"Je ne m'arrêterai pas aussi longtemps qu'une réforme profonde et bénéfique pour le football amateur n'aura pas vu le jour. Je me battrai aussi longtemps que quelques clubs, ou plutôt quelques dirigeants, continueront à tricher pour satisfaire leur ego. C'est mon combat. "
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"Je ne m'arrêterai pas aussi longtemps qu'une réforme profonde et bénéfique pour le football amateur n'aura pas vu le jour. Je me battrai aussi longtemps que quelques clubs, ou plutôt quelques dirigeants, continueront à tricher pour satisfaire leur ego. C'est mon combat. " C'est le mot de la fin de Salvatore Curaba au moment où on quitte le siège nivellois de sa société informatique, EASI - qui compte également des sites à Louvain, Gand et Liège. Récemment élue meilleur employeur de Belgique, pour la cinquième fois consécutive. Mais on n'a pas fait le déplacement pour parler prioritairement de logiciels comptables, de cloud ou de CRM - des piliers de cette entreprise de 200 employés qui améliore ses bénéfices exercice après exercice. On a choisi de donner la parole à cet ancien pro (La Louvière et Charleroi) parce qu'il est devenu un Don Quichotte du foot amateur. La langue en poche ? Pas pour lui. Il a relancé une RAAL (quatre lettres mythiques) à La Louvière il y a un an et demi. Son club a directement fait un parcours parfait pour monter en D2 amateur. Cette saison, c'est plus compliqué, ses Loups doivent se contenter du ventre mou. Pendant que l'URLC, l'autre club louviérois qui partage le même stade et les mêmes couleurs, survole la série et est champion depuis un bon moment déjà. Même série, même stade, mêmes couleurs... et mêmes armes ? Salvatore Curaba est sûr que non. Il est persuadé que sa RAAL est un cas rare de club de foot amateur respectant les lois. Il jure que tout est réglo chez lui, il assure que l'argent noir est un art de vivre presque partout ailleurs. Alors, il crie. Son indignation. Sa colère. Et son espoir que les choses changent. Quand tu lis dans la presse que tu es un corbeau, ça te dérange ? SALVATORE CURABA : Je ne me suis jamais privé de dénoncer certaines pratiques, depuis la création de la RAAL. Je le crie haut et fort depuis le premier jour. Je ne sais pas si c'est grâce à moi que les enquêtes sur l'argent noir ont démarré dans le Hainaut. Mais j'espère que j'y ai contribué. Je le revendique. Je dérange parce que j'ai remis en question une série de choses. J'ai rencontré récemment la famille Boël, ils m'ont fait un compliment. Ils m'ont dit : On ne savait pas qu'il y avait ici un Don Quichotte originaire de Sicile...L'auditeur du travail du Hainaut met publiquement en cause le mode de fonctionnement de l'URLC. La saison prochaine, vous ne serez plus dans la même série. Un bien ou un mal ? CURABA : Un bien. Quel est l'intérêt d'avoir dans sa série un club qui finit avec vingt points d'avance ? On aura un gros concurrent de moins. OK, ils ont gagné le championnat mais je ne voudrais pas échanger nos places. Ils sont champions parce que leurs joueurs sont talentueux. Momo Dahmane a trouvé des joueurs brillants qui n'ont rien à faire en D2 amateur. Et, chose incroyable, la plupart sont des bénévoles venant de France... Par moments, je regrette de leur lancer des piques. Mais c'est plus fort que moi. Qu'ils réagissent, c'est normal. Depuis ma tendre enfance, je ne sais pas être tendre avec les gens qui ne respectent pas les règles. J'espère que tout va devenir un peu plus réglo. Il faut que les enquêtes continuent, qu'on assainisse sérieusement le milieu amateur. Concrètement : moins payer les joueurs et obliger tous les joueurs et entraîneurs à payer leurs impôts comme n'importe quel citoyen belge. Mais j'aurais trouvé injuste que l'URLC n'obtienne pas sa licence, parce que d'autres clubs l'ont obtenue dans les mêmes conditions. Le plus important est de redémarrer sur des nouvelles bases à partir de la saison prochaine. Tu es surpris par ce que tu as découvert depuis ton retour dans le foot ? CURABA : Je ne pensais pas que c'était aussi grave. J'ai lancé un slogan quand j'ai relancé la RAAL : " Pas un euro au noir. " Après ça, j'ai découvert les salaires qu'on donne en amateurs et même en provinciales. J'ai été choqué. Il y a des joueurs en provinciales qui touchent 600 ou 800 euros par mois et qui savent à peine jouer au foot. J'ai été doublement choqué quand j'ai compris qu'il y avait toujours autant d'argent noir dans le milieu amateur. En fait, rien n'a changé les 30 dernières années. Après avoir quitté le Sporting Charleroi en 1988, où tout était déclaré, j'ai joué à la RAAL en D3, deux saisons. On était payés au noir chaque mois avec une enveloppe et un post-it comme décompte. Comme joueur, je ne me posais pas de questions. Je faisais naïvement confiance aux responsables du club. Cela devait m'arranger aussi, je suppose. Aujourd'hui, je suis chef d'entreprise et dirigeant de club, et c'est ma responsabilité de citoyen, mon sens du devoir et mon sens des responsabilités de réagir. C'est aussi la réputation d'EASI qui est en jeu. Quand j'ai commencé à composer le noyau la première saison, je me suis retrouvé en face de joueurs qui me disaient être intéressés par notre projet mais qu'ils ne viendraient pas à la RAAL parce qu'ils pouvaient gagner beaucoup plus dans tel ou tel autre club. Ces clubs n'avaient pas de numéro d'ONSS. Je leur demandais alors comment ils étaient payés. Leur réponse était très claire et naïve, comme moi à l'époque : " Au noir. " Il y a aussi des joueurs qui refusent d'être déclarés sous prétexte que ça leur ferait perdre leurs allocations de chômage ! J'ai entendu que la fraude fiscale en Belgique atteignait le montant de notre déficit. Imaginons une Belgique sans fraude fiscale. On n'aurait plus de dette. Ce serait un autre pays, non ? Tu vises clairement une concurrence déloyale. CURABA : Complètement. La loi est claire. Le footballeur qui est obligé de venir aux entraînements, qui joue des matches, qui commence sa saison à une date précise, qui a des congés, qui est clairement dans un lien de subordination, il doit avoir un contrat de travail. Un contrat de travail, ça veut dire obligation pour l'employeur de payer des taxes, de verser à l'ONSS. Donc, les clubs doivent y être affiliés. Et les joueurs doivent être soumis à l'impôt. Certains joueurs de la RAAL nous coûtent jusqu'à 2.000 euros de salaire brut, certains mois. Le club paie ses impôts et la TVA. Comme chaque entreprise, on cotise pour le pays. Tout est parfaitement réglo chez nous. C'est ce que je dis aux sponsors potentiels depuis le début et je pense que c'est un atout. Tu crois que c'est important pour eux ? CURABA : Oui. Regarde les clubs qui sont maintenant dans le viseur de la justice. Il y a par exemple l'Olympic Charleroi. Un club mythique qui risque de disparaître à cause de ce système défaillant. Ce n'est d'ailleurs pas le seul club en difficulté. Alors, qu'on ne me dise pas que le foot amateur va bien. J'imagine maintenant que leurs sponsors sont mal parce qu'ils sont associés à un club où la justice enquête. En fait, tu as repris le combat de Jean-Paul Lacomble, le président de Liège. Il avait contesté la licence et la montée de Châtelet parce que ce club ne payait rien à l'ONSS. CURABA : Oui, ça a commencé là. Lacomble a un peu laissé tomber le combat, mais moi, je n'arrête pas de me battre. J'ai commencé quand le ministre des Sports m'a invité pour discuter des indemnités de formation. Je lui ai dit : Il y a un problème bien plus grave dans le football amateur, c'est l'argent noir. Ma cible, ce n'est pas l'URLC. Même si, pour la ville de La Louvière, cette situation m'agace. J'ai seulement envie que tout le monde joue le jeu. Le même jeu. Qu'on arrête de tricher. Dans une partie de cartes, si tu te rends compte que ton adversaire triche, c'est désagréable. Et si cette personne habite sous le même toit que toi et fait en plus le fanfaron, c'est encore plus agaçant. Aujourd'hui, des gens de l'URLC m'attaquent, ils me font passer pour le corbeau. C'est pour faire diversion, pour masquer le vrai problème. Le problème, c'est qu'ils ne respectent pas le droit commun. Et c'est choquant que des clubs qui ne paient pas d'impôts utilisent des infrastructures communales financées par les citoyens. Très peu de clubs investissent dans les infrastructures. Régulièrement, on prend de l'argent dans la caisse des jeunes pour payer les joueurs de l'équipe Première. Les entraîneurs de jeunes, qui sont des vrais bénévoles, ne sont quelquefois même pas payés parce qu'il n'y a plus d'argent pour eux. Il faut un minimum d'éthique. Et ça m'agace qu'au niveau de toutes les autorités supérieures, on ferme les yeux depuis si longtemps alors que tout le monde connaît ces mauvaises pratiques. À la RAAL, on sait rester raisonnable dans les salaires ? CURABA : Le problème, c'est qu'on est pris dans une spirale. Moi-même, j'ai envie de payer moins mes joueurs. Mais c'est impossible, si je veux une équipe qui tient la route. Et quel exemple donne-t-on aux autres sports ? J'espère qu'on n'inspire pas le hockey, le rugby et d'autres disciplines. Le football n'a déjà pas une bonne réputation mais là, elle continue à se dégrader avec toutes ces combines. J'entends que dans d'autres sports, des joueurs habitués à ne pas être payés demandent maintenant de l'argent, puisqu'on paie autant dans le foot. Moi, j'estime qu'en dessous d'un certain niveau, la logique impose qu'on paie pour faire du sport, pas qu'on soit rémunéré. Qu'on soit payé en D1 et en D2 amateur, c'est normal. En D3, ça devient déjà limite. Mais en provinciales, surtout de la P2 à la P4, c'est inacceptable. On me cite des chiffres dingues. Des joueurs de provinciales qui perçoivent 5.000 euros à la signature, puis 1.000 euros par mois. En D1 amateur, la fédération exige un minimum de sept joueurs sous contrat. C'est insuffisant car 90 % des joueurs gagnent au moins 1.000 euros net de salaire fixe avec les primes de match. La moyenne est plutôt à 2.000. De plus, les sept joueurs concernés ont souvent un contrat avec un salaire brut minimum et le reste est payé au noir. Un noyau est composé en moyenne de 22 joueurs... Dans le Hainaut, les descentes ont commencé dans les clubs de D3 Amateur. Les bénévoles étaient ciblés. Un autre problème du foot amateur ? CURABA : Je n'étais pas d'accord avec la première intervention de l'auditeur du travail. Là, il s'en prenait aux vrais bénévoles, aux gens qui servent à la buvette, qui nettoient les vestiaires, qui vendent des tickets, qui s'occupent du terrain. Il faut arrêter. Les mauvais, ce ne sont pas ceux-là. D'ailleurs, heureusement qu'ils sont là. J'ai dit à l'auditeur du travail qu'il se trompait de cible, qu'il fallait foutre la paix aux personnes qui s'occupent des enfants et des infrastructures. Mais même pour ces bénévoles, un club doit être en ordre, remplir des documents, tenir des registres. L'auditeur s'est attaqué à tout le monde, même à ceux-là. Ce n'est pas le bon combat. Comment tu vois la suite ? CURABA : Avec les derniers événements, je pense que pas mal de clubs vont avoir peur. J'espère que ça va les inciter à se mettre en ordre et à jouer enfin le jeu correctement. J'espère surtout que dans le futur, les salaires des joueurs diminueront. C'est le seul moyen de s'en sortir. J'espère que la justice va faire son travail, et qu'elle va le faire partout. Ça ne peut pas se limiter au Hainaut. Ça vaudrait la peine de faire les mêmes enquêtes en Flandre. Les avis sont contradictoires mais certaines personnes disent que c'est encore pire là-bas. Je n'ose pas le croire. Maintenant, si la justice continue à s'en mêler, je ne sais pas comment ça risque d'évoluer. Certaines personnes disent que si les clubs commencent à payer des taxes, ils ne vont peut-être plus s'en sortir. Ils risquent même de tricher encore plus. Je pense juste le contraire. Avec des chiffres financiers clairs et une comptabilité qui reflète vraiment la réalité, il y aura une prise de conscience que cela ne peut pas continuer, qu'ils vont droit dans le mur comme l'Olympic. Le seul moyen est de revoir les salaires. La RAAL a perdu 250.000 euros la saison passée, il y aura encore une perte de 150.000 cette saison. Ce n'est pas simple d'équilibrer car comme nouveau club, on a énormément d'investissements. Pourtant, on a pas mal de sponsors et de supporters. Et on est montés dès la première saison, ce qui a attiré la foule. Heureusement qu'on a levé 2 millions de capital quand on a créé le club, ça nous a donné un peu de réserve. Malgré ça, on commence à rencontrer des petits soucis de trésorerie. Tu espères que la concurrence sera moins déloyale dès la saison prochaine ? CURABA : Ce n'est pas le plus important mais j'y crois. Je vois des joueurs qui prennent peur et qui viennent vers nous. Ils me disent qu'ils préfèrent gagner un peu moins mais que tout soit clean. L'auditeur a parlé d'une enquête approfondie qui ne faisait que commencer, ce sont des mots forts. Et puis, beaucoup de joueurs se plaignent de ne pas être payés les derniers mois de la saison. Comme il n'y a pas de contrat, c'est difficile de porter plainte. Chez nous, ils ont l'assurance d'être toujours payés. On a un projet solide et sérieux avec de réelles ambitions, ça attire pas mal de joueurs et sponsors. Mais, je le répète, le plus important, c'est de redémarrer sur des bonnes bases. La gestion d'un club doit être saine. Elle ne peut pas être liée à des pratiques illégales et aux dons d'un mécène parce que ça ne dure qu'un temps.