Dans le monde du foot, les fonds d'investissements frappent les imaginations. Pas seulement à cause du nombre de vedettes qui figurent dans leur portefeuille, mais surtout à cause des récits concernant les luxueux yachts ancrés dans la baie de Monaco ou de Rio de Janeiro, les restaurants étoilés, les gros cigares et les coffres pleins d'argent. Ces fonds font du cherry picking (littéralement : de la cueillette de cerises). Ils recherchent, partout dans le monde, les plus grands talents, investissent ensuite dans les droits de transfert de ces joueurs et les aident à se placer dans les championnats les plus lucratifs. Ils empochent alors une bonne partie des bénéfices. Ces fonds sont propriétaires ou copropriétaires des droits de transfert des joueurs, un phénomène connu sous le nom de Third Party Ownership (TPO, en français : propriétédetiers, ou tierce-propriété).
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Dans le monde du foot, les fonds d'investissements frappent les imaginations. Pas seulement à cause du nombre de vedettes qui figurent dans leur portefeuille, mais surtout à cause des récits concernant les luxueux yachts ancrés dans la baie de Monaco ou de Rio de Janeiro, les restaurants étoilés, les gros cigares et les coffres pleins d'argent. Ces fonds font du cherry picking (littéralement : de la cueillette de cerises). Ils recherchent, partout dans le monde, les plus grands talents, investissent ensuite dans les droits de transfert de ces joueurs et les aident à se placer dans les championnats les plus lucratifs. Ils empochent alors une bonne partie des bénéfices. Ces fonds sont propriétaires ou copropriétaires des droits de transfert des joueurs, un phénomène connu sous le nom de Third Party Ownership (TPO, en français : propriétédetiers, ou tierce-propriété). Le petit monde qui investit sur base de ce TPO n'aime pas trop opérer à visière découverte. Dans ce domaine-là, il n'y a pas grande différence avec les fonds d'investissements plus traditionnels. Si ce n'est que l'atmosphère de scandale n'est jamais très loin. Comme en 2007, lorsque la polémique entourant le fonds d'investissements Media Sports Investments de l'homme d'affaires irano-britannique Kia Joorabchian a mené à une interdiction totale du TPO au Royaume-Uni. Il est apparu que Joorabchian était, avec sa société offshore, copropriétaire des droits de transfert de Carlos Tevez et de Javier Mascherano lorsque ceux-ci ont été transférés à West Ham United en 2006. Cette forme de commerce de joueurs a immédiatement fait l'objet d'une interdiction de la part de la Fédération Anglaise. Et West Ham a écopé d'une amende gigantesque. En Pologne et en France, le TPO a également été interdit. Partout ailleurs en Europe, le phénomène s'est développé. Les clubs y ont vu une nouvelle source de financement, qui leur a permis de réengager des joueurs qui, suite à la crise économique de 2008, n'entraient plus dans leurs possibilités financières. Selon le Centre International d'Etude du Sport (CIES, dont le siège est à Neuchâtel) qui a mené une enquête sur ce phénomène à la demande de la Commission européenne, 15 % des footballeurs professionnels ont des contrats TPO en Europe. Sur le marché sud-américain, c'est même davantage la règle que l'exception : la majorité des droits de transferts est gérée par une structure TPO. Ce phénomène s'est développé en Europe, au début des années 2000, via l'Espagne et le Portugal. Le FC Porto et l'Atletico Madrid lui doivent leurs succès internationaux. Tant à l'UEFA qu'à la FIFA, on a assisté à une levée de boucliers. Michel Platini, en particulier, s'est montré partisan d'une interdiction stricte du TPO, qu'il a qualifié d' 'esclavage moderne', à l'échelle mondiale. On se souvient de l'image d'un RadamelFalcao en pleurs lors de son départ de l'Atletico Madrid. Doyen Sports Group, établi à Malte, avait décidé qu'il devait rejoindre l'AS Monaco, un club moins prestigieux, sans lui demander son avis. EliaquimMangala (ex-Standard) a également déclaré, lorsqu'il a quitté le FC Porto pour Manchester City, qu'il ignorait appartenir à deux fonds. Falcao et Mangala s'en sont pourtant bien sortis. D'autres ont eu moins de chance : ils ont été les victimes de forces obscures qui agissaient au-dessus de leur tête. Les opposants au TPO craignent surtout que cet écran serve à dissimuler le crime organisé, comme le blanchiment d'argent ou la fraude fiscale. Souvent, aussi, des joueurs sont transférés d'un club à un autre appartenant à la même organisation. Ce qui accroît le risque de trucage de matches. Fin décembre 2014, le Comité exécutif de la FIFA a, de façon inattendue, et sans aucune concertation avec le secteur, interdit le TPO à l'échelle mondiale. L'interdiction a pris cours le 1er mai 2015 et menace de provoquer un tremblement de terre dans le monde du football. Pour les contrats rédigés entre le 1er janvier et le 30 avril 2015, il a été décidé qu'ils ne pourraient avoir qu'une durée d'un an. En outre, les ligues et fédérations nationales ont été priées d'enregistrer tous les contrats TPO en ligne sur le Transfer Matching System (TMS) de la FIFA. Tout est donc bien qui finit bien ? Ce n'est pas l'avis de Jesse De Preter et de Dirk Geuens, du bureau de conseils et de management AtticusSportsManagement. De Preter : " Tous ces chevaliers blancs qui veulent interdire le TPO sans autre forme de procès, ignorent totalement de quoi ils parlent. Ils ont pris une mesure purement démagogique et contreproductive. Je suis le premier à plaider pour une réglementation intelligente du TPO, mais l'interdiction totale proclamée par la FIFA est simpliste. Elle ne fera qu'aggraver la situation et incitera tout le secteur à frauder. " Geuens : " La première chose que l'on aurait dû faire, c'était de s'entretenir avec les clubs, les agents et les fonds. Sur base de ces discussions, on aurait eu une vision claire du problème. La FIFA s'est basée sur deux études, mais elles ont été réalisés par des économistes et des statisticiens, pas par des gens qui sont quotidiennement confrontés à la réalité du football. " De Preter : " Tout le monde se focalise sur les scandales : des fonds d'investissements qui lient les joueurs à eux, les placent dans un club contre leur volonté et se font de l'argent sur le dos des clubs et des joueurs. Bien sûr que c'est scandaleux et inadmissible. C'est encore plus grave lorsque ces structures sont mises en place dans le but de blanchir de l'argent ou de faire du trafic de stupéfiants. Seulement, le phénomène TPO ne se limite pas à cela. Ce que fait aujourd'hui la FIFA, revient à fermer la moitié du secteur pharmaceutique parce que quelques sombres individus produisent des amphétamines dans un grenier. " Mais qu'est-ce que le TPO, exactement ? Geuens : " Le TPO est un terme très large qui fait référence à toute forme de contrat dont une partie des sommes de transferts est versée à un tiers. Qu'est-ce ce qu'un tiers ? En fait, quiconque n'est pas le club vendeur auprès duquel le joueur est enregistré. Un tiers peut donc être le joueur lui-même, sa famille, son agent, un fonds d'investissements ou un ancien club. N'importe qui, en fait. " De Preter : " Et c'est bien là le problème. La FIFA a interdit toute forme de TPO. La propriété est directement associée à toutes les situations où quelqu'un ramasse de l'argent. Cela témoigne d'une incroyable incompétence : cette mesure ne tient aucun compte du fait que la plupart des variantes de TPO sont totalement légitimes et bénéfiques pour le football. La FIFA a jeté le bébé avec l'eau du bain. " Grosso modo, on peut répartir le TPO en trois catégories. La première est la forme la plus condamnable. Une structure d'investissement - souvent dissimulée derrière une société offshore - conclut un contrat avec un joueur, qui perd pratiquement tout pouvoir de décision à propos d'un transfert. Le scandale Tevez-Mascherano entre dans cette catégorie. De Preter : " Ce sont des structures scandaleuses qui ont déjà été interdites depuis des années dans tous les pays. En Belgique, la Cour de Cassation a déjà mis son véto depuis plus de dix ans. " La deuxième forme est le Third Party Investment (investissement d'un tiers). Un investisseur extérieur met du capital à la disposition d'un club afin d'aider ce club à conserver un jeune talent ou à attirer un bon joueur. L'investisseur récupère son argent, et empoche aussi une partie des bénéfices, dès que le joueur rapporte une belle somme de transfert. Cette forme d'investissement existait à la base en Amérique du Sud, mais s'est entre-temps largement répandue en Europe. Le principe est d'investir, à un prix relativement bas, dans dix jeunes joueurs sud-américains, en espérant que l'un d'entre eux deviendra un international et sera transféré pour une belle somme d'argent. Les clubs doivent renoncer à une partie de la somme de transfert, mais en échange, ils reçoivent d'excellents joueurs et peuvent espérer une somme de transfert élevée. De Preter : " C'est clairement une situation win-win, lisez une situation où tout le monde est gagnant. Sans le Third Party Investment, le FC Porto n'aurait jamais remporté la Ligue des Champions. C'est aussi simple que cela. Porto ne peut conserver la plupart de ses joueurs que grâce à cette structure. Elle comporte cependant un danger : celui que l'investisseur tiers n'influence trop les décisions sportives au sein d'un club. Souvent, une clause est ajoutée, stipulant qu'un club est obligé de vendre un joueur lorsqu'un autre club offre une certaine somme de transfert. En cas contraire, 100 % du bénéfice de transfert reviendrait au fonds. On peut considérer que le club a simplement le droit d'utiliser temporairement le joueur, mais n'a plus rien à dire par la suite. C'est scandaleux. La FIFA a eu raison d'interdire à des tiers d'avoir un pouvoir de décision au sein d'un club, en 2008. Dans la plupart des pays, l'application de cette mesure est strictement contrôlée via un système de licences. " L'une des principales critiques émises à l'égard du TPO est que de grandes sommes d'argent quittent le monde du football. De Preter n'est pas d'accord : " Imaginez : un joueur coûte 100 euros, mais un club ne peut en payer que 50. Un fonds arrive et propose de verser les 50 euros manquants. Cela signifie que ces 50 euros seront versés dans le football. Il peut arriver que le joueur ne réussisse pas, et dans ce cas, le fonds aura perdu son argent au profit du football. Il peut arriver, aussi, que le joueur soit moins bon que prévu et ne peut être revendu que pour 60 euros. Ce sont donc 40 euros qui aboutissent dans le football. Si le joueur est, au contraire, revendu pour 150 euros, avec bénéfice donc, 75 euros reviendront au fonds et 75 autres euros au club. Ce club a donc gagné 25 euros, quelle que soit la somme perçue par le fonds. En d'autres termes : il n'y a pas d'argent qui a quitté le football. Au contraire : de l'argent a été créé. En outre, ces 75 euros versés au fonds ne quitteront pas nécessairement le monde du football : il y a de grandes chances qu'ils soient réinvestis dans d'autres joueurs. " La troisième et dernière forme est le Third Party Incentive (prime d'encouragement des tiers). Des bonus sont distribués à toutes les parties en leur attribuant une partie des bénéfices d'un transfert. Généralement, on parle de 5 à 20 %. Ces parties sont, la plupart du temps, le joueur lui-même et son club. De Preter : " Dans beaucoup de pays, c'est une pratique courante afin de convaincre des jeunes talents de ne pas partir directement dans un grand championnat étranger. On l'utilise souvent en Belgique également. " Selon Geuens, la nouvelle interdiction proclamée par la FIFA n'est pas valide. Les ligues professionnelles d'Espagne et du Portugal s'y opposent et ont fait appel à l'avocat réputé Jean-Louis Dupont. Il a déposé plainte, au nom des deux ligues, auprès de la Commission européenne. Dupont, qui fut jadis l'avocat de Jean-Marc Bosman, avait déclaré à propos du TPO : " Quelqu'un peut-il m'expliquer la différence entre un club qui réclame l'aide financière d'un tiers, et un club qui fait appel à une banque pour l'obtention d'un prêt ? Le TPO a grandement aidé les clubs portugais, qui ne disposent pas des énormes budgets liés au droits TV des clubs anglais. " Geuens : " La FIFA court le risque de faire l'objet de plaintes pour des milliards d'euros. Certains fonds d'investissement ont déjà déposé plainte auprès de tribunaux français et belges. Les contestations vont pleuvoir. Vingt ans après l'arrêt Bosman, la FIFA risque à nouveau d'être condamnée par l'UE. " De Preter : " Nous plaidons pour une règlementation sévère mais intelligente. La FIFA était sur la bonne voie, lorsqu'elle avait strictement interdit au tiers d'avoir un pouvoir de décision, en 2008. Elle aurait dû continuer à travailler en ce sens. Je trouve aussi que la FIFA a eu une très bonne idée lorsqu'elle a décidé que tous les contrats passés avec un tiers devaient être enregistrés. Mais elle aurait dû coupler cette mesure à un mécanisme de contrôle sur les paiements : tous les paiements effectués par des clubs à des tiers devraient être effectués par un mécanisme officiel de compensation. Le club verserait l'argent à la ligue nationale professionnelle, qui contrôlerait la légitimité du paiement et transférerait ensuite la somme au tiers. Ce système existe déjà en Angleterre. Si la FIFA l'avait étendu au monde entier, nous aurions applaudi des deux mains. Mais avec son interdiction totale un peu trop simpliste, la FIFA a opté pour la solution de facilité et risque de causer beaucoup de dommages au football. Exactement comme lorsqu'elle a attribué la Coupe du Monde au Qatar, avant de réfléchir ensuite aux conséquences. Quelle que soit la décision que prendra la Commission européenne, l'interdiction proclamée par la FIFA ne suffira pas à faire disparaître totalement le TPO. Ainsi, en Angleterre, on a constaté une recrudescence spectaculaire d'un certain nombre de clauses de rachat dans les contrats des joueurs. Grâce à ce genre de clause, les joueurs peuvent se présenter à un nouveau club en qualité de joueur libre, à partir d'un certain seuil. Ils échappent ainsi au système TMS mis en place par la FIFA. L'interdiction du TPO conduira à de nouvelles formes d'investissement, plus sophistiquées. Malgré cela, il faut espérer que la Commission européenne fasse rapidement supprimer l'interdiction et prendra elle-même des initiatives afin de réguler le marché. Sans cela, il semble exclu que des clubs comme Valence, l'Atletico Madrid et le FC Porto puissent encore concurrencer les grandes puissances. " PAR JAN HAUSPIE - PHOTOS : BELGAIMAGELe FC Porto et l'Atletico Madrid doivent leurs succès européens au TPO. " Vingt ans après l'arrêt Bosman, la FIFA risque d'être à nouveau condamnée par l'UE. " Dirk Geuens