C'était au bon vieux temps de l'union de la politique et du football, au nom de l'intégration. Il y a près de six ans, Uli Hoeness, le président du Bayern, avait été reçu par Angela Merkel à la Chancellerie, pour présenter une campagne du football allemand sur le thème de l'intégration. On avait imprimé le logo " Geh Deinen Weg " (suis ta voie, ndlr) sur les maillots des joueurs de Bundesliga et même sur les ballons.
...

C'était au bon vieux temps de l'union de la politique et du football, au nom de l'intégration. Il y a près de six ans, Uli Hoeness, le président du Bayern, avait été reçu par Angela Merkel à la Chancellerie, pour présenter une campagne du football allemand sur le thème de l'intégration. On avait imprimé le logo " Geh Deinen Weg " (suis ta voie, ndlr) sur les maillots des joueurs de Bundesliga et même sur les ballons. Merkel ne pouvait imaginer meilleur partenaire pour cette cause. A la grande satisfaction d'Hoeness, assis à ses côtés, elle avait raconté avoir dit un jour à un groupe de jeunes migrants : " Je suis votre chancelière. Peu m'importe que vous veniez de vous installer ici ou que votre famille s'y soit implantée il y a 300 ans. " Politique et football de haut niveau se sont faits tout aussi lyriques quant à la réussite de l'intégration, quand Merkel s'est frayé un chemin dans l'ultime refuge de la virilité allemande : le vestiaire de l'équipe nationale allemande. En octobre 2010, l'Allemagne avait affronté la Turquie. MesutÖzil portait ce jour-là le maillot de la Mannschaft, ce qui lui avait valu moult huées de la part des supporters turcs. Il avait même inscrit un des trois buts offrant la victoire à l'Allemagne, sans le fêter, par respect pour les supporters turcs, et avait ensuite reçu une poignée de mains de la chancelière en veste verte, alors qu'il était torse nu dans le vestiaire. En lui donnant la main, elle a créé une image qui éclipse toutes les autres photos de politiciens et de sportifs. Özil n'a manifestement pas trouvé le geste désagréable car quatre ans plus tard, après la victoire de l'Allemagne en Coupe du Monde, il a regretté d'avoir oublié de faire un selfie de la chancelière et de lui-même. Ce beau petit monde tremble maintenant sur ses fondations, car Özil a fait la mauvaise photo avec le mauvais président au mauvais moment. Des chefs de gouvernement étrangers aux côtés du président russe Vladimir Poutine lors du récent Mondial ? Le public l'accepte. Les patrons de la FIFA qui se réjouissent avec les cheiks d'une Coupe du Monde à la Noël, dans quatre ans au Qatar ? Ce n'est pas très joli mais passons. Mesut Özil avec RecepTayyipErdogan - un rendez-vous peu intelligent pour un footballeur qui réfléchit beaucoup à l'intégration et qui a déjà été récompensé pour ses mérites en la matière ? C'est la goutte qui fait déborder le vase. La photo de trop. Özil est amer et se considère comme une victime. En tant qu'Allemand, il sait comment faire mal à ses compatriotes. Il leur reproche donc d'avoir échoué en matière d'intégration dans leur sport préféré. Jérôme Boateng, son coéquipier en équipe nationale, est venu à sa rescousse sur Twitter la semaine dernière. " C'était un plaisir, Abi ", a-t-il écrit, en employant le mot turc pour " ami ". Jusqu'à la polémique suscitée par Özil, c'est Boateng qui avait subi les débats les plus virulents sur les footballeurs d'origine étrangère, Alexander Gauland, un politicien de l'AfD, ayant déclaré que beaucoup de gens aimaient le voir jouer mais ne voudraient pas de lui comme voisin. Une vague de solidarité s'était levée en faveur de Boateng. Özil, lui, parle de racisme et de manque de respect, en ce qui le concerne. Il claque donc la porte de l'équipe nationale alors que le monde politique est à vif, après trois années de discussions sur les réfugiés, les immigrés et l'intégration. Angela Merkel, qui a encore visité, en juin, un club sportif exemplaire de Berlin, qui dénombre 85 nationalités différentes, a envoyé une porte-parole du gouvernement complimenter en public Özil. Celui-ci aurait fait beaucoup pour l'équipe nationale et serait un " footballeur génial ". Au même moment, l'homme qui avait pris place à la chancellerie jadis, au nom de l'intégration, voyait les prestations d'Özil sous un jour très différent. " Il joue mal depuis des années, il est un footballeur-alibi ", a déclaré Hoeness. Sportivement, depuis des années, il n'avait plus sa place en équipe nationale et il serait temps de penser à l'essentiel : le sport. Toutefois, le sport ne veut pas se limiter à sa seule dimension. " L'intégration prouve la force du football ", écrit la fédération allemande de football, le DFB, sur son site. " Football : beaucoup de cultures - une passion ", telle est la devise du prix annuellement décerné pour l'intégration. Il a été remis en mars pour la onzième fois. Les membres d'un club amateur d'Hambourg, les représentants d'une école de Hesse et la fondation Step de Fribourg sont rentrés chez eux dans des SUV du sponsor, Mercedes, d'une valeur de 45.000 euros. D'autres initiatives ont été récompensées par un chèque de 10.000 euros pour avoir lutté contre les préjugés et avoir montré l'exemple, selon les termes du président Reinhard Grindel. Dans la prestigieuse salle de la banque DZ, porte de Brandebourg, il avait vanté la force du football avec la même image, les mêmes mots que quelques mois plus tard pour louer la retransmission de la Coupe du monde russe. Construire des ponts, offrir un logement aux gens de toutes origines et de toutes couches sociales. 40.000 joueurs réfugiés seraient actifs dans les 25.000 clubs de football d'Allemagne, un cinquième des 7,044 millions de membres aurait un passé étranger, soit deux fois plus que dans tous les autres sports, selon la DFB. Au Mondial 2030, la moitié des internationaux allemands devraient avoir des racines étrangères. Mesut Özil était toujours sur ce fameux pont. En tant que coverboy de l'intégration, comme le Frankfuter Allgemeine Zeitung l'avait baptisé en juin 2012. En 2009, il avait conduit les U21 au titre européen en Suède. A cette époque, le footballeur, né à Gelsenkirchen, avait encore le choix entre l'Allemagne et la Turquie, pour la suite de sa carrière internationale. En décidant d'enfiler le maillot frappé de l'aigle avant la Coupe du Monde 2010, il était devenu un double symbole : celui de la frivolité footballistique et celui de l'intégration d'une famille qui avait quitté la Turquie pour la Ruhr. Christian Wulff, nommé président de l'Allemagne pendant le Mondial sud-africain, avait effectué son premier voyage à l'étranger pendant le tournoi, pour rendre visite à l'équipe nationale. Il l'avait qualifiée de meilleure ambassadrice de l'Allemagne. " Elle a gagné la sympathie générale et montré l'image d'une Allemagne colorée et ouverte au monde, de Boateng à Özil, de Schweinsteiger à Lahm ", avait-il déclaré. " Notre pays peut être fier et reconnaissant. " Maintenant, Özil a brutalement coupé les ponts. Il a adressé de lourds reproches à la presse allemande, à son ancienne école, à Mercedez-Benz, le sponsor, et à Grindel. Le président du DFB serait raciste, écrit Özil dans son Twitter en trois parties, et devrait démissionner. Özil a été exposé au racisme pendant sa carrière internationale. Pendant l'EURO 2012 en Pologne et en Ukraine, il a déposé plainte contre un reproche anonyme venu de la droite. L'auteur du message affirmait qu'il n'était pas né en Allemagne et n'était même pas Allemand. Quand il a quitté le terrain de Kazan, après la défaite contre la Corée du Sud, un supporter allemand a insulté Özil, qui s'est laissé entraîner dans une joute verbale, jusqu'à ce que l'entraîneur des gardiens, Andreas Köpke, le traîne dans le vestiaire. C'étaient les adieux d'Özil. Sawsan Chebli, une secrétaire d'état berlinoise également députée régionale, a twitté que son départ était un appauvrissement pour le pays. " Serons-nous jamais acceptés ? J'en doute de plus en plus. Ai-je le droit de le dire, en tant que secrétaire d'état ? En tout cas, c'est ce que je ressens et ça fait mal. " Hormis Boateng, tous les internationaux se sont abstenus de commentaires quant au départ d'Özil. L'éclat a ravivé le débat sur l'intégration. Les réactions d'Ankara en ont ajouté une couche. Abdülhamit Gül, ministre turc de la justice, a twitté : " Je félicite Mesut Özil pour le beau but qu'il a inscrit contre le virus du racisme en quittant l'équipe allemande. " Recep Tayyip Erdogan ne s'est pas exprimé. Il en a laissé le soin à son principal conseiller, Ibrahim Kalin, qui a plus de poids que la plupart des ministres en Turquie. " Un brillant footballeur a fourni une explication parfaitement convaincante quant à sa rencontre avec le président Erdogan. Mais imaginez la pression à laquelle il s'est exposé. Quel dommage pour ceux qui se prétendent tolérants et multiculturels ! " Mehmet Kasapoglu, le ministre du Sport : " Nous soutenons de tout notre coeur le comportement respectable qu'a montré notre frère Mesut Özil. " En comparant ces déclarations avec celles effectuées auparavant par Erdogan, on mesure à quel point les relations entre les deux pays se sont détériorées en l'espace de quelques années. En novembre 2011, lors des 50 ans du traité sur les travailleurs turcs en Allemagne, les relations étaient déjà tendues mais Erdogan avait plaisanté en disant que tous les Turcs étaient fiers quand Özil marquait pour l'Allemagne - pour autant que ce ne soit pas contre la Turquie -. Celle-ci avait perdu deux ans plus tôt le joueur au profit de l'Allemagne. Fatih Terim, l'alter ego de Joachim Löw, avait dit : " Nous mettrons tout en oeuvre pour que Mesut joue pour nous. " En vain. En avril dernier, Özil s'est plaint dans le Daily Mail d'avoir toujours été désavantagé en football, parce qu'il s'appelait Mesut et était Turc. Sa plainte a trouvé un écho en Turquie. Évidemment, en mai, sa photo avec Erdogan a vraiment fait sensation là-bas. D'aucuns prétendent que l'affaire n'est devenue un scandale qu'après l'élimination de l'Allemagne mais c'est faux : Grindel a immédiatement critiqué cette photo. Le président de la fédération turque, Yildirim Demirören, s'est empressé d'accuser Grindel de commettre une faute grave en " politisant le football ". Özil affirme que sa réunion n'avait rien de politique. Il a pourtant rencontré le président turc en pleine campagne électorale. Un président qui dirige son pays d'une main de fer, qui enferme et démet tous ses opposants. Özil n'a pas convaincu l'Allemagne. Les opposants et leurs proches ont ressenti ce cliché comme une prise de position politique. Pour le moment, Özil ne parle plus politique. Il a 23 millions de suiveurs sur Twitter, il perçoit 21 millions à Arsenal. La presse turque parle parfois de ses projets humanitaires au Tiers-Monde mais le joueur se tait. Il est proche d'Erdogan depuis longtemps. Depuis 2010, il lui envoie un maillot chaque année. Des proches de sa famille prétendent qu'il a demandé à Oliver Bierhoff, le manager du DFB, si ça posait problème en 2012 et que celui-ci a dit que non. Mais Erdogan n'était pas encore l'autocrate qu'il est devenu. Özil est plus lié à la Turquie que d'autres, comme Ilkay Gündogan. En outre, Özil est pieux. On lui reproche de ne pas chanter l'hymne national ? Il répond qu'il prie. Sa mentalité turque réapparaît quand il appelle Erdogan " mon président " alors qu'il est Allemand. En turc, le possessif est une marque de respect envers des professeurs, des ministres ou un président. Ça n'a rien de personnel. Mais ça passe mal.