Dix ans après les derniers succès de Frederik Deburghgraeve, la natation belge est en plein renouveau. Il y a deux ans, Yoris Grandjean était sacré Espoir de l'Année par l'Association Professionnelle Belge des Journalistes Sportifs. Cette année, c'est au tour de la nageuse anversoise Elise Mathijssen d'enlever le trophée. Et la liste pourrait bien s'allonger encore quand on sait que Sarah Wegria arrive en tête du ranking de la catégorie des 15-16 ans sur 50 mètres nage libre. Malgré son jeune âge, elle vient déjà d'être sélectionnée pour les championnats d'Europe seniors en petit bassin à Rijeka.
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Dix ans après les derniers succès de Frederik Deburghgraeve, la natation belge est en plein renouveau. Il y a deux ans, Yoris Grandjean était sacré Espoir de l'Année par l'Association Professionnelle Belge des Journalistes Sportifs. Cette année, c'est au tour de la nageuse anversoise Elise Mathijssen d'enlever le trophée. Et la liste pourrait bien s'allonger encore quand on sait que Sarah Wegria arrive en tête du ranking de la catégorie des 15-16 ans sur 50 mètres nage libre. Malgré son jeune âge, elle vient déjà d'être sélectionnée pour les championnats d'Europe seniors en petit bassin à Rijeka. Le nom des Wegria est bien connu dans le football belge et liégeois en particulier. Sarah est en effet la fille de Bernard, qui entraîne aujourd'hui Bastogne (P2 luxembourgeoise) mais fut surtout l'arrière droit intransigeant de la période de gloire du FC Liège, de 1985 à 1991. Et qui était lui-même le fils du regretté Victor Wegria, ex-meilleur buteur du championnat de Belgique. Mais si Sarah a des gènes sportifs du côté paternel, elle a également de qui tenir du côté maternel puisque sa maman, Anne Bonvoisin, fut plusieurs fois championne de Belgique en brasse et en papillon. A Juprelle, la bien nommée rue de l'Avenir abrite le chaleureux foyer de la famille Wegria. Dans le quartier, tout le monde connaît Bernard, Anne et Sarah. Et pour cause puisque les maisons voisines sont occupées par des oncles, des tantes, des cousines... Marcel et Désirée, les grands-parents, habitent également à un jet de pierre et ne manquent pas d'entourer Sarah d'affection. Dans la cheminée brûle un feu de bois réconfortant. Sous l'imposant sapin, aucun cadeau cependant : " Savez-vous pourquoi ? ", demande Bernard, l'£il rigolard. " Nous avons fêté Noël le... 30 novembre. C'était la seule date libre dans l'agenda de Sarah. Après, il y avait les examens, puis Rijeka et un stage à l'Ile Maurice... Mais nous voulions tout de même marquer le coup. Ces trois dernières années, nous avons donc pris l'habitude de décaler les fêtes. En 2007, nous avons tiré un feu d'artifice le 14 décembre... Ce qui n'a pas nécessairement fait le bonheur des gens du quartier mais nous tenons à ce qu'elle puisse bénéficier de la fête avant de se farcir des heures d'avion et de bassin. "Confortablement installée dans le canapé, Sarah écoute et sourit. Elle a les yeux revolver de sa mère et le menton volontaire de son père. Dans l'eau, elle a certainement hérité du talent naturel d'Anne qui, si elle avait fait preuve de plus de régularité (" Et surtout de puissance "), aurait sans doute un plus beau palmarès encore. Côté morphologique, Sarah a les qualités de son père. " Un hors-bord ", dit son entraîneur, André Henveaux, sorte de gourou de la natation liégeoise depuis 30 ans. " Je n'étais pas grand non plus (1,76 m) mais j'étais rapide, explosif et j'avais une des meilleures détentes du noyau de Liège ", se souvient Bernard, qui a failli voir Sarah suivre ses traces. " Quand elle était petite, elle voulait jouer au foot. J'entraînais Rochefort et nous habitions un appartement au-dessus d'un magasin de sports. Un jour, elle est revenue à la maison avec des chaussures de foot. Je lui ai ordonné de les rendre immédiatement. Mais quelques mois plus tard, pour sa Saint-Nicolas, elle demandait un équipement complet. Pour moi, il était cependant hors de question que ma fille pratique ce sport. "Aujourd'hui, Sarah est guérie du virus mais elle suit tout de même encore de près les résultats de son équipe favorite, Anderlecht. " Cela me permet surtout de me chamailler avec Yoris Grandjean qui, lui, ne jure que par le Standard ", dit-elle. Ce fut alors le tennis. D'autant que Justine Henin, qui venait de gagner Roland Garros pour Juniors, était déjà très connue dans la région et poussait régulièrement le bout du nez au club house qui était tenu par son frère, Thomas. " C'est lui qui lui a appris à jouer ", dit Bernard. " Et elle avait un poster dédicacé par Justine. " Sarah se souvient d'ailleurs d'avoir assisté, quelques années plus tard, à la finale de Roland Garros entre Henin et Kim Clijsters. De retour à Liège, elle s'inscrivit au Smash 51 puis à FayemBois, deux des plus grands clubs de la région. Elle progressait tellement qu'elle fut appelée à Mons, par la ligue francophone, avec qui elle s'entraîna une fois par semaine. " M'entraîner, j'adorais ", dit-elle. " Mais je détestais la mentalité des matches. Des petites gamines de 7 ans, comme moi, trichaient déjà. "Anne, sa maman, raconte alors pourquoi Sarah a arrêté : " C'était à la Coupe De Borman, la coupe de Belgique des plus jeunes. Par trois fois, une adversaire a crié " out " alors que la balle était bonne. Sarah a remis sa raquette dans son sac et m'a dit : - C'est bon : puisqu'elle veut gagner, elle a gagné. Moi, je m'en vais. " Une décision prise d'autant plus facilement que, depuis quelque temps, Sarah avait repiqué aux joies de la piscine. Et qu'il lui était de plus en plus difficile de progresser dans les deux disciplines à la fois. " J'avais déjà nagé quand j'étais petite mais j'avais dû arrêter car j'avais des allergies ", explique-t-elle. " Mais à l'âge de 10 ans, j'ai voulu reprendre et j'ai vite progressé. Maintenant, je fais des tests réguliers et je suis un traitement de fond mais j'ai encore parfois des crises comme lors de l' European Youth Olympic Festival à Belgrade. L'air était tellement pollué que je suffoquais littéralement et que j'ai dû me coucher sur le bord du bassin après ma course. " Sa maman avait pourtant tout fait pour que la gamine ne suive pas son sillage : " La natation est un sport très ingrat, très exigeant. Et puis, je craignais les comparaisons avec moi. Si elle voulait nager, elle devait donc être plus forte que moi. "Est-ce le cas ? La réponse fuse de la bouche de Sarah, surprenante : " Bien sûr ! "Devant une telle assurance, notre surprise est grande. A voir nos yeux écarquillés, Anne et Bernard sont affalés. Ce genre de répliques, ils y sont habitués. " Elle a un sacré caractère ", dit Anne. " Quand elle entrait dans ce qui était ma chambre chez mes parents et qu'elle découvrait mes coupes, elle disait :- Un jour, j'en aurai plus que toi. Et c'est déjà le cas. Jusqu'à peu, je pouvais encore lui dire que j'avais toujours un record francophone senior à mon nom (1'09''65 au 100 mètres brasse en petit bassin depuis 1990) mais à présent, elle en a un aussi. " En crawl. Parce qu'en brasse, maman Anne peut dormir sur ses deux oreilles. " Je nage comme un crapaud ", sourit Sarah. " Quand j'étais petite, je me suis déchiré les adducteurs en faisant du ski. Je n'ai donc commencé à pouvoir nager en brasse qu'à partir de l'âge de 12 ans. Sur le plan technique, c'était déjà fort tard. "Sarah est aujourd'hui affiliée à Liège Natation, l'ex-club de sa mère et le seul en région liégeoise à offrir des conditions d'entraînement valables aux nageurs de haut niveau. Avant cela, elle avait nagé pendant deux ans et demi à Waremme, où elle était entraînée par... Anne. " Ce n'était pas facile pour moi car, après, c'était encore elle qui me faisait faire les devoirs à la maison : je l'avais tout le temps sur le dos ", dit Sarah. Sa maman l'admet : ce n'était gai pour personne et c'est pour cela qu'elle n'a pas voulu poursuivre l'expérience. " Nous allions finir par avoir des problèmes relationnels. Aujourd'hui, il m'arrive encore de la chronométrer à l'entraînement si c'est nécessaire mais on ne parle pas de natation à la maison. D'autant qu'elle est appliquée. J'avais vu assez rapidement qu'elle avait des dispositions mais à dix, onze ans, il est fort tôt pour tirer des conclusions. Par contre, elle a toujours eu cette hargne, ce caractère. Je concoctais des entraînements très durs mais elle les faisait avec le sourire. Pour moi, c'est son grand point fort : elle veut toujours aller plus loin. "C'est il y a deux ans, lorsqu'elle s'est qualifiée pour l' European Youth Festival, que Sarah a véritablement pris conscience de son potentiel. " C'était ma première grande compétition et, à partir de ce jour-là, j'ai sans cesse déplacé mes objectifs de temps ", dit-elle. Contrairement à Yoris Grandjean, dont la progression fut quasi linéaire, elle a déjà connu quelques moments difficiles. Comme aux championnats d'Europe juniors, cet été. " Je m'étais préparée pendant un mois en Sicile et je n'ai pas réalisé les temps escomptés ", dit-elle. Dans ces moments-là, elle est insondable. " Elle se referme comme une huître ", dit Bernard. C'est là que le rôle des parents entre en scène. Un moment toujours très délicat. " Parce que trop de parents se focalisent sur une seule course ", dit Anne. " Or, une compétition, c'est plusieurs départs. Il faut directement pouvoir tirer un trait sur ce qu'il vient de se passer pour se concentrer sur l'épreuve suivante. "Anne et Bernard ont la chance d'avoir fait du sport au plus haut niveau et de comprendre, dès lors, ce qui peut se passer dans la tête de leur fille. " Nous essayons d'analyser la situation sans dramatiser ", dit Bernard. " Sans verser dans l'euphorie, non plus : pas question de faire trois fois le tour de la piscine lorsqu'elle bat le record de Belgique. "De ce côté-là, Anne est rassurée : Sarah n'est jamais vite satisfaite. " Il a fallu qu'elle batte le record national seniors du 50 nage libre pour que je la voie sourire après une course. Sourire... même pas lever le bras. "Tous ces efforts payeront-ils un jour ? Sarah n'en sait rien. A l'Institut Saint-Servais de Liège, où elle est déjà en cinquième (elle a un an d'avance), elle n'a pas encore décidé vers quoi s'orienter. Pour le moment, aucune profession n'a retenu son attention. Partira-t-elle à l'étranger afin de combiner études et natation ? " Cela dépendra de mon évolution ", dit-elle sagement. Car on sent bien qu'à 15 ans, la chaleur du foyer familial est encore indispensable. " Parfois, je me demande si le fait de faire autant de sport ne lui vole pas sa jeunesse ", dit Bernard, pensif. " Mais quand je vois l'oisiveté dont sont parfois victimes des adolescents de son âge, je me dis que c'est tout de même bien qu'elle ait des défis. Même si elle ne poursuit pas dans cette voie, rien de ce qu'elle fait actuellement n'aura été inutile. Quelle gamine de 15 ans a déjà autant d'expérience de la vie qu'elle ? "Aujourd'hui, à l'école, elle est toujours la fille de Bernard Wegria. " Les profs me charrient souvent en début d'année, surtout s'ils sont supporters du Standard ", dit-elle. Un jour viendra peut-être où elle sera plus connue que son père, qui peut quitter Bastogne lorsqu'il le souhaite pour rejoindre une équipe plus ambitieuse. Mais le temps qui passe le fait hésiter. " Si je dois choisir, un jour, entre suivre l'évolution de Sarah et une carrière d'entraîneur, le choix sera vite fait. Ma place est aux côtés de Sarah. Même mon employeur ( ndlr : Bernard est représentant en fromagerie) l'a bien compris : il m'a accordé une petite semaine de congé en période de fêtes pour que je puisse aller à Rijeka. " Et Anne, rêve-t-elle de voir sa fille faire un jour la carrière à laquelle elle aurait pu prétendre ? " Tout cela est fini depuis belle lurette ", dit-elle. " Je ne me projette pas à travers ma gamine. J'ai eu mes bons et mes moins bons moments et il est trop tard pour savoir si c'était bien ou pas assez. De toute façon, Sarah et moi sommes très différentes à beaucoup de niveaux. "par patrice sintzen : photos : reporters/ hamers