Quand un jeune journaliste se rendait pour la première fois à Anderlecht, à l'époque de Constant Vanden Stock, ses confrères plus âgés lui donnaient un conseil : " N'oublie pas ta cravate. " " Pourtant, Anderlecht, c'est un club du Pajottenland, des paysans " observe Jan Mulder, icône hollandaise du club. " C'est là que le Sporting est né. L'Union Saint-Gilloise était plus chique. Mais Anderlecht avait Paul Van Himst, Jef Jurion, Jef Mermans ou Laurent Verbiest, les Busby-babes de Pierre Sinibaldi. C'est à leur contact que j'ai progressé. Je dois tout à Van Himst et Jurion " raconte Mulder.
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Quand un jeune journaliste se rendait pour la première fois à Anderlecht, à l'époque de Constant Vanden Stock, ses confrères plus âgés lui donnaient un conseil : " N'oublie pas ta cravate. " " Pourtant, Anderlecht, c'est un club du Pajottenland, des paysans " observe Jan Mulder, icône hollandaise du club. " C'est là que le Sporting est né. L'Union Saint-Gilloise était plus chique. Mais Anderlecht avait Paul Van Himst, Jef Jurion, Jef Mermans ou Laurent Verbiest, les Busby-babes de Pierre Sinibaldi. C'est à leur contact que j'ai progressé. Je dois tout à Van Himst et Jurion " raconte Mulder. En 1968, Constant Vanden Stock mettait fin à sa carrière de sélectionneur des Diables Rouges. L'Union le voulait, le Daring aussi mais il optait pour le FC Bruges, d'autant qu'il venait de faire construire une villa à Knokke. Après un an, cependant, il s'en allait car les réunions avaient lieu en dialecte brugeois. De plus, Bruges refusait d'engager Wilfried Van Moer, alors qu'il était prêt à payer lui-même une partie du transfert. Le joueur allait finalement partir au Standard, avec qui il fut champion trois fois d'affilée de 1969 à 1971. Constant était un véritable Anderlechtois et, en 1969, Albert Roosens le rappelait dans les hautes sphères du club. Un club où il avait déjà signé sa première carte d'affiliation, à l'âge de 10 ans. Anderlecht ne roulait alors pas sur l'or et Vanden Stock apportait, en guise de dot, un chèque de 425.000 francs, qui fit le plus grand bien. À l'époque, Jan Mulder était déjà à Anderlecht. " Constant nous faisait peur car il arrivait de Bruges et nous trouvions cela bizarre. Albert Roosens était président mais le vrai patron, c'était Eugène Steppé. Un dirigeant à l'ancienne, gentil, qui adorait son club. " Mais entre Vanden Stock et Steppé, le courant ne passait pas. Le secrétaire avait pris le nouveau venu de haut et Constant estimait que la gestion de Steppé coûtait cher. Anderlecht, à l'époque, avait une dette de 25 millions de francs (625.000 euros). Vanden Stock père a aidé le club à effacer cette ardoise mais il n'a jamais été un mécène. " Les salaires étaient souvent payés en retard " disait-il. " Je me suis porté garant mais on m'a toujours remboursé. Ceux qui me connaissent savent que je ne dépense jamais un franc si ça ne rapporte rien. " Lorsqu'il devenait président, en avril 1971, Constant constatait qu'il était dépendant de l'ASBL, dont les 1200 membres payaient chacun 100 francs par an en échange d'un abonnement. En 1973, il convoquait donc une assemblée générale à laquelle assistaient 250 membres. Ceux qui voulaient se lancer avec lui devaient être prêts à investir. À la fin de la réunion, il ne restait que 33 personnes. Anderlecht était prêt pour le professionnalisme, lancé en Belgique l'année suivante. " J'ai toujours essayé que les gens soient d'accord avec moi avant le début de la réunion ", observait-il. " Mais parfois, ce n'était pas le cas. Je ne leur en voulais pas, ils avaient le droit de donner leur avis. Avec des béni-oui-oui, on n'avance pas. Je n'étais pas un despote. Avant chaque décision importante, je consultais tout le monde. " En 1971, Paul Van Himst croisait le chemin de Constant pour la troisième fois. La première fois, Vanden Stock, alors responsable de l'école des jeunes, faisait signer une carte d'affiliation au jeune Van Himst, au vu des aptitudes balle au pied du jeune joueur en 1951. Plus tard, il l'avait sélectionné en équipe nationale. Et, en 1971, il devenait son président. " Nous venions de jouer un match de jubilé pour moi et mes coéquipiers Jean Trappeniers et Jean Cornelis contre Benfica mais le club n'avait pas l'argent qu'il devait nous verser. Constant a payé. Financièrement, c'est lui qui a sauvé Anderlecht. J'en connais peu qui s'y connaissaient à la fois en football et en affaires. Et puis, avec lui, on pouvait parler. En 1970, après le fiasco de la Coupe du monde, j'ai voulu renoncer à l'équipe nationale. C'est lui qui m'a fait revenir à de meilleurs sentiments " se rappelle Van Himst. La première fois que Constant est descendu dans le vestiaire, c'était en 1970, après un match de Coupe d'Europe à Newcastle. Anderlecht avait perdu 3-1 mais s'était qualifié de justesse, grâce au but inscrit in extremis par Tom Nordahl. " Il est entré dans le vestiaire et a pleuré ", dit Mulder. " Là, j'ai compris combien il nous aimait. C'était une personnalité mais il restait simple, il ne roulait pas dans la Mercedes la plus chère. C'était un homme sobre mais un citoyen du monde, très respectueux des grands clubs européens. Il aimait rire, aussi. C'était un homme agréable. " Cette saison-là, Anderlecht allait disputer sa toute première finale européenne, en Coupe des Villes de Foires, l'ancêtre de la Coupe de l'UEFA et de l'Europa League. " Je ne prends jamais les joueurs de haut ", disait-il. " J'ai été joueur, je sais qu'il faut parfois les encourager. Mais pas trop non plus, hein, sans quoi ils vous marchent sur la tête. " " De plus, si on parle trop avec eux, on mine l'autorité de l'entraîneur. Plus le président parle, moins ça a de l'effet. Un président doit avoir du recul. Parfois, je bous à l'intérieur mais je ne peux pas me laisser aller. Celui qui a des responsabilités et ne peut pas se contenir n'est pas à la hauteur. Et puis, surtout, il ne montre pas l'exemple aux joueurs. Peu de gens m'ont vu crier. " Mulder confirme : " Dans le vestiaire, Constant parlait peu. Il disait : Allez, les gars, ça ne peut plus durer. Et Georg Kessler disait : Merci, président. (il rit) Sa présence suffisait. Il venait une ou deux fois par saison. Parfois, il passait à l'entraînement et donnait un petit conseil, toujours pertinent car on sentait qu'il connaissait le football. C'était un ancien arrière gauche mais, bizarrement, il aimait les attaquants, les joueurs qui maîtrisaient la situation. Surtout Robby Rensenbrink. Un jour, je lui ai demandé ce qu'il lui trouvait. Il m'a répondu : Sa maîtrise dans les espaces courts. À l'heure où tout le monde panique, Robby voit le trou et met le ballon au fond. "En 1991, quand on lui demandait quels joueurs l'avaient le plus marqué, il répondait : " J'appréciais Rensenbrink, qui était capable d'éliminer deux adversaires sans toucher le ballon. Le plus doué, c'était Ludo Coeck, mon tout premier transfert en tant que président. Il pouvait tout faire avec un ballon. Mais celui que j'admirais le plus et qui se débrouillerait encore aujourd'hui, c'est Jan Mulder. Il était en avance sur son temps. " En 1980, Vanden Stock engageait Michel Verschueren au nez et à la barbe de Roger Petit, le patron du Standard. Verschueren était chargé d'exécuter les missions. Chaque semaine, Constant discutait avec Raymond Goethals. Chaque fois que Verschueren lui parlait d'un joueur, il demandait à Goethals si c'était un bon investissement. " Quand je disais prendre, il me croyait ", raconta un jour Raimundo à ce sujet. Un jour, alors que Goethals était directeur sportif du Racing Jet, Constant lui demanda s'il n'avait pas repéré un bon joueur en D2. " J'ai parlé d'un gars de 17 ans qui évoluait à Winterslag mais je lui ai dit que le PSV était dessus aussi. Lors du match suivant, il a acheté un ticket à 100 francs derrière le but. Il y avait 30 degrés mais il avait mis un chapeau pour ne pas qu'on le reconnaisse. Il a acheté Luc Nilis pour 17,7 millions de francs belges et l'a revendu 100 millions huit ans plus tard. " Parfois, le duo Vanden Stock-Goethals se trompait. C'est ainsi que le président n'a pas voulu mettre les dix millions de francs que le Lierse voulait pour Jan Ceulemans. Bruges l'a fait. " Goethals avait des doutes à son sujet mais moi aussi et finalement, j'ai dit non. J'admets que je me suis trompé " avoua un jour Vanden Stock. Le 20 juin 1996, père et fils posaient tout sourire, un verre de champagne à la main. À l'heure où Roger devenait le cinquième président de l'histoire du club, le Sporting n'avait pourtant guère de raisons de se réjouir. Il venait de terminer deuxième à dix points du Club Bruges et d'être éliminé au tour préliminaire de la Ligue des Champions. Mais surtout, un an plus tôt, l'arrêt Bosman avait fait du dégât. Les joueurs en fin de contrat voulaient monnayer leur liberté : Bertrand Crasson optait pour Naples, John Bosman retournait aux Pays-Bas. Roger tentait de convaincre Filip De Wilde de rester : " Il était très ambitieux, disait que j'étais le Jan Ceulemans d'Anderlecht mais, vu ce que je pouvais gagner à Marseille ou au Sporting Lisbonne, j'étais bien décidé à partir " confirme l'ex-portier des Mauves. L'ambition du nouvel homme fort était simple : " Je serais très heureux d'obtenir les mêmes résultats que mon père : être champion un an sur deux et retrouver le top européen. Mais cela, ce sera plus difficile. " En février 1997, l'affaire Nottingham éclatait au grand jour et la famille Vanden Stock encaissait le coup. Roger savait depuis 1991 que des maîtres-chanteurs menaçaient de révéler une affaire de corruption datant de 1984. En 1995, ceux-ci revenaient à la charge et ils déposaient plainte, la mort dans l'âme. " Ce chantage était immoral, je ne pouvais pas faire autrement mais l'image de mon père s'est dégradée et il en a souffert jusqu'à la fin de ses jours " commente Roger. Contrairement à son père, Roger descendait dans le vestiaire après chaque match. Il ne parlait pas mais serrait la main de tout le monde. Pour Ariël Jacobs, qui a travaillé à Anderlecht de 2007 à 2012, c'était " le président idéal pour un entraîneur. Il parvenait toujours à ramener le calme lorsque le club était sous pression. Il s'y connaît en football et sait écouter. " David Steegen, directeur de la communication au Sporting, se souvient d'un match où, à 1h30 du coup d'envoi, il lui avait donné la copie de la composition d'équipe. " Il l'a regardée et a dit : M'enfin, il est devenu fou ? On va perdre ! Et nous avons perdu 3-0. C'est un fin connaisseur, son analyse est toujours juste. " Pourtant, il ne disait jamais à l'entraîneur ce qu'il devait faire : " Le président laisse travailler les gens. Il écoute et n'impose pas sa volonté ", dit Steegen. Dans la biographie de son père, Roger décrit la différence entre lui et son géniteur. " Les gens pensent que Constant Vanden Stock était un optimiste. C'est une erreur. Je suis un optimiste, je fais confiance aux gens mais je ne pardonne jamais à ceux qui me déçoivent. Quand mon père allait au football, il pensait toujours que nous allions perdre. Je pense toujours que nous allons gagner. " Constant a toutefois appris à Roger à relativiser : " Mon père disait toujours : les choses ne vont jamais aussi bien ou aussi mal qu'on le croit. Il ne faut jamais sombrer dans l'euphorie, ni dans la dépression. " En 2013, dans Humo, Roger révèle ce que la vie lui a appris : " Le respect et la fidélité. Je sais que ce sont des valeurs qui se perdent mais je m'y tiens. Tout le monde a de la valeur, même nos ennemis. Celui qui fait preuve de respect est respecté à son tour. Et la fidélité, c'est encore plus important. Une parole est une parole. " " Roger a un bon fond " souligne Steegen. " C'est très important dans ce milieu où l'argent et le pouvoir règnent en maître. Son plus grand mérite, c'est de toujours faire passer l'intérêt du club avant tout. C'est son père qui lui a appris cela. Constant savait aussi que les clubs étaient sur le même bateau. " Ce qui ne l'empêchait pas de déforcer ses rivaux, en achetant leurs meilleurs joueurs, comme il le faisait avec les petites brasseries ? Steegen : " Oui mais il payait parfois ces joueurs plus cher qu'ils ne valaient. Roger dit toujours : Que ferait un grand Anderlecht dans un championnat avec 15 petits clubs ? Son point fort, c'est de toujours trouver des compromis, même en interne. Il se passe toujours quelque chose à Anderlecht mais il a toujours tenu son rôle et est resté lui-même. " En 2011, lors du Fan Day, Herman Van Holsbeeck était sifflé par les fans. " Le président lui a dit : Ne t'en fais pas : tant que je suis président, même si toute la Belgique te siffle, moi je suis content de toi et je veux que tu restes. Il était dès lors normal qu'Herman aille au feu pour lui. Le président a une grande intelligence émotionnelle, il cherche les qualités des gens plutôt que leurs défauts. " Au cours des dernières années, certains aspects du football ont énervé Roger : les supporters aigris, l'absence de normes et de valeurs. Steegen nie cependant qu'il n'a pas évolué avec son temps. " Il a tout de même choisi de transformer l'ASBL en SA et d'ouvrir le Conseil d'administration à d'autres personnes. C'était l'option la plus difficile. Il a décidé de céder une partie de son pouvoir alors qu'il n'y était pas obligé. Tout comme il a décidé d'arrêter lorsqu'il a compris que ses enfants ne voulaient pas reprendre. " C'est avec cette nouvelle structure qu'Anderlecht est entré dans le 21e siècle. Il a fallu s'adapter. " Pour le président, le football était toujours au centre de tout " précise Steegen. " Il a toujours concentré l'essentiel de ses efforts sur le terrain. Lorsque, après un an et une évaluation positive, il m'a demandé ce que je voulais, j'ai dit que je voulais développer notre propre plateforme médias. Il m'a demandé combien cela allait coûter et j'ai répondu : 150.000 euros. Je préfère acheter un joueur, a-t-il dit. Mais plus tard, j'ai eu ma plateforme et nous avons plus d'un million de suiveurs sur Facebook. On peut le convaincre, il laisse les gens travailler mais il veut savoir ce que ça rapporte au club. " Paul Van Himst ne connaît vraiment Roger Vanden Stock que depuis qu'il suit les matches européens d'Anderlecht en tant qu'ambassadeur du club, en compagnie d' Eddy Merckx. " Roger est l'une des personnes les plus correctes que je connaisse. Il peut faire quelque chose pour quelqu'un qui n'est pas d'Anderlecht. Il a aussi une très bonne analyse du football et je trouve qu'il ne s'est pas si mal débrouillé en 22 ans. Il s'est passé beaucoup de choses pendant cette période : l'affaire, le passage de témoin de Verschueren à Van Holsbeeck. Il a bien géré cela. " Jan Mulder : " Constant était parfois très distant. Roger est un peu plus gai. On a parfois dit que c'était un fils à papa mais je n'ai jamais remarqué cela, au contraire. J'admire la considération qu'il portait à son père. Roger a dignement dirigé ce club, surtout au cours des dernières années. Il s'est montré patient, ne s'est pas laissé monter la tête. Même sous RenéWeiler. Les chiens aboient, la caravane passe. Je trouve ça formidable. " On a parfois dit de lui qu'il était trop gentil pour diriger un grand club. Mulder soupire : " Désolé mais qui ne voudrait pas être gentil ? " Pour lui, le fils n'a pas fait beaucoup moins bien que le père. " Roger a débarqué dans un football où les Belges sont impuissants. J'aime bien le fait qu'il avait ses chouchous parmi les joueurs : il aimait PärZetterberg, comme Constant aimait Robby. Un président qui a de l'affection pour ses joueurs a de l'affection pour son club, même si les joueurs redoutaient plus Constant que Roger, qui était moins dur. J'aimais bien son accent bruxellois, aussi, comme celui de Constant. C'est quand même formidable que le club ait été dirigé pendant autant d'années par de vrais Anderlechtois, non ? " " Bref, que ce soit avec Constant ou avec Roger, Anderlecht est resté ce qu'il est depuis l'époque de Jef Mermans : le meilleur club de Belgique. C'est le plus important, surtout à une époque où les prix flambent. Il faut aimer ce qui est bon et les Vanden Stock l'ont toujours fait : FrankieVercauteren, Ludo Coeck... " Mulder pense que Marc Coucke arrive au bon moment. " À condition qu'il investisse, sans quoi il va se planter. " Il aurait toutefois voulu qu'une des filles de Roger reprenne le club. " Un jour, Constant m'a demandé si je ne pouvais pas ramener des patins à glace des Pays-Bas pour sa petite-fille. Je l'ai fait mais ça n'a pas suffi à la convaincre de reprendre Anderlecht. Donc oui, je suis partisan de Coucke mais j'aurais tout de même aimé voir une des filles dans le fauteuil présidentiel. "