Le 22 janvier dernier, le Club Bruges accueille Zulte Waregem en Coupe de Belgique. Comme avant chaque match, le speaker énumère les noms des joueurs. " Pour le FC Bruges, avec le numéro 88, Simon... " Et tout le stade Jan Breydel de scander : " Mignolet ! ". Tout le monde y passe : 14, Okereke, 17, Deli, 19, Vlietinck, 20, Vanaken, 25, Vormer, 26, Rits, 44, Mechele, 77, Mata, 80, Openda. En deuxième période, les numéros 16, 34 et 90 entreront encore au jeu. Le seul titulaire de Bruges portant un numéro entre 1 et 11 ce jour-là est Eduard Sobol, l'arrière gauche, qui affiche le numéro 2, traditionnellement réservé à l'arrière droit. Le 5 est attribué à Odilon Kossounou, un défenseur central souvent aligné... à droite cette saison.

Johan Cruijff a pris un maillot de réserviste dans le panier. C'était le 14. Et comme le match face au PSV s'est bien passé, il l'a conservé.

Bruges n'est pas le seul club à faire fi de cette règle non écrite en matière de numérotation. Le 8 décembre 2019, contre Charleroi, les joueurs d'Anderlecht portent les numéros 22, 30, 32, 39, 40, 48, 49, 54, 55, 56 et 93. Seule circonstance atténuante : Vincent Kompany (4), blessé, ne joue pas. Il faudra attendre la montée au jeu de Michel Vlap (10) à la place de Francis Amuzu (40) pour trouver un peu de cohérence dans cette cacophonie. Mais à ce moment-là, on joue déjà depuis 89 minutes. À Charleroi, seuls Penneteau (1), Busi (4) et Rezaei (10) affichent des numéros entre 1 et 11. De quoi faire pleurer les puristes du foot.

Du 2-3-5 au WM

En Europe, l'apparition des premiers numéros sur les maillots remonte à plus de nonante ans. Le 25 août 1928, Chelsea, alors en D2 anglaise, affronte Swansea Town à Stamford Bridge tandis qu'en D1, Arsenal rencontre Sheffield Wednesday. Les deux clubs londoniens affichent des numéros sur un énorme carré blanc dans le dos des joueurs. À l'époque, Chelsea est surnommé Los Numerados après que le club ait joué avec des numéros lors d'une tournée en Amérique du Sud. La raison de cette innovation est simple : permettre aux spectateurs de reconnaître plus facilement leurs idoles. Cela s'inscrit dans une évolution plus large : le foot n'est alors plus seulement un sport qu'on pratique, mais devient également un spectacle. C'est déjà dans cette optique que, précédemment, on introduit les casquettes, puis les maillots de couleurs différentes afin de distinguer les joueurs des deux équipes. Cela ne réjouit cependant pas tout le monde. Pour certains, on touche à l'esprit amateur du football. Mais, comme souvent, il est impossible de s'opposer à la tendance. En 1933, la première finale de Coupe d'Angleterre opposant des joueurs numérotés voit Everton et Manchester City s'affronter. Les joueurs d'Everton portent les numéros 1 à 11, ceux de Manchester City vont de 12 à 22. Ou plutôt de 22 à 12, car les attaquants affichent les numéros les plus élevés.

Dès le départ, les numéros correspondent à une place sur le terrain. Le gardien porte le 1, et ainsi de suite, de droite à gauche et de bas en haut sur l'échiquier. Comme on évolue à l'époque en 2-3-5, cela donne le 2 et le 3 pour les défenseurs, le 4, le 5 et le 6 pour les médians, le 7, le 8, le 9, le 10 et le 11 pour les attaquants. Au fil des années, des entraîneurs révolutionnaires touchent au schéma. Herbert Chapman, le coach à succès d'Arsenal dans les années 20 et 30, fait reculer un médian et le poste entre les deux défenseurs.

C'est ainsi que le numéro 5 passe en défense. Il fait aussi reculer d'un cran deux des cinq attaquants, les intérieurs droits (8) et gauche (10). Ceci explique pourquoi aujourd'hui encore, le 8 et le 10 sont considérés comme des médians, tandis que le 7 est un ailier et que le 9 est un attaquant de pointe. Personne ne l'a jamais enlevé de cette place au centre de l'attaque. En Angleterre, un arrière gauche est toujours considéré comme un 3 tandis qu'un défenseur central est un 5. Dans d'autres pays et sur d'autres continents, où la tactique a évolué différemment, la numérotation suit une autre logique.

Avec ses adaptations ingénieuses, Chapman créé le fameux WM. Cette approche innovante pose des problèmes aux équipes conservatrices. En Belgique, dans les années 40, Malines fait des dégâts avec ce système introduit chez nous par Francis Dessain, un chanoine adepte du football anglais. Malines va ainsi être sacré trois fois champion de Belgique avec Bert De Cleyn comme centre-avant, même s'il ne porte pas le numéro 9. Car en Belgique, les numéros n'apparaissent que dans les années 50, l'Union faisant figure de pionnière en 1953. Quatre ans plus tard, l'Antwerp ferme la marche.

CR28

Depuis 1953, les Diables rouges portent également des numéros. La FIFA les avait imposés trois ans plus tôt, à l'occasion de la Coupe du monde. C'est a cette époque que naît le mythe du numéro 10 : en 1953, Ferenc Puskás, le meneur de jeu des Magic Magyars, ridiculise l'Angleterre, et il s'en faut de peu que la Hongrie décroche le titre mondial un an plus tard. En 1950, les onze titulaires portent les numéros de 1 à 11 mais dès 1954, les joueurs gardent leur numéro initial pendant tout le tournoi. Les fédérations les envoient en même temps qu'elles officialisent la sélection. En 1958, le Brésil oublie d'envoyer les numéros et Lorenzo Villizzio, un employé de la FIFA, les ajoute au hasard. Le gardien Gilmar se voit ainsi attribuer le 3, tandis qu'un dénommé Pelé, un gamin de 17 ans dont personne n'a jamais entendu parler, se retrouve avec le 10. Voilà comment un bureaucrate s'est retrouvé à la base de la création du plus poétique des numéros. Plus tard, Platini, Maradona, Zidane et Messi joueront avec ce numéro.

À propos de hasard, le numéro 14 de Johan Cruijff est également le fruit d'un concours de circonstances. Au début des années 70, à l'Ajax, Cruijff porte souvent le 9. Avant un match au PSV, son équipier Gerrie Mühren ne trouve pas son numéro 7 dans le panier à maillots. Cruijff, qui revient de blessure, lui offre son numéro 9 et prend une vareuse de réserviste, le 14. Comme le match se passe très bien, il décide de le garder. Nombreux sont cependant ceux qui ont oublié qu'à Barcelone, il n'a jamais porté le 14 mais le 9, car en Espagne, les règles étaient strictes : les titulaires doivent jouer avec les numéros de 1 à 11.

En 2007, lorsque l'Ajax décide que plus personne ne peut jouer avec le numéro 14, Cruijff réagit à sa façon : " Vous parlez d'un hommage ! Ce qu'il fallait faire, c'était donner le 14 au meilleur joueur de l'équipe. "

D'autres stars ont joué bien moins souvent qu'on le croit avec le numéro qui est aujourd'hui attaché à leur légende. À Manchester United, George Best a plus souvent porté le 11 que le 7, même si c'est avec le 7 qu'il a brillé en finale de la Coupe d'Europe des Clubs Champions 1968. À Old Trafford, le mythe du numéro 7 n'est d'ailleurs né qu'à l'époque d' Eric Cantona. Par la suite, David Beckham et Cristiano Ronaldo ont eux aussi hérité du 7. Best et Bryan Robson n'ont été ajoutés à cette galerie qu'après leur carrière. Il s'en est d'ailleurs fallu de peu que Ronaldo n'en fasse pas partie. À son arrivée en Angleterre, le Portugais veut en effet porter le 28, son numéro au Sporting Portugal. C'est sans compter sur Alex Ferguson. Le quintuple Ballon d'Or a-t-il déjà songé à attribuer à l'Écossais un dividende de la fortune accumulée grâce à la marque CR7 ?

Un 8 au but

Mais revenons à Cruijff... Même en équipe nationale, il n'a pas toujours porté le numéro 14, parce que les titulaires étaient numérotés de 1 à 11. À la Coupe du monde 74, les numéros des Néerlandais suivent l'ordre alphabétique, sauf pour Cruijff, qui devrait dès lors porter le 1, mais joue bel et bien avec le 14. On commence donc par Ruud Geels, l'attaquant du Club Bruges, tandis que le gardien Jan Jongbloed porte le 8. C'est encore le cas quatre ans plus tard, même si la fédération oranje ne suit déjà plus l'ordre alphabétique. Cruijff a alors pris sa retraite et son numéro est attribué à un joueur du RWDM qui ne compte encore qu'une sélection : un certain Johan Boskamp.

Celui-ci assiste à la finale de la tribune. À la dernière minute, Rob Rensenbrink place le ballon sur le montant du but défendu par Ubaldo Fillol. Le gardien argentin porte lui le numéro 5 parce que le sélectionneur, César Luis Menotti, ne voulait pas dévoiler son jeu et avait opté pour une numérotation suivant l'ordre alphabétique. À l'occasion du match d'ouverture du Mondial 1982, Erwin Vandenbergh ouvre le score face à un gardien portant le numéro 7. Le 1 joue quant à lui dans l'entrejeu. Les Argentins consentent toutefois deux exceptions à cette règle : en 1978, le 10 avait été attribué à Mario Kempes. Quatre ans plus tard, il portait le 11, car le 10 était réservé à Maradona.

Dès 1973, Raymond Goethals comprend que les numéros de maillot peuvent semer la confusion. À l'occasion du dernier entraînement public avant le match face aux Pays-Bas, décisif pour une qualification pour la Coupe du monde, tous les joueurs portent donc le numéro 16. Les espions adverses s'arrachent les cheveux, mais les Pays-Bas se qualifieront tout de même au détriment de la Belgique.

69, maillot symbolique

Les années 70 et 80 voient fleurir des numéros peu logiques, mais jamais plus élevés que le 22, nombre de joueurs autorisés en Coupe du monde. Les choses changent dès les années 90. En 1993, la fédération anglaise décide que, dorénavant, les clubs doivent attribuer un numéro fixe aux joueurs. Le 18 avril, Arsenal et Sheffield Wednesday inaugurent le nouveau système. Le hasard veut que, soixante-cinq ans plus tôt, ces deux clubs disputaient également le premier match avec des numéros. La Belgique adopte le système en 1997. Désormais, les joueurs portent un numéro et - parfois - leur nom dans le dos. Au début, les clubs respectent encore plus ou moins la logique en attribuant les onze premiers numéros aux titulaires potentiels. C'est ainsi que les onze premiers numéros du Club Bruges sous cette ère sont les suivants : 1. Verlinden, 2. Deflandre, 3. Ilic, 4. Renier, 5. Borkelmans, 6. Van der Elst, 7. Verheyen, 8. Staelens, 9. Fadiga, 10. Anic et 11. Claessens. Vermant porte le 14. À l'exception de Renier, qui cède sa place à Eric Addo, cela correspond plus ou moins au onze de base. Il faut dire qu'à cette époque les noyaux sont moins étoffés que maintenant.

Au fil du temps, les numéros sont devenus de plus en plus élevés. Dans certains pays, comme la France ou l'Espagne, on interdit les excès, limitant les chiffres à 30 ou à 25. Mais ailleurs, c'est la flambée. Aujourd'hui, les joueurs affichent des coiffures excentriques ou portent des chaussures lilas, émeraude ou turquoise. À l'époque, leur créativité s'exprime dans le choix du numéro de maillot. Certains en feront leur marque de fabrique, au point de se comporter comme des enfants gâtés lorsque leur numéro favori n'est plus disponible. Ils optent alors pour une combinaison (le 70 ou le 77 au lieu du 7), un chiffre porte-bonheur ou leur année de naissance. Comme Bixente Lizarazu, né en 1969 et qui mesure 1,69 m pour 69 kilos, et qui demande logiquement à évoluer avec le 69 dans le dos. En 2009, à Karlsruhe, le Croate Dino Drpic ne peut pas invoquer cette excuse. Surtout après avoir été viré du Dinamo Zagreb pour avoir fait l'amour dans le rond central avec sa femme, playmate de son état. Finalement, la fédération allemande refusera le numéro, jugé " trop érotique. "

Le 88 suscite également bien des commentaires. Certains y voient une abréviation de " Heil Hitler" (HH), étant donné que le H est la huitième lettre de l'alphabet. En 2000, Gianluigi Buffon choisit ce numéro. " Parce qu'il me fait penser à quatre ballons ", dit-il. " En Italie, tout le monde sait ce qu'avoir des boules veut dire : c'est un symbole de puissance et de persévérance. Cette saison, je dois avoir des boules afin de reconquérir ma place en équipe nationale. " Il aurait pu être crédible si, avant cela, il n'avait pas porté un t- shirt avec un slogan fasciste. Mignolet porte aussi le 88, mais c'est son année de naissance. Cela lui a toutefois valu des critiques, tout comme l'ex-médian de Genk Daniel Tözser qui explique que ce chiffre est le porte-bonheur de sa mère. " Elle est adepte du feng shui et de conneries du genre ", se justifie-t-il en 2009.

Enfin, il y a les égoïstes et les égocentriques. Le Finlandais Mika Lehkosuo et l'Argentin Sergio Vargas jouent respectivement avec le 96,2 et le 188, parce qu'ils sont sponsorisés par une radio et par une firme de télécommunications. À l'Inter, Ivan Zamorano porte le 1+8 parce que le 9 est dévolu à Ronaldo. Lors de sa deuxième saison comme joueur-entraîneur au FC Barnet, Edgar Davids joue avec le 1 parce qu'il veut " lancer une mode. " Ou montrer qui est le chef ? Graham Stack, un ancien gardien de Beveren célèbre pour avoir mis KO un supporter de l'Antwerp venu l'attaquer sur le terrain, porte le 29.

" Pour moi, le numéro ne signifie rien ", explique-t-il au début des années 2000. Désormais, la plupart des joueurs actuels sont nés dans les années 00. Qui sait si on ne retrouvera pas bientôt des numéros de 1 à 11 ?

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Ces numéros qui racontent une histoire

Au Standard, Guillermo Ochoa portait le 8 en référence à son nom de famille. En espagnol, "ocho" signifie huit.

Guillermo Ochoa, BELGAIMAGE
Guillermo Ochoa © BELGAIMAGE

Philip Sandler (Anderlecht), Justin Kluivert (AS Rome), Amin Younes (Naples) et Kevin Diks (Aarhus) portent ou ont porté le 34 en hommage à leur ex-équipier de l'Ajax, Abdelhak Appie Nouri, qui portait ce numéro lorsqu'il a été victime d'une crise cardiaque, causant de graves lésions cérébrales.

Philippe Sandler, BELGAIMAGE
Philippe Sandler © BELGAIMAGE

Cesc Fàbregas, pourtant médian, portait souvent le 4, car il était fan de Pep Guardiola, qui lui avait fait cadeau d'un maillot lorsque ses parents se sont séparés.

Amin Younes, BELGAIMAGE
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À 18 ans, John Terry a opté pour le numéro 26 afin de pouvoir s'asseoir aux côtés de Gianfranco Zola (25) dans le vestiaire. Il n'allait jamais en changer.

Cesc Fàbregas, BELGAIMAGE
Cesc Fàbregas © BELGAIMAGE

À Manchester City, Gabriel Jesus porte désormais le numéro 9 mais avant, il jouait avant le 33, l'âge du Christ à sa mort. Le Brésilien est profondément croyant.

Justin Kluivert, BELGAIMAGE
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Après la mort d' Antonio Puerta, en 2007, Séville a voulu retirer le numéro 16 mais la fédération a refusé : les 25 joueurs inscrits devaient porter des numéros allant de 1 à 25. En Espagne, il n'y a pas de place pour les sentiments. Séville a donc décidé de ne plus l'attribuer qu'à un jeune du cru.

John Terry, BELGAIMAGE
John Terry © BELGAIMAGE

Gabriel Jésus, BELGAIMAGE
Gabriel Jésus © BELGAIMAGE
Antonio Puerta, BELGAIMAGE
Antonio Puerta © BELGAIMAGE
Le 22 janvier dernier, le Club Bruges accueille Zulte Waregem en Coupe de Belgique. Comme avant chaque match, le speaker énumère les noms des joueurs. " Pour le FC Bruges, avec le numéro 88, Simon... " Et tout le stade Jan Breydel de scander : " Mignolet ! ". Tout le monde y passe : 14, Okereke, 17, Deli, 19, Vlietinck, 20, Vanaken, 25, Vormer, 26, Rits, 44, Mechele, 77, Mata, 80, Openda. En deuxième période, les numéros 16, 34 et 90 entreront encore au jeu. Le seul titulaire de Bruges portant un numéro entre 1 et 11 ce jour-là est Eduard Sobol, l'arrière gauche, qui affiche le numéro 2, traditionnellement réservé à l'arrière droit. Le 5 est attribué à Odilon Kossounou, un défenseur central souvent aligné... à droite cette saison. Bruges n'est pas le seul club à faire fi de cette règle non écrite en matière de numérotation. Le 8 décembre 2019, contre Charleroi, les joueurs d'Anderlecht portent les numéros 22, 30, 32, 39, 40, 48, 49, 54, 55, 56 et 93. Seule circonstance atténuante : Vincent Kompany (4), blessé, ne joue pas. Il faudra attendre la montée au jeu de Michel Vlap (10) à la place de Francis Amuzu (40) pour trouver un peu de cohérence dans cette cacophonie. Mais à ce moment-là, on joue déjà depuis 89 minutes. À Charleroi, seuls Penneteau (1), Busi (4) et Rezaei (10) affichent des numéros entre 1 et 11. De quoi faire pleurer les puristes du foot. En Europe, l'apparition des premiers numéros sur les maillots remonte à plus de nonante ans. Le 25 août 1928, Chelsea, alors en D2 anglaise, affronte Swansea Town à Stamford Bridge tandis qu'en D1, Arsenal rencontre Sheffield Wednesday. Les deux clubs londoniens affichent des numéros sur un énorme carré blanc dans le dos des joueurs. À l'époque, Chelsea est surnommé Los Numerados après que le club ait joué avec des numéros lors d'une tournée en Amérique du Sud. La raison de cette innovation est simple : permettre aux spectateurs de reconnaître plus facilement leurs idoles. Cela s'inscrit dans une évolution plus large : le foot n'est alors plus seulement un sport qu'on pratique, mais devient également un spectacle. C'est déjà dans cette optique que, précédemment, on introduit les casquettes, puis les maillots de couleurs différentes afin de distinguer les joueurs des deux équipes. Cela ne réjouit cependant pas tout le monde. Pour certains, on touche à l'esprit amateur du football. Mais, comme souvent, il est impossible de s'opposer à la tendance. En 1933, la première finale de Coupe d'Angleterre opposant des joueurs numérotés voit Everton et Manchester City s'affronter. Les joueurs d'Everton portent les numéros 1 à 11, ceux de Manchester City vont de 12 à 22. Ou plutôt de 22 à 12, car les attaquants affichent les numéros les plus élevés. Dès le départ, les numéros correspondent à une place sur le terrain. Le gardien porte le 1, et ainsi de suite, de droite à gauche et de bas en haut sur l'échiquier. Comme on évolue à l'époque en 2-3-5, cela donne le 2 et le 3 pour les défenseurs, le 4, le 5 et le 6 pour les médians, le 7, le 8, le 9, le 10 et le 11 pour les attaquants. Au fil des années, des entraîneurs révolutionnaires touchent au schéma. Herbert Chapman, le coach à succès d'Arsenal dans les années 20 et 30, fait reculer un médian et le poste entre les deux défenseurs. C'est ainsi que le numéro 5 passe en défense. Il fait aussi reculer d'un cran deux des cinq attaquants, les intérieurs droits (8) et gauche (10). Ceci explique pourquoi aujourd'hui encore, le 8 et le 10 sont considérés comme des médians, tandis que le 7 est un ailier et que le 9 est un attaquant de pointe. Personne ne l'a jamais enlevé de cette place au centre de l'attaque. En Angleterre, un arrière gauche est toujours considéré comme un 3 tandis qu'un défenseur central est un 5. Dans d'autres pays et sur d'autres continents, où la tactique a évolué différemment, la numérotation suit une autre logique. Avec ses adaptations ingénieuses, Chapman créé le fameux WM. Cette approche innovante pose des problèmes aux équipes conservatrices. En Belgique, dans les années 40, Malines fait des dégâts avec ce système introduit chez nous par Francis Dessain, un chanoine adepte du football anglais. Malines va ainsi être sacré trois fois champion de Belgique avec Bert De Cleyn comme centre-avant, même s'il ne porte pas le numéro 9. Car en Belgique, les numéros n'apparaissent que dans les années 50, l'Union faisant figure de pionnière en 1953. Quatre ans plus tard, l'Antwerp ferme la marche. Depuis 1953, les Diables rouges portent également des numéros. La FIFA les avait imposés trois ans plus tôt, à l'occasion de la Coupe du monde. C'est a cette époque que naît le mythe du numéro 10 : en 1953, Ferenc Puskás, le meneur de jeu des Magic Magyars, ridiculise l'Angleterre, et il s'en faut de peu que la Hongrie décroche le titre mondial un an plus tard. En 1950, les onze titulaires portent les numéros de 1 à 11 mais dès 1954, les joueurs gardent leur numéro initial pendant tout le tournoi. Les fédérations les envoient en même temps qu'elles officialisent la sélection. En 1958, le Brésil oublie d'envoyer les numéros et Lorenzo Villizzio, un employé de la FIFA, les ajoute au hasard. Le gardien Gilmar se voit ainsi attribuer le 3, tandis qu'un dénommé Pelé, un gamin de 17 ans dont personne n'a jamais entendu parler, se retrouve avec le 10. Voilà comment un bureaucrate s'est retrouvé à la base de la création du plus poétique des numéros. Plus tard, Platini, Maradona, Zidane et Messi joueront avec ce numéro. À propos de hasard, le numéro 14 de Johan Cruijff est également le fruit d'un concours de circonstances. Au début des années 70, à l'Ajax, Cruijff porte souvent le 9. Avant un match au PSV, son équipier Gerrie Mühren ne trouve pas son numéro 7 dans le panier à maillots. Cruijff, qui revient de blessure, lui offre son numéro 9 et prend une vareuse de réserviste, le 14. Comme le match se passe très bien, il décide de le garder. Nombreux sont cependant ceux qui ont oublié qu'à Barcelone, il n'a jamais porté le 14 mais le 9, car en Espagne, les règles étaient strictes : les titulaires doivent jouer avec les numéros de 1 à 11. En 2007, lorsque l'Ajax décide que plus personne ne peut jouer avec le numéro 14, Cruijff réagit à sa façon : " Vous parlez d'un hommage ! Ce qu'il fallait faire, c'était donner le 14 au meilleur joueur de l'équipe. " D'autres stars ont joué bien moins souvent qu'on le croit avec le numéro qui est aujourd'hui attaché à leur légende. À Manchester United, George Best a plus souvent porté le 11 que le 7, même si c'est avec le 7 qu'il a brillé en finale de la Coupe d'Europe des Clubs Champions 1968. À Old Trafford, le mythe du numéro 7 n'est d'ailleurs né qu'à l'époque d' Eric Cantona. Par la suite, David Beckham et Cristiano Ronaldo ont eux aussi hérité du 7. Best et Bryan Robson n'ont été ajoutés à cette galerie qu'après leur carrière. Il s'en est d'ailleurs fallu de peu que Ronaldo n'en fasse pas partie. À son arrivée en Angleterre, le Portugais veut en effet porter le 28, son numéro au Sporting Portugal. C'est sans compter sur Alex Ferguson. Le quintuple Ballon d'Or a-t-il déjà songé à attribuer à l'Écossais un dividende de la fortune accumulée grâce à la marque CR7 ? Mais revenons à Cruijff... Même en équipe nationale, il n'a pas toujours porté le numéro 14, parce que les titulaires étaient numérotés de 1 à 11. À la Coupe du monde 74, les numéros des Néerlandais suivent l'ordre alphabétique, sauf pour Cruijff, qui devrait dès lors porter le 1, mais joue bel et bien avec le 14. On commence donc par Ruud Geels, l'attaquant du Club Bruges, tandis que le gardien Jan Jongbloed porte le 8. C'est encore le cas quatre ans plus tard, même si la fédération oranje ne suit déjà plus l'ordre alphabétique. Cruijff a alors pris sa retraite et son numéro est attribué à un joueur du RWDM qui ne compte encore qu'une sélection : un certain Johan Boskamp. Celui-ci assiste à la finale de la tribune. À la dernière minute, Rob Rensenbrink place le ballon sur le montant du but défendu par Ubaldo Fillol. Le gardien argentin porte lui le numéro 5 parce que le sélectionneur, César Luis Menotti, ne voulait pas dévoiler son jeu et avait opté pour une numérotation suivant l'ordre alphabétique. À l'occasion du match d'ouverture du Mondial 1982, Erwin Vandenbergh ouvre le score face à un gardien portant le numéro 7. Le 1 joue quant à lui dans l'entrejeu. Les Argentins consentent toutefois deux exceptions à cette règle : en 1978, le 10 avait été attribué à Mario Kempes. Quatre ans plus tard, il portait le 11, car le 10 était réservé à Maradona. Dès 1973, Raymond Goethals comprend que les numéros de maillot peuvent semer la confusion. À l'occasion du dernier entraînement public avant le match face aux Pays-Bas, décisif pour une qualification pour la Coupe du monde, tous les joueurs portent donc le numéro 16. Les espions adverses s'arrachent les cheveux, mais les Pays-Bas se qualifieront tout de même au détriment de la Belgique. Les années 70 et 80 voient fleurir des numéros peu logiques, mais jamais plus élevés que le 22, nombre de joueurs autorisés en Coupe du monde. Les choses changent dès les années 90. En 1993, la fédération anglaise décide que, dorénavant, les clubs doivent attribuer un numéro fixe aux joueurs. Le 18 avril, Arsenal et Sheffield Wednesday inaugurent le nouveau système. Le hasard veut que, soixante-cinq ans plus tôt, ces deux clubs disputaient également le premier match avec des numéros. La Belgique adopte le système en 1997. Désormais, les joueurs portent un numéro et - parfois - leur nom dans le dos. Au début, les clubs respectent encore plus ou moins la logique en attribuant les onze premiers numéros aux titulaires potentiels. C'est ainsi que les onze premiers numéros du Club Bruges sous cette ère sont les suivants : 1. Verlinden, 2. Deflandre, 3. Ilic, 4. Renier, 5. Borkelmans, 6. Van der Elst, 7. Verheyen, 8. Staelens, 9. Fadiga, 10. Anic et 11. Claessens. Vermant porte le 14. À l'exception de Renier, qui cède sa place à Eric Addo, cela correspond plus ou moins au onze de base. Il faut dire qu'à cette époque les noyaux sont moins étoffés que maintenant. Au fil du temps, les numéros sont devenus de plus en plus élevés. Dans certains pays, comme la France ou l'Espagne, on interdit les excès, limitant les chiffres à 30 ou à 25. Mais ailleurs, c'est la flambée. Aujourd'hui, les joueurs affichent des coiffures excentriques ou portent des chaussures lilas, émeraude ou turquoise. À l'époque, leur créativité s'exprime dans le choix du numéro de maillot. Certains en feront leur marque de fabrique, au point de se comporter comme des enfants gâtés lorsque leur numéro favori n'est plus disponible. Ils optent alors pour une combinaison (le 70 ou le 77 au lieu du 7), un chiffre porte-bonheur ou leur année de naissance. Comme Bixente Lizarazu, né en 1969 et qui mesure 1,69 m pour 69 kilos, et qui demande logiquement à évoluer avec le 69 dans le dos. En 2009, à Karlsruhe, le Croate Dino Drpic ne peut pas invoquer cette excuse. Surtout après avoir été viré du Dinamo Zagreb pour avoir fait l'amour dans le rond central avec sa femme, playmate de son état. Finalement, la fédération allemande refusera le numéro, jugé " trop érotique. " Le 88 suscite également bien des commentaires. Certains y voient une abréviation de " Heil Hitler" (HH), étant donné que le H est la huitième lettre de l'alphabet. En 2000, Gianluigi Buffon choisit ce numéro. " Parce qu'il me fait penser à quatre ballons ", dit-il. " En Italie, tout le monde sait ce qu'avoir des boules veut dire : c'est un symbole de puissance et de persévérance. Cette saison, je dois avoir des boules afin de reconquérir ma place en équipe nationale. " Il aurait pu être crédible si, avant cela, il n'avait pas porté un t- shirt avec un slogan fasciste. Mignolet porte aussi le 88, mais c'est son année de naissance. Cela lui a toutefois valu des critiques, tout comme l'ex-médian de Genk Daniel Tözser qui explique que ce chiffre est le porte-bonheur de sa mère. " Elle est adepte du feng shui et de conneries du genre ", se justifie-t-il en 2009. Enfin, il y a les égoïstes et les égocentriques. Le Finlandais Mika Lehkosuo et l'Argentin Sergio Vargas jouent respectivement avec le 96,2 et le 188, parce qu'ils sont sponsorisés par une radio et par une firme de télécommunications. À l'Inter, Ivan Zamorano porte le 1+8 parce que le 9 est dévolu à Ronaldo. Lors de sa deuxième saison comme joueur-entraîneur au FC Barnet, Edgar Davids joue avec le 1 parce qu'il veut " lancer une mode. " Ou montrer qui est le chef ? Graham Stack, un ancien gardien de Beveren célèbre pour avoir mis KO un supporter de l'Antwerp venu l'attaquer sur le terrain, porte le 29. " Pour moi, le numéro ne signifie rien ", explique-t-il au début des années 2000. Désormais, la plupart des joueurs actuels sont nés dans les années 00. Qui sait si on ne retrouvera pas bientôt des numéros de 1 à 11 ?