La France serait donc devenue un grand pays de football. Depuis une dizaine d'années, les moindres choix de son sélectionneur font désormais l'objet d'âpres discussions et d'infinis débats. Comme dans les contrées qui dominent le jeu, où la balle ronde fait office de religion : Brésil, Argentine, Italie, Allemagne, Espagne... L'air de rien, les Bleus se sont hissés, bon an, mal an, sur le toit du monde depuis le mitan des années 80. Après le trou d'air de l'après- MichelPlatini, de 1987 à 1990 -pour aller vite-, la sélection française allait reprendre sa lente maturation dans la foulée de l'élimination catastrophe du Mondial américain.
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La France serait donc devenue un grand pays de football. Depuis une dizaine d'années, les moindres choix de son sélectionneur font désormais l'objet d'âpres discussions et d'infinis débats. Comme dans les contrées qui dominent le jeu, où la balle ronde fait office de religion : Brésil, Argentine, Italie, Allemagne, Espagne... L'air de rien, les Bleus se sont hissés, bon an, mal an, sur le toit du monde depuis le mitan des années 80. Après le trou d'air de l'après- MichelPlatini, de 1987 à 1990 -pour aller vite-, la sélection française allait reprendre sa lente maturation dans la foulée de l'élimination catastrophe du Mondial américain. Sous la pression populaire et médiatique, la défaite de novembre 93 contre la Bulgarie (1-2) allait pourtant coûter leur place à Gérard Houiller (sélectionneur) et à Jean Fournet-Fayard (président de la Fédération française). Le premier nommé (Directeur Technique National, par ailleurs) allait néanmoins participer à la nomination de son successeur, Aimé Jacquet, son propre adjoint. On n'est jamais mieux servi que par soi même. " Dans ce pays, les relations passent toujours avant les compétences et le népotisme a valeur de loi ", analyse l'ex-international français et ex-directeur technique de Beveren, Jean-Marc Guillou. " Même si les résultats ultérieurs lui ont donné raison, il est quand même invraisemblable qu'Aimé Jacquet ait été nommé alors qu'il était partie prenante de l'équipe précédente qui avait connu l'échec ". Après un état de grâce des plus courts, l'ancien coach des Girondins de Bordeaux allait vivre quatre années et demie d'enfer. Même une place en demi-finale lors de l'Euro anglais de 1996 ne fit pas taire les sceptiques. Pire : à quelques jours de la Coupe du monde, rares étaient les spécialistes à pronostiquer une victoire finale des Tricolores. La quasi totalité de la presse nationale doutait de la capacité de " Mémé " Jacquet à mener ses troupes jusqu'au titre suprême. On sait ce qu'il advint... L'équipe de France s'apprêtait donc à vivre la période la plus glorieuse de son histoire. Un Mondial, un Euro et deux Coupes des Confédérations en cinq ans (1998-2003). Pour expliquer l'impensable, les théories n'allaient pas manquer. Les tenants du système fédéral insistaient pour rappeler le rôle majeur joué par Georges Boulogne à l'orée des années 70 avec la création des centres de formation et la mise en place d'un maillage serré du territoire afin de détecter les meilleurs éléments de l'Hexagone. De leur côté, certains exégètes du foot français préféraient retenir le rôle joué par l'arrêt Bosman et les grands clubs étrangers dans l'épanouissement des hommes de Jacquet. " Dans notre pays, il y a toujours eu un clivage secteur privé, secteur public et le football n'échappe pas à la règle. Aujourd'hui, peut-être que cette opposition n'a jamais été importante : il y a d'un côté les joueurs qui ont fait carrière dans les plus grands clubs européens et, de l'autre, les dirigeants qui ne jurent que par l'institution centralisée symbolisée par la Fédération ", avance Frédéric Hantz, l'ancien entraîneur du Mans et de Sochaux. Depuis toujours, la France connaît des difficultés avec la grandeur de ses clubs. Reims, Saint-Etienne, Marseille, Bordeaux ou encore le PSG n'ont jamais réussi à maintenir leurs meilleurs résultats sur la durée. A l'étranger, les structures perdurent par-delà les hommes. En France, les présidents de club qui réussissent ne parviennent pas à transmettre le témoin, au contraire de leurs voisins. Il en va de même pour les instances dirigeantes. " Pour un Fernand Sastre brillant et visionnaire, combien de dirigeants falots et sans stratégie à moyen ou long terme ? " s'agaçait il y a peu l'ex-joueur Christophe Dugarry. Depuis le départ de Fernand Sastre (président de la Fédération de 1972 à 1984 et co-président du comité d'organisation de la Coupe du monde 98 avec Michel Platini), le football français se cherche un capitaine au long court, en vain. Jean Fournet-Fayard fut emporté dans le marasme des années Bernard Tapie et par l'élimination de 93. Son successeur, Claude Simonet (1994-2005), bénéficia d'une réussite hors-catégorie. Mais au premier coup de semonce, son incompétence explosa à la face du foot français. " Après des résultats exceptionnels entre 1996 et 2001, le premier couac arrive en 2002 avec l'élimination honteuse au premier tour du Mondial asiatique. Au-delà du résultat brut, il y a toute une atmosphère chauvine, délétère, arrogante. La fédération autorise la publicité d'Adidas avec la deuxième étoile, il y a l'affaire du Romanet-Conti (Claude Simonet s'était consolé de la défaite face au Sénégal en offrant un repas pantagruélique aux frais de la FFF à quelques hôtes. La presse révéla qu'une bouteille de Romanée-Conti, un Bourgogne haut de gamme, y fut facturée 4 800 euro) et les problèmes de contrat avec Roger Lemerre qui ne veut pas démissionner. Pour moi, d'une certaine façon, les problèmes d'aujourd'hui viennent de là et n'ont jamais été tout à fait réglés " se souvient Luis Fernandez, l'ex-entraîneur du PSG. Champion d'Europe en titre et flanqué d'un contrat qui court jusqu'en 2004, Lemerre, l'ancien cornac de l'équipe de France Militaires ne veut pas se démettre. Il estime qu'on lui a manqué de respect et que ses états de service devraient lui valoir de rester. Dans un cas similaire, Raymond Domenech est aujourd'hui autorisé à demeurer en place. L'opinion d'une part et les dirigeants surtout ne l'entendaient pas à l'époque de cette oreille. Ironie de l'histoire : deux ans plus tard, forte de la jurisprudence Lemerre, la Fédération préfèrera attendre la fin de la compétition pour proroger le contrat de Jacques Santini, le successeur de Lemerre. Las d'attendre, le Franc-Comtois s'engagera avec Tottenham avant même le début de l'Euro. Cette politique de la petite semaine résume au mieux la stratégie des instances dirigeantes françaises. L'arrivée de Domenech à l'été 2004 avait déjà mis en lumière les graves manquements de la Fédération et les affrontements florentins qui se déroulaient en coulisse. Après avoir ardemment défendue la candidature de Laurent Blanc durant la compétition, l'inénarrable Simonet se rangera soudainement à l'opinion d'Aimé Jacquet peu avant le vote en choisissant l'entraîneur sans titre des Espoirs, Raymond Domenech. Le pouvoir revenait dans le giron fédéral puisque Jacques Santini n'était pas directement issu de la DTN. Il fallait remonter à Stefan Kovacs, l'entraîneur roumain, dans les années 70 pour retrouver la trace d'un coach qui n'était pas issu du sérail. Service public, secteur privé : la France n'échappe jamais tout à fait à ce débat éternel. Cela tient à son histoire, au centralisme des Jacobins, au rôle omniscient de l'Etat, à la toute puissance des services publics... Sur le bilan qu'il fallait tirer au soir du 17 juin dernier après la défaite contre l'Italie (0-2), tout le monde était d'accord ou presque. "Mauvais résultats, organisation frustrante et spectacle désolant " : les mots du président Escalettes (73 ans aux fraises) pouvaient être ceux de tout le monde. Sur les mesures à prendre en revanche... Dès le 18 au matin, les langues commençaient à se délier. Plusieurs membres du Conseil fédéral, le gouvernement du foot français qui allait décider du sort de Domenech, certifiaient en off que le président de la Fédération avait promis, tout seul comme un grand, au sélectionneur de le conserver quels que soient les résultats de l'Euro. Pour ceux qui pensaient encore que le Conseil fédéral était un organe démocratique, il s'agissait d'une sale nouvelle. " De loin, tout ça peut paraître quelque peu surréaliste mais il faut comprendre qu'une majorité de dirigeants ne semble pas pressés de voir les joueurs de la génération 98 prendre les rênes du pouvoir fédéral. On a déjà eu assez de mal à les foutre dehors ", nous confiait récemment un membre de l'UNFP, le syndicat des joueurs professionnels sous couvert d'anonymat. De fait, le Conseil fédéral entérina la décision de son chef en reconduisant Raymond Domenech comme sélectionneur avec 18 voix pour et une abstention. Pour être sûr de son fait, le grand mogol de la Fédération exigea un vote à main levée. Dès fois que... Le mode de sélection du sélectionneur tricolore ne manque pas de laisser pantois à chaque échéance. " On dirait la décision d'un chef d'Etat d'une République bananière " s'emporte Jean-Marc Guillou. On se souvient qu'en 2002 Santini l'avait emporté devant Philippe Troussier, Glenn Hoddle, Henri Michel et... Domenech parce qu'il était venu avec une chemise en cuir et un cahier à spirale en guise de programme à l'entretien d'embauche avec Claude Simonet. Cela avait suffi à convaincre ce dernier et partant, son Conseil fédéral. Comme en 2004, la question du coach se retrouve une fois encore coincée au portillon des décisions d'Aimé Jacquet, l'ex-DTN et figure tutélaire intemporelle désormais du foot hexagonal. De plus, Gérard Houillier (l'actuel DTN) et même Michel Platini (président de l'UEFA, supposé neutre en la matière) sont même montés au créneau pour défendre un sélectionneur qu'ils ne portent vraiment pas dans leur c£ur. " Il y a des fois où je ne comprends plus rien ", assure Luis Fernandez. On sort d'une compétition catastrophique sous les moqueries de tout le continent et on continue comme avant. " Les petits arrangements entre amis ont parfois des ramifications qui échappent au commun des mortels. Tout se déroule comme si les dirigeants de la Fédération et même ceux de la Ligue professionnelle avaient peur des compétences d'hommes qui se sont distingués sur tous les terrains de France. Comme si la FFF voulait avoir absolument raison contre les hommes des clubs et de la pratique. Au mépris des compétences. Avec le recul, si l'on analyse le sort des trois grandes équipes de France de l'histoire : on s'aperçoit que ceux de 1958 ont pour la plupart fini représentants pour des équipementiers sportifs et que le destin des joueurs de l'ère Hidalgo (78-86) n'est guère plus flatteur (seuls JeanTigana, Fernandez et Platini ont eu un destin international à la hauteur de leur talent). On souhaite donc que la génération 98 connaisse une postérité à la mesure de son incomparable palmarès. Autrement, c'est tout le foot français qui pourrait le payer au prix fort... par rico rizzitelli