"Je ne m'arrêterai pas aussi longtemps qu'une réforme profonde et bénéfique pour le football amateur n'aura pas vu le jour. Je me battrai aussi longtemps que quelques clubs, ou plutôt quelques dirigeants, continueront à tricher pour satisfaire leur ego. C'est mon combat. "

C'est le mot de la fin de Salvatore Curaba au moment où on quitte le siège nivellois de sa société informatique, EASI - qui compte également des sites à Louvain, Gand et Liège. Récemment élue meilleur employeur de Belgique, pour la cinquième fois consécutive.

Mais on n'a pas fait le déplacement pour parler prioritairement de logiciels comptables, de cloud ou de CRM - des piliers de cette entreprise de 200 employés qui améliore ses bénéfices exercice après exercice.

On a choisi de donner la parole à cet ancien pro (La Louvière et Charleroi) parce qu'il est devenu un Don Quichotte du foot amateur. La langue en poche ? Pas pour lui. Il a relancé une RAAL (quatre lettres mythiques) à La Louvière il y a un an et demi.

Son club a directement fait un parcours parfait pour monter en D2 amateur. Cette saison, c'est plus compliqué, ses Loups doivent se contenter du ventre mou. Pendant que l'URLC, l'autre club louviérois qui partage le même stade et les mêmes couleurs, survole la série et est champion depuis un bon moment déjà.

Même série, même stade, mêmes couleurs... et mêmes armes ? Salvatore Curaba est sûr que non. Il est persuadé que sa RAAL est un cas rare de club de foot amateur respectant les lois. Il jure que tout est réglo chez lui, il assure que l'argent noir est un art de vivre presque partout ailleurs. Alors, il crie. Son indignation. Sa colère. Et son espoir que les choses changent.

Quand tu lis dans la presse que tu es un corbeau, ça te dérange ?

SALVATORE CURABA : Je ne me suis jamais privé de dénoncer certaines pratiques, depuis la création de la RAAL. Je le crie haut et fort depuis le premier jour. Je ne sais pas si c'est grâce à moi que les enquêtes sur l'argent noir ont démarré dans le Hainaut. Mais j'espère que j'y ai contribué. Je le revendique. Je dérange parce que j'ai remis en question une série de choses. J'ai rencontré récemment la famille Boël, ils m'ont fait un compliment. Ils m'ont dit : On ne savait pas qu'il y avait ici un Don Quichotte originaire de Sicile...

Salvatore Curaba : " Je suis choqué par les salaires qu'on donne en amateurs et provinciales. ", BELGAIMAGE - LAURIE DIEFFEMB -
Salvatore Curaba : " Je suis choqué par les salaires qu'on donne en amateurs et provinciales. " © BELGAIMAGE - LAURIE DIEFFEMB -

" Je ne pensais pas que c'était aussi grave "

L'auditeur du travail du Hainaut met publiquement en cause le mode de fonctionnement de l'URLC. La saison prochaine, vous ne serez plus dans la même série. Un bien ou un mal ?

CURABA : Un bien. Quel est l'intérêt d'avoir dans sa série un club qui finit avec vingt points d'avance ? On aura un gros concurrent de moins. OK, ils ont gagné le championnat mais je ne voudrais pas échanger nos places. Ils sont champions parce que leurs joueurs sont talentueux. Momo Dahmane a trouvé des joueurs brillants qui n'ont rien à faire en D2 amateur.

Et, chose incroyable, la plupart sont des bénévoles venant de France... Par moments, je regrette de leur lancer des piques. Mais c'est plus fort que moi. Qu'ils réagissent, c'est normal. Depuis ma tendre enfance, je ne sais pas être tendre avec les gens qui ne respectent pas les règles. J'espère que tout va devenir un peu plus réglo. Il faut que les enquêtes continuent, qu'on assainisse sérieusement le milieu amateur.

Concrètement : moins payer les joueurs et obliger tous les joueurs et entraîneurs à payer leurs impôts comme n'importe quel citoyen belge. Mais j'aurais trouvé injuste que l'URLC n'obtienne pas sa licence, parce que d'autres clubs l'ont obtenue dans les mêmes conditions. Le plus important est de redémarrer sur des nouvelles bases à partir de la saison prochaine.

Tu es surpris par ce que tu as découvert depuis ton retour dans le foot ?

CURABA : Je ne pensais pas que c'était aussi grave. J'ai lancé un slogan quand j'ai relancé la RAAL : " Pas un euro au noir. " Après ça, j'ai découvert les salaires qu'on donne en amateurs et même en provinciales. J'ai été choqué. Il y a des joueurs en provinciales qui touchent 600 ou 800 euros par mois et qui savent à peine jouer au foot. J'ai été doublement choqué quand j'ai compris qu'il y avait toujours autant d'argent noir dans le milieu amateur. En fait, rien n'a changé les 30 dernières années.

Après avoir quitté le Sporting Charleroi en 1988, où tout était déclaré, j'ai joué à la RAAL en D3, deux saisons. On était payés au noir chaque mois avec une enveloppe et un post-it comme décompte. Comme joueur, je ne me posais pas de questions. Je faisais naïvement confiance aux responsables du club. Cela devait m'arranger aussi, je suppose. Aujourd'hui, je suis chef d'entreprise et dirigeant de club, et c'est ma responsabilité de citoyen, mon sens du devoir et mon sens des responsabilités de réagir. C'est aussi la réputation d'EASI qui est en jeu.

Quand j'ai commencé à composer le noyau la première saison, je me suis retrouvé en face de joueurs qui me disaient être intéressés par notre projet mais qu'ils ne viendraient pas à la RAAL parce qu'ils pouvaient gagner beaucoup plus dans tel ou tel autre club. Ces clubs n'avaient pas de numéro d'ONSS. Je leur demandais alors comment ils étaient payés. Leur réponse était très claire et naïve, comme moi à l'époque : " Au noir. "

Il y a aussi des joueurs qui refusent d'être déclarés sous prétexte que ça leur ferait perdre leurs allocations de chômage ! J'ai entendu que la fraude fiscale en Belgique atteignait le montant de notre déficit. Imaginons une Belgique sans fraude fiscale. On n'aurait plus de dette. Ce serait un autre pays, non ?

" Tout le monde ferme les yeux, ça m'agace "

Tu vises clairement une concurrence déloyale.

CURABA : Complètement. La loi est claire. Le footballeur qui est obligé de venir aux entraînements, qui joue des matches, qui commence sa saison à une date précise, qui a des congés, qui est clairement dans un lien de subordination, il doit avoir un contrat de travail. Un contrat de travail, ça veut dire obligation pour l'employeur de payer des taxes, de verser à l'ONSS. Donc, les clubs doivent y être affiliés. Et les joueurs doivent être soumis à l'impôt. Certains joueurs de la RAAL nous coûtent jusqu'à 2.000 euros de salaire brut, certains mois. Le club paie ses impôts et la TVA. Comme chaque entreprise, on cotise pour le pays. Tout est parfaitement réglo chez nous. C'est ce que je dis aux sponsors potentiels depuis le début et je pense que c'est un atout.

Le Tivoli, théâtre de deux clubs aux pratiques financières ô combien différentes., BELGAIMAGE - LAURIE DIEFFEMB -
Le Tivoli, théâtre de deux clubs aux pratiques financières ô combien différentes. © BELGAIMAGE - LAURIE DIEFFEMB -

Tu crois que c'est important pour eux ?

CURABA : Oui. Regarde les clubs qui sont maintenant dans le viseur de la justice. Il y a par exemple l'Olympic Charleroi. Un club mythique qui risque de disparaître à cause de ce système défaillant. Ce n'est d'ailleurs pas le seul club en difficulté. Alors, qu'on ne me dise pas que le foot amateur va bien. J'imagine maintenant que leurs sponsors sont mal parce qu'ils sont associés à un club où la justice enquête.

En fait, tu as repris le combat de Jean-Paul Lacomble, le président de Liège. Il avait contesté la licence et la montée de Châtelet parce que ce club ne payait rien à l'ONSS.

CURABA : Oui, ça a commencé là. Lacomble a un peu laissé tomber le combat, mais moi, je n'arrête pas de me battre. J'ai commencé quand le ministre des Sports m'a invité pour discuter des indemnités de formation. Je lui ai dit : Il y a un problème bien plus grave dans le football amateur, c'est l'argent noir. Ma cible, ce n'est pas l'URLC. Même si, pour la ville de La Louvière, cette situation m'agace. J'ai seulement envie que tout le monde joue le jeu. Le même jeu. Qu'on arrête de tricher. Dans une partie de cartes, si tu te rends compte que ton adversaire triche, c'est désagréable. Et si cette personne habite sous le même toit que toi et fait en plus le fanfaron, c'est encore plus agaçant.

Aujourd'hui, des gens de l'URLC m'attaquent, ils me font passer pour le corbeau. C'est pour faire diversion, pour masquer le vrai problème. Le problème, c'est qu'ils ne respectent pas le droit commun. Et c'est choquant que des clubs qui ne paient pas d'impôts utilisent des infrastructures communales financées par les citoyens. Très peu de clubs investissent dans les infrastructures. Régulièrement, on prend de l'argent dans la caisse des jeunes pour payer les joueurs de l'équipe Première. Les entraîneurs de jeunes, qui sont des vrais bénévoles, ne sont quelquefois même pas payés parce qu'il n'y a plus d'argent pour eux. Il faut un minimum d'éthique. Et ça m'agace qu'au niveau de toutes les autorités supérieures, on ferme les yeux depuis si longtemps alors que tout le monde connaît ces mauvaises pratiques.

Salvatore Curaba : " Suite aux derniers événements, je pense que pas mal de clubs vont avoir peur. ", BELGAIMAGE - LAURIE DIEFFEMB -
Salvatore Curaba : " Suite aux derniers événements, je pense que pas mal de clubs vont avoir peur. " © BELGAIMAGE - LAURIE DIEFFEMB -

" On est pris dans une spirale "

À la RAAL, on sait rester raisonnable dans les salaires ?

CURABA : Le problème, c'est qu'on est pris dans une spirale. Moi-même, j'ai envie de payer moins mes joueurs. Mais c'est impossible, si je veux une équipe qui tient la route. Et quel exemple donne-t-on aux autres sports ? J'espère qu'on n'inspire pas le hockey, le rugby et d'autres disciplines. Le football n'a déjà pas une bonne réputation mais là, elle continue à se dégrader avec toutes ces combines.

J'entends que dans d'autres sports, des joueurs habitués à ne pas être payés demandent maintenant de l'argent, puisqu'on paie autant dans le foot. Moi, j'estime qu'en dessous d'un certain niveau, la logique impose qu'on paie pour faire du sport, pas qu'on soit rémunéré. Qu'on soit payé en D1 et en D2 amateur, c'est normal. En D3, ça devient déjà limite. Mais en provinciales, surtout de la P2 à la P4, c'est inacceptable. On me cite des chiffres dingues. Des joueurs de provinciales qui perçoivent 5.000 euros à la signature, puis 1.000 euros par mois.

En D1 amateur, la fédération exige un minimum de sept joueurs sous contrat. C'est insuffisant car 90 % des joueurs gagnent au moins 1.000 euros net de salaire fixe avec les primes de match. La moyenne est plutôt à 2.000. De plus, les sept joueurs concernés ont souvent un contrat avec un salaire brut minimum et le reste est payé au noir. Un noyau est composé en moyenne de 22 joueurs...

Dans le Hainaut, les descentes ont commencé dans les clubs de D3 Amateur. Les bénévoles étaient ciblés. Un autre problème du foot amateur ?

CURABA : Je n'étais pas d'accord avec la première intervention de l'auditeur du travail. Là, il s'en prenait aux vrais bénévoles, aux gens qui servent à la buvette, qui nettoient les vestiaires, qui vendent des tickets, qui s'occupent du terrain. Il faut arrêter. Les mauvais, ce ne sont pas ceux-là. D'ailleurs, heureusement qu'ils sont là. J'ai dit à l'auditeur du travail qu'il se trompait de cible, qu'il fallait foutre la paix aux personnes qui s'occupent des enfants et des infrastructures. Mais même pour ces bénévoles, un club doit être en ordre, remplir des documents, tenir des registres. L'auditeur s'est attaqué à tout le monde, même à ceux-là. Ce n'est pas le bon combat.

Salvatore Curaba, BELGAIMAGE - LAURIE DIEFFEMB -
Salvatore Curaba © BELGAIMAGE - LAURIE DIEFFEMB -

" Les enquêtes ne peuvent pas se limiter au Hainaut "

Comment tu vois la suite ?

CURABA : Avec les derniers événements, je pense que pas mal de clubs vont avoir peur. J'espère que ça va les inciter à se mettre en ordre et à jouer enfin le jeu correctement. J'espère surtout que dans le futur, les salaires des joueurs diminueront. C'est le seul moyen de s'en sortir. J'espère que la justice va faire son travail, et qu'elle va le faire partout. Ça ne peut pas se limiter au Hainaut. Ça vaudrait la peine de faire les mêmes enquêtes en Flandre. Les avis sont contradictoires mais certaines personnes disent que c'est encore pire là-bas. Je n'ose pas le croire. Maintenant, si la justice continue à s'en mêler, je ne sais pas comment ça risque d'évoluer.

Certaines personnes disent que si les clubs commencent à payer des taxes, ils ne vont peut-être plus s'en sortir. Ils risquent même de tricher encore plus. Je pense juste le contraire. Avec des chiffres financiers clairs et une comptabilité qui reflète vraiment la réalité, il y aura une prise de conscience que cela ne peut pas continuer, qu'ils vont droit dans le mur comme l'Olympic. Le seul moyen est de revoir les salaires. La RAAL a perdu 250.000 euros la saison passée, il y aura encore une perte de 150.000 cette saison. Ce n'est pas simple d'équilibrer car comme nouveau club, on a énormément d'investissements.

Pourtant, on a pas mal de sponsors et de supporters. Et on est montés dès la première saison, ce qui a attiré la foule. Heureusement qu'on a levé 2 millions de capital quand on a créé le club, ça nous a donné un peu de réserve. Malgré ça, on commence à rencontrer des petits soucis de trésorerie.

Tu espères que la concurrence sera moins déloyale dès la saison prochaine ?

CURABA : Ce n'est pas le plus important mais j'y crois. Je vois des joueurs qui prennent peur et qui viennent vers nous. Ils me disent qu'ils préfèrent gagner un peu moins mais que tout soit clean. L'auditeur a parlé d'une enquête approfondie qui ne faisait que commencer, ce sont des mots forts. Et puis, beaucoup de joueurs se plaignent de ne pas être payés les derniers mois de la saison. Comme il n'y a pas de contrat, c'est difficile de porter plainte.

Chez nous, ils ont l'assurance d'être toujours payés. On a un projet solide et sérieux avec de réelles ambitions, ça attire pas mal de joueurs et sponsors. Mais, je le répète, le plus important, c'est de redémarrer sur des bonnes bases. La gestion d'un club doit être saine. Elle ne peut pas être liée à des pratiques illégales et aux dons d'un mécène parce que ça ne dure qu'un temps.

© BELGAIMAGE - LAURIE DIEFFEMB -

10 questions à Charles-Eric Clesse, auditeur du travail du Hainaut

C'est l'homme qui a déclenché les enquêtes et les descentes dans des clubs amateurs. Le magistrat sans langue de bois, c'est ici.

Pourquoi s'attaque-t-on au foot amateur dans le Hainaut et pas ailleurs ?

CHARLES-ERIC CLESSE : J'ai décidé de contrôler les clubs de foot, mes confrères des autres provinces n'ont pas nécessairement les mêmes priorités. Un séminaire stratégique est prévu en mai, je saurai à ce moment-là si la fraude sociale dans le foot amateur les intéresse ou pas. Après ça, ce sera à eux d'apprécier s'ils doivent attaquer le problème dans leur arrondissement. Evidemment, le travail au noir ne se limite pas aux frontières du Hainaut !

N'y a-t-il pas un risque que cette affaire finisse par se dégonfler comme toutes les autres affaires qui touchent notre football ?

CLESSE : Ce n'est pas parce qu'on ne parle plus d'une affaire dans les médias qu'elle ne suit pas son cours au niveau de la justice. Plusieurs dossiers sont ouverts, il y aura des suites. Certains pourraient aboutir au tribunal, pour d'autres ça pourrait se solutionner par des transactions, des régularisations vis-à-vis de l'ONSS par exemple.

Est-ce une obligation pour tous les clubs de s'affilier à l'ONSS, oui ou non ?

CLESSE : Il n'y a pas d'ONSS pour les contrats de bénévoles, qui peuvent toucher maximum 32 euros par prestation et 1.300 euros par an. Pas d'ONSS non plus pour ceux qui se produisent tout à fait gratuitement. Mais un joueur de football ne peut pas avoir un statut de bénévole, c'est interdit. Donc, la seule possibilité pour qu'un club ne s'affilie pas à l'ONSS, c'est que tous ses joueurs jouent pour rien ! En conclusion, tous les clubs de D1 et D2 amateur doivent être affiliés.

Votre enquête a commencé dans des petits clubs quand vous vous êtes intéressé aux bénévoles. Le principal problème du foot amateur n'est quand même pas à ce niveau-là ?

CLESSE : Je suis d'accord. Mais il fallait bien commencer quelque part et nous avons choisi ces petits clubs. Il n'y aura pas nécessairement de suites devant la justice. Ce n'est pas le genre d'abus qui nous intéresse en priorité. Nous nous intéressons bien plus sérieusement aux équipes de D1 et D2 amateur.

Vous avez dit : " On oublie le passé, on regarde le futur. " On pourrait donc arriver à une espèce d'amnistie fiscale ?

CLESSE : Pour les clubs qui viennent spontanément nous trouver pour se mettre en règle, on tournera la page au niveau pénal. Mais il n'y en a pas vingt qui se sont manifestés ! Pour les autres équipes, on va passer à la phase suivante : la répression.

Il y aurait aussi beaucoup d'abus avec les contrats de sponsoring et des fausses factures ?

CLESSE : On est conscients du problème. Il y a les surfacturations et les rétrocessions. Mais c'est difficile à prouver. On veut aussi s'attaquer aux sponsors qui offrent des avantages non déclarés à des joueurs, comme un appartement ou une voiture. Ils ne paient pas les avantages en nature.

Vous croyez aussi que la situation est encore pire en Flandre ?

CLESSE : J'ai été surpris d'entendre à la télé que tous les clubs flamands s'étaient mis en règle...

Si l'enquête ne s'étend pas à toutes les provinces, les clubs hennuyers subiront une concurrence déloyale.

CLESSE : Je crains que ce soit illusoire d'espérer des enquêtes à l'échelle de tout le pays. Mais si les autres provinces n'attaquent pas le problème, c'est à l'Union Belge d'agir. Ils continuent à fermer les yeux, à faire les faux jetons. Ils accordent la licence à des clubs amateurs qui déclarent leurs joueurs comme bénévoles alors que c'est illégal. Ils pourraient être considérés comme complices d'une infraction et de concurrence déloyale. Mais ils n'ont toujours pas pris contact avec nous depuis que nous avons commencé notre enquête. Jusqu'ici, ils se sont contentés de reporter l'octroi de la licence à l'URLC.

L'URLC a quand même reçu sa licence. Normal ?

CLESSE : Je ne me prononce pas là-dessus. Si l'Union Belge accorde la licence à l'URLC, je ne peux pas m'y opposer. Mon travail consistera à découvrir si, oui ou non, il y a de la fraude sociale là-bas.

On a été étonné de vous entendre évoquer le problème à La Tribune, en pleine enquête. Les gens de l'URLC vous l'ont d'ailleurs reproché publiquement.

CLESSE : Je ne vois pas où est le problème. La RTBF m'a invité pour évoquer en général la problématique de l'argent noir dans le foot amateur. Quand on m'a posé une question précise sur l'URLC, j'ai simplement répondu que les joueurs n'avaient pas de contrat. Le club l'a confirmé. Il y a un seul joueur déclaré à l'ONSS, tous les autres ont un statut de bénévole. Chaque semaine, il y a donc sur le terrain dix gars qui jouent pour 32 euros par match, maximum ? On se fout de la gueule du monde. Et de toute façon, je vous répète qu'il est interdit d'appliquer un statut de bénévole à un joueur de foot

" La fédé a d'autres chantiers "

Tu as évoqué le problème à l'Union Belge ?

SALVATORE CURABA : J'en parle chaque fois que je vois des gens de la fédé. Ils regrettent la situation, ils disent que ça va se régler, qu'il faut laisser du temps au temps, que c'est difficile pour eux de contrôler, que ce n'est pas leur rôle non plus. J'ai l'impression qu'ils observent tout ça d'assez loin parce qu'ils ont un paquet d'autres chantiers qu'ils jugent plus prioritaires. Ils pourraient quand même être un peu plus stricts, ils devraient revoir le règlement.

Tout club qui ne respecte pas le droit commun devrait être relégué. Il faut des sanctions fortes. Au final, ça dérange qui, cette histoire d'argent noir ? Ce sont les finances de l'Etat qui trinquent, c'est-à-dire les citoyens. L'argent noir dans le foot, c'est vieux comme le monde. Tout le monde le sait. Mais ce n'est pas une raison valable pour décider de ne rien faire. On parle de la réputation du football. Ce n'est pas un détail. On parle de notre sport. On parle du sport le plus pratiqué en Belgique. Avec une équipe nationale comme la nôtre, on doit être exemplaires à tous les niveaux.

Parfois, je me dis : Laisse tomber, tu cherches les ennuis, profite de ce que tu as pu construire avec EASI. J'espère que malgré les critiques, je continuerai à prendre mon bâton de pèlerin, que je ne lâcherai pas. C'est dans ma nature de dénoncer et combattre les injustices. C'est un de mes moteurs. Je sais que le changement fait peur. Je sais que les personnes qui ne sont pas d'accord sont souvent partie prenante du système. Pour le futur du foot amateur, j'espère aussi qu'elles pourront prendre le recul nécessaire et bien analyser la situation et ma démarche.

" Pas d'enrichissement personnel... et alors ? "

L'auditeur du Hainaut est convaincu qu'il y a de la fraude partout.

SALVATORE CURABA : Il ne doit pas y avoir beaucoup de clubs qui jouent le jeu correctement. C'est difficile pour beaucoup de présidents et de dirigeants parce qu'ils subissent le système et c'est difficile de changer les choses. Chaque saison devient de plus en plus compliquée. Mais parfois, ils ont aussi l'art de se donner bonne conscience.

À partir du moment où il n'y a pas d'enrichissement personnel, ils estiment qu'ils ne font rien de mal, même s'ils contournent la loi. Et ils prétextent que ça existe depuis tellement d'années. Tout le monde sait qu'un mauvais système finit toujours par s'écrouler. Je suis aussi vraiment curieux de savoir comment ça se passe du côté flamand.

"Je ne m'arrêterai pas aussi longtemps qu'une réforme profonde et bénéfique pour le football amateur n'aura pas vu le jour. Je me battrai aussi longtemps que quelques clubs, ou plutôt quelques dirigeants, continueront à tricher pour satisfaire leur ego. C'est mon combat. " C'est le mot de la fin de Salvatore Curaba au moment où on quitte le siège nivellois de sa société informatique, EASI - qui compte également des sites à Louvain, Gand et Liège. Récemment élue meilleur employeur de Belgique, pour la cinquième fois consécutive. Mais on n'a pas fait le déplacement pour parler prioritairement de logiciels comptables, de cloud ou de CRM - des piliers de cette entreprise de 200 employés qui améliore ses bénéfices exercice après exercice. On a choisi de donner la parole à cet ancien pro (La Louvière et Charleroi) parce qu'il est devenu un Don Quichotte du foot amateur. La langue en poche ? Pas pour lui. Il a relancé une RAAL (quatre lettres mythiques) à La Louvière il y a un an et demi. Son club a directement fait un parcours parfait pour monter en D2 amateur. Cette saison, c'est plus compliqué, ses Loups doivent se contenter du ventre mou. Pendant que l'URLC, l'autre club louviérois qui partage le même stade et les mêmes couleurs, survole la série et est champion depuis un bon moment déjà. Même série, même stade, mêmes couleurs... et mêmes armes ? Salvatore Curaba est sûr que non. Il est persuadé que sa RAAL est un cas rare de club de foot amateur respectant les lois. Il jure que tout est réglo chez lui, il assure que l'argent noir est un art de vivre presque partout ailleurs. Alors, il crie. Son indignation. Sa colère. Et son espoir que les choses changent. Quand tu lis dans la presse que tu es un corbeau, ça te dérange ? SALVATORE CURABA : Je ne me suis jamais privé de dénoncer certaines pratiques, depuis la création de la RAAL. Je le crie haut et fort depuis le premier jour. Je ne sais pas si c'est grâce à moi que les enquêtes sur l'argent noir ont démarré dans le Hainaut. Mais j'espère que j'y ai contribué. Je le revendique. Je dérange parce que j'ai remis en question une série de choses. J'ai rencontré récemment la famille Boël, ils m'ont fait un compliment. Ils m'ont dit : On ne savait pas qu'il y avait ici un Don Quichotte originaire de Sicile...L'auditeur du travail du Hainaut met publiquement en cause le mode de fonctionnement de l'URLC. La saison prochaine, vous ne serez plus dans la même série. Un bien ou un mal ? CURABA : Un bien. Quel est l'intérêt d'avoir dans sa série un club qui finit avec vingt points d'avance ? On aura un gros concurrent de moins. OK, ils ont gagné le championnat mais je ne voudrais pas échanger nos places. Ils sont champions parce que leurs joueurs sont talentueux. Momo Dahmane a trouvé des joueurs brillants qui n'ont rien à faire en D2 amateur. Et, chose incroyable, la plupart sont des bénévoles venant de France... Par moments, je regrette de leur lancer des piques. Mais c'est plus fort que moi. Qu'ils réagissent, c'est normal. Depuis ma tendre enfance, je ne sais pas être tendre avec les gens qui ne respectent pas les règles. J'espère que tout va devenir un peu plus réglo. Il faut que les enquêtes continuent, qu'on assainisse sérieusement le milieu amateur. Concrètement : moins payer les joueurs et obliger tous les joueurs et entraîneurs à payer leurs impôts comme n'importe quel citoyen belge. Mais j'aurais trouvé injuste que l'URLC n'obtienne pas sa licence, parce que d'autres clubs l'ont obtenue dans les mêmes conditions. Le plus important est de redémarrer sur des nouvelles bases à partir de la saison prochaine. Tu es surpris par ce que tu as découvert depuis ton retour dans le foot ? CURABA : Je ne pensais pas que c'était aussi grave. J'ai lancé un slogan quand j'ai relancé la RAAL : " Pas un euro au noir. " Après ça, j'ai découvert les salaires qu'on donne en amateurs et même en provinciales. J'ai été choqué. Il y a des joueurs en provinciales qui touchent 600 ou 800 euros par mois et qui savent à peine jouer au foot. J'ai été doublement choqué quand j'ai compris qu'il y avait toujours autant d'argent noir dans le milieu amateur. En fait, rien n'a changé les 30 dernières années. Après avoir quitté le Sporting Charleroi en 1988, où tout était déclaré, j'ai joué à la RAAL en D3, deux saisons. On était payés au noir chaque mois avec une enveloppe et un post-it comme décompte. Comme joueur, je ne me posais pas de questions. Je faisais naïvement confiance aux responsables du club. Cela devait m'arranger aussi, je suppose. Aujourd'hui, je suis chef d'entreprise et dirigeant de club, et c'est ma responsabilité de citoyen, mon sens du devoir et mon sens des responsabilités de réagir. C'est aussi la réputation d'EASI qui est en jeu. Quand j'ai commencé à composer le noyau la première saison, je me suis retrouvé en face de joueurs qui me disaient être intéressés par notre projet mais qu'ils ne viendraient pas à la RAAL parce qu'ils pouvaient gagner beaucoup plus dans tel ou tel autre club. Ces clubs n'avaient pas de numéro d'ONSS. Je leur demandais alors comment ils étaient payés. Leur réponse était très claire et naïve, comme moi à l'époque : " Au noir. " Il y a aussi des joueurs qui refusent d'être déclarés sous prétexte que ça leur ferait perdre leurs allocations de chômage ! J'ai entendu que la fraude fiscale en Belgique atteignait le montant de notre déficit. Imaginons une Belgique sans fraude fiscale. On n'aurait plus de dette. Ce serait un autre pays, non ? Tu vises clairement une concurrence déloyale. CURABA : Complètement. La loi est claire. Le footballeur qui est obligé de venir aux entraînements, qui joue des matches, qui commence sa saison à une date précise, qui a des congés, qui est clairement dans un lien de subordination, il doit avoir un contrat de travail. Un contrat de travail, ça veut dire obligation pour l'employeur de payer des taxes, de verser à l'ONSS. Donc, les clubs doivent y être affiliés. Et les joueurs doivent être soumis à l'impôt. Certains joueurs de la RAAL nous coûtent jusqu'à 2.000 euros de salaire brut, certains mois. Le club paie ses impôts et la TVA. Comme chaque entreprise, on cotise pour le pays. Tout est parfaitement réglo chez nous. C'est ce que je dis aux sponsors potentiels depuis le début et je pense que c'est un atout. Tu crois que c'est important pour eux ? CURABA : Oui. Regarde les clubs qui sont maintenant dans le viseur de la justice. Il y a par exemple l'Olympic Charleroi. Un club mythique qui risque de disparaître à cause de ce système défaillant. Ce n'est d'ailleurs pas le seul club en difficulté. Alors, qu'on ne me dise pas que le foot amateur va bien. J'imagine maintenant que leurs sponsors sont mal parce qu'ils sont associés à un club où la justice enquête. En fait, tu as repris le combat de Jean-Paul Lacomble, le président de Liège. Il avait contesté la licence et la montée de Châtelet parce que ce club ne payait rien à l'ONSS. CURABA : Oui, ça a commencé là. Lacomble a un peu laissé tomber le combat, mais moi, je n'arrête pas de me battre. J'ai commencé quand le ministre des Sports m'a invité pour discuter des indemnités de formation. Je lui ai dit : Il y a un problème bien plus grave dans le football amateur, c'est l'argent noir. Ma cible, ce n'est pas l'URLC. Même si, pour la ville de La Louvière, cette situation m'agace. J'ai seulement envie que tout le monde joue le jeu. Le même jeu. Qu'on arrête de tricher. Dans une partie de cartes, si tu te rends compte que ton adversaire triche, c'est désagréable. Et si cette personne habite sous le même toit que toi et fait en plus le fanfaron, c'est encore plus agaçant. Aujourd'hui, des gens de l'URLC m'attaquent, ils me font passer pour le corbeau. C'est pour faire diversion, pour masquer le vrai problème. Le problème, c'est qu'ils ne respectent pas le droit commun. Et c'est choquant que des clubs qui ne paient pas d'impôts utilisent des infrastructures communales financées par les citoyens. Très peu de clubs investissent dans les infrastructures. Régulièrement, on prend de l'argent dans la caisse des jeunes pour payer les joueurs de l'équipe Première. Les entraîneurs de jeunes, qui sont des vrais bénévoles, ne sont quelquefois même pas payés parce qu'il n'y a plus d'argent pour eux. Il faut un minimum d'éthique. Et ça m'agace qu'au niveau de toutes les autorités supérieures, on ferme les yeux depuis si longtemps alors que tout le monde connaît ces mauvaises pratiques. À la RAAL, on sait rester raisonnable dans les salaires ? CURABA : Le problème, c'est qu'on est pris dans une spirale. Moi-même, j'ai envie de payer moins mes joueurs. Mais c'est impossible, si je veux une équipe qui tient la route. Et quel exemple donne-t-on aux autres sports ? J'espère qu'on n'inspire pas le hockey, le rugby et d'autres disciplines. Le football n'a déjà pas une bonne réputation mais là, elle continue à se dégrader avec toutes ces combines. J'entends que dans d'autres sports, des joueurs habitués à ne pas être payés demandent maintenant de l'argent, puisqu'on paie autant dans le foot. Moi, j'estime qu'en dessous d'un certain niveau, la logique impose qu'on paie pour faire du sport, pas qu'on soit rémunéré. Qu'on soit payé en D1 et en D2 amateur, c'est normal. En D3, ça devient déjà limite. Mais en provinciales, surtout de la P2 à la P4, c'est inacceptable. On me cite des chiffres dingues. Des joueurs de provinciales qui perçoivent 5.000 euros à la signature, puis 1.000 euros par mois. En D1 amateur, la fédération exige un minimum de sept joueurs sous contrat. C'est insuffisant car 90 % des joueurs gagnent au moins 1.000 euros net de salaire fixe avec les primes de match. La moyenne est plutôt à 2.000. De plus, les sept joueurs concernés ont souvent un contrat avec un salaire brut minimum et le reste est payé au noir. Un noyau est composé en moyenne de 22 joueurs... Dans le Hainaut, les descentes ont commencé dans les clubs de D3 Amateur. Les bénévoles étaient ciblés. Un autre problème du foot amateur ? CURABA : Je n'étais pas d'accord avec la première intervention de l'auditeur du travail. Là, il s'en prenait aux vrais bénévoles, aux gens qui servent à la buvette, qui nettoient les vestiaires, qui vendent des tickets, qui s'occupent du terrain. Il faut arrêter. Les mauvais, ce ne sont pas ceux-là. D'ailleurs, heureusement qu'ils sont là. J'ai dit à l'auditeur du travail qu'il se trompait de cible, qu'il fallait foutre la paix aux personnes qui s'occupent des enfants et des infrastructures. Mais même pour ces bénévoles, un club doit être en ordre, remplir des documents, tenir des registres. L'auditeur s'est attaqué à tout le monde, même à ceux-là. Ce n'est pas le bon combat. Comment tu vois la suite ? CURABA : Avec les derniers événements, je pense que pas mal de clubs vont avoir peur. J'espère que ça va les inciter à se mettre en ordre et à jouer enfin le jeu correctement. J'espère surtout que dans le futur, les salaires des joueurs diminueront. C'est le seul moyen de s'en sortir. J'espère que la justice va faire son travail, et qu'elle va le faire partout. Ça ne peut pas se limiter au Hainaut. Ça vaudrait la peine de faire les mêmes enquêtes en Flandre. Les avis sont contradictoires mais certaines personnes disent que c'est encore pire là-bas. Je n'ose pas le croire. Maintenant, si la justice continue à s'en mêler, je ne sais pas comment ça risque d'évoluer. Certaines personnes disent que si les clubs commencent à payer des taxes, ils ne vont peut-être plus s'en sortir. Ils risquent même de tricher encore plus. Je pense juste le contraire. Avec des chiffres financiers clairs et une comptabilité qui reflète vraiment la réalité, il y aura une prise de conscience que cela ne peut pas continuer, qu'ils vont droit dans le mur comme l'Olympic. Le seul moyen est de revoir les salaires. La RAAL a perdu 250.000 euros la saison passée, il y aura encore une perte de 150.000 cette saison. Ce n'est pas simple d'équilibrer car comme nouveau club, on a énormément d'investissements. Pourtant, on a pas mal de sponsors et de supporters. Et on est montés dès la première saison, ce qui a attiré la foule. Heureusement qu'on a levé 2 millions de capital quand on a créé le club, ça nous a donné un peu de réserve. Malgré ça, on commence à rencontrer des petits soucis de trésorerie. Tu espères que la concurrence sera moins déloyale dès la saison prochaine ? CURABA : Ce n'est pas le plus important mais j'y crois. Je vois des joueurs qui prennent peur et qui viennent vers nous. Ils me disent qu'ils préfèrent gagner un peu moins mais que tout soit clean. L'auditeur a parlé d'une enquête approfondie qui ne faisait que commencer, ce sont des mots forts. Et puis, beaucoup de joueurs se plaignent de ne pas être payés les derniers mois de la saison. Comme il n'y a pas de contrat, c'est difficile de porter plainte. Chez nous, ils ont l'assurance d'être toujours payés. On a un projet solide et sérieux avec de réelles ambitions, ça attire pas mal de joueurs et sponsors. Mais, je le répète, le plus important, c'est de redémarrer sur des bonnes bases. La gestion d'un club doit être saine. Elle ne peut pas être liée à des pratiques illégales et aux dons d'un mécène parce que ça ne dure qu'un temps.