendamment de ça, Ullrich fait énormément confiance à Pevenage. Ce n'est pas illogique : Pevenage n'était là que pour lui, les autres coureurs ne l'intéressaient pas, comme il l'a admis lui-même. Quand on discute avec Ullrich de la façon dont Telekom a évincé Pevenage en 2002, on apprend qu'il n'a pas été bien traité. Dire autre chose est inutile. Quand der Junge vous soutient, c'est à fond, à 200 %. C'était en 2002, quand Ulli souffrait du genou. Il était désemparé, complètement perdu, même. Il a fini par sombrer dans la dépression. Et que s'est-il passé ? En pleine rééducation, il est sorti en discothèque. Il se sentait mal dans sa peau, il avait des problèmes mais il travaillait dur à son retour : massages, natation, physiothérapie. Pour se détendre, il est sorti. Il a bu quelques verres de vin rouge, parlé de ses sentiments, de son insatisfaction. En quoi est-ce mal ? Ensuite, quelqu'un lui a donné quelque chose pour qu'il soit plus joyeux. Ulli a accepté sans réfléchir, la conscience tranquille. Et il a été contrôlé. J'ai trouvé horrible la façon dont on a grossi les choses, la manière dont la fédération allemande a réagi, avec cette conférence de presse. Aucune autre fédération au monde n'aurait fait ça. Pendant une heure, der Junge est resté assis là, en pâture aux questions les plus stupides. Je me demande ce que les gens qui le suivent au quotidien en ont pensé. Ulli a quand même un manager. Comment cet homme a-t-il pu laisser faire ça ? Il a immédiatement reconnu son erreur mais on a présenté l'affaire comme s'il avait commis un crime. Puis l'accident, ces deux femmes qui ont demandé un autographe à Ulli qui les a chargées dans sa Porsche parce que leur auto était garée plus loin. Tout le monde a raconté qu'il était ivre au volant. Il avait 1,4 pro mille, ce qui n'est rien pour un jeune homme. En plus, il n'avait que 500 mètres à parcourir. Seulement voilà, son pied a glissé de la pédale, dans un virage, il a contre-braqué mais n'a pas pu contrôler le véhicule. C'est incroyable d'en faire un drame. Parce que je sais que c'est un homme formidable. J'ai vécu avec Jan pendant 15 ans. Il est exceptionnel à tous points de vue. La façon dont il peut se motiver pour une course est inimaginable. J'en avais la chair de poule. Vous savez, beaucoup de coureurs de l'ancienne RDA puisaient leur motivation dans les privilèges reçus. Mais il n'a jamais discuté d'argent. Il cherchait la confrontation, la lutte, la compétition. Je souffre en voyant qu'il lui reste si peu de ce tempérament alors qu'il n'a que 30 ans. Il y a quelques semaines, je lui ai dit qu'il ne pouvait pas se permettre de disparaître ainsi de la scène. - Cela te rongera la conscience jusqu'à la fin de tes jours. Il m'a répondu qu'il ne se faisait guère de soucis, qu'il serait prêt au Tour. Je devrais d'abord en discuter avec ma femme car elle n'apprécie pas la manière dont j'ai été traité. Ulli et moi avons toujours travaillé en confiance, sans le moindre contrat. Je ne voulais pas me mettre en avant. Ma seule préoccupation était qu'il réalise des performances. Le problème, avec les sportifs de haut niveau, c'est qu'ils oublient parfois qu'ils sont des êtres humains et croient qu'ils peuvent tout faire eux-mêmes. Jacques Sys, envoyé spécial à Berlin " Ma présence dérangeait PEVENAGE. IL VOULAIT êTRE LE SEUL PATRON "