Le temps file et les jours passent comme des voitures. Alors, au volant de sa berline de location, Hiraç trace. Hiraç, c'est Hiraç Yagan, formé au Standard, Rouche éphémère, mais champion quand même, il y a dix ans tout rond. Aujourd'hui, il appuie sur l'accélérateur, brûle l'asphalte, peu importe la route cabossée. Au passage, il double un véhicule de police, qui se range volontiers sur le côté, malgré son téléphone en main.
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Le temps file et les jours passent comme des voitures. Alors, au volant de sa berline de location, Hiraç trace. Hiraç, c'est Hiraç Yagan, formé au Standard, Rouche éphémère, mais champion quand même, il y a dix ans tout rond. Aujourd'hui, il appuie sur l'accélérateur, brûle l'asphalte, peu importe la route cabossée. Au passage, il double un véhicule de police, qui se range volontiers sur le côté, malgré son téléphone en main. " Il n'y a pas d'amende, ici ", s'amuse le jeune trentenaire. Le natif d'Etterbeek ne veut pas rater une seconde d'Ossétie du Sud-Pays Sécule, dernier match de poule d'un EURO parallèle disputé à Askeran, au beau milieu de l'Artsakh. Les paysages méritent pourtant le détour. Sur le chemin, un aéroport à l'architecture loufoque, un camp militaire inaccessible, une forteresse en ruines, une vache errante, un âne lesté à un pont et des câbles, fixés quelque part dans le ciel. " Ils sont là pour empêcher les avions azerbaïdjanais de survoler nos villages ", détaille Yagan, au fait de la situation. L'Artsakh, plus communément appelé Haut-Karabagh, se bat toujours pour son indépendance, déclarée en 1991 au moment de l'éclatement de l'URSS mais reconnue par à peu près personne, pas même l'Arménie, que cette République fantôme se verrait aussi bien rejoindre. Engluée entre des montagnes aux frontières de l'Iran et de l'Azerbaïdjan, qui revendique ouvertement le territoire, l'enclave est peuplée à 95% d'Arméniens. Quatre jours avant l'interview, l'un d'entre eux meurt au front, sous les balles azerbaïdjanaises. " Je n'ai pas trop envie de rentrer dans le sujet politique ", botte l'ancien de Gandzasar, entité de D1 arménienne qui porte le nom d'un monastère, placé en altitude comme le symbole de la région. " Ici, le premier objectif est d'organiser cet événement pour le peuple d'Artsakh, qu'il voit des matchs dans des grands stades, qu'il rencontre des gens de toute l'Europe... Bref, qu'il voit quelque chose d'autre. " Depuis plusieurs mois, il pousse la candidature auprès du Président de la République et de la Conifa, sorte de FIFA des pays non-alignés. Cette fois, l'Arménie occidentale, sélection dissidente qu'il crée en 2015, s'incline en finale. Asalia, son petit frère, y ratisse le milieu en provenance des classes provinciales du Brabant wallon. Une famille de foot qu'Hiraç compte élargir. Licencié au Stade nyonnais, il s'occupe des affaires du Stade Lausanne, actif en deuxième division suisse, du FC Martigues, dans le sud de la France, après avoir présidé le Ararat Erevan pendant deux ans. À peine trente printemps, mais déjà mille vies. " C'est mon interview de fin de carrière ", rigole-t-il, finalement posé devant une chicha et un Suisse-Portugal décalé de deux heures, avec Yann Sommer pour acteur principal, seul gardien crucifié par ses soins sous les couleurs des U21 de l'Arménie, en 2009. " Je vais peut-être continuer à jouer, mais à un niveau bien plus bas, seulement pour me procurer les sensations dont j'aurai toujours besoin. " Trente ans, c'est plutôt jeune pour annoncer une fin de carrière... YAGAN : Je prépare ma reconversion depuis mon arrivée en Suisse, quand j'avais vingt-cinq ans. Je voulais voir le monde autrement qu'à travers le foot. Je voulais surtout comprendre comment le monde du business fonctionnait, donc j'ai commencé dans un petit club ( en quatrième division, au Meyrin FC, ndlr), tout en travaillant. Ensuite, j'ai eu l'occasion de passer un test au Servette Genève, qui a fini par m'offrir un contrat. Je suis alors revenu dans ce monde du football professionnel. J'en avais envie, bien sûr, mais j'avais toujours mon futur dans un coin de la tête. Je pense que maintenant, le moment est venu. Ce futur, il consiste en quoi ? YAGAN : Je travaille pour Franck Muller, une marque de montres de luxe. J'ai eu cette opportunité via un très bon ami de mon père ( Vartan Sirmakes, fondateur de Franck Muller et président du Stade nyonnais, ndlr). En 2014, j'ai franchi le pas. Mais actuellement, mon job se concentre surtout sur le football. Pendant deux ans, j'ai été président du Ararat Erevan, en D1 arménienne, avant de gérer tout récemment le FC Martigues, en National 2 française, et le Stade Lausanne, qui vient de monter en deuxième division suisse. Tous ces clubs ont été repris par les mêmes personnes, qui sont toutes issues de la diaspora arménienne. Comment tu te retrouves aux affaires à Martigues, dans le sud de la France ? YAGAN : Un ami m'a dit qu'il était possible de reprendre ce club géré par un mannequin ( Baptiste Giabiconi, aussi chanteur et actif dans plusieurs émissions de télé-réalité, ndlr), qui s'était même permis de prendre une licence pour jouer, alors que Martigues évolue quand même en quatrième division. Dans un premier temps, il faut surtout nettoyer le budget et utiliser le moindre euro intelligemment, pas comme ça a été fait auparavant. Ensuite, au niveau sportif, on vise le haut de tableau, avec l'équipe actuelle et plusieurs renforts. Derrière, l'objectif, c'est de créer une synergie entre Martigues et le Stade Lausanne. Tu multiplies les casquettes alors qu'officiellement, tu es encore joueur du Stade nyonnais (jusqu'au 30 juin, ndlr), club qui évolue dans la même division que le Stade Lausanne. Il y a quand même conflit d'intérêts. YAGAN : C'est aussi pour cette raison que je ne joue plus depuis quatre mois. Cela me posait un petit problème, d'autant que je n'avais plus vraiment le temps d'aller aux entraînements. Il y avait beaucoup d'autres aspects à gérer. Le Stade Lausanne est venu, je m'y investis depuis février et ce changement s'est fait naturellement. À Nyon, ils savent aussi que je travaille à la Fédération arménienne donc ils s'y attendaient depuis un petit moment. Pour ce qui est du reste, il n'y a pour l'instant pas de risque, puisque Martigues et Lausanne ont par exemple très peu de chances de se rencontrer. Mais si ça arrive, je choisirai un club, tout simplement. Tu n'as pas l'impression d'être sur tous les fronts, au risque de te perdre ? YAGAN : Dans le foot, tu ne peux pas avoir de jours de congé, tu ne peux pas avoir de moments de pause, où tu peux te permettre de ne plus être actif. Sinon, tu n'es plus dans la course. Il y a des choses, des joueurs, des entraîneurs et des contrats qui peuvent te passer sous le nez. Cela fait dix ans que tu as été champion de Belgique... YAGAN : ( Il rit) Tu rigoles parce que tu ne le revendiques pas forcément, sachant que tu n'as joué que 24 minutes sur deux matches ? YAGAN : Si, je le revendique parce que je faisais quand même partie du groupe. J'étais très pote avec " Elia " (Mangala), Mehdi (Carcela) et Cyriac. Je n'ai pas beaucoup joué : en 24 minutes, j'ai pris un jaune et j'ai mis un but. Ce n'est pas si mal, même si c'était finalement concentré sur un match ( rires). C'était contre Tubize ( victoire 4-0 à Sclessin, ndlr). Premier match, premier carton, premier but... La totale. À ce moment-là, t'es jeune, t'es obligé de te montrer, tu te donnes à fond et tu n'as pas beaucoup de chances comme celle-là. Il y avait une très, très bonne équipe avec des top joueurs. J'avais l'occasion de rentrer en Coupe d'Europe à Stuttgart ( défaite 3-0, ndlr), mais il y a eu un blessé et il a été remplacé par un autre. Ce qui me fait rire, surtout, c'est de repenser à la fête du titre. Quand tu es sur le balcon de la maison communale et que tu vois tout ce monde... ( il souffle) C'était incroyable. Le Standard de Liège est un vrai club, avec une âme et des gros, gros supporters. J'ai aussi beaucoup apprécié la ville. Les gens sont très chaleureux, très ouverts, tu peux discuter avec n'importe qui quand tu rentres dans un bar. C'est ce qui fait le charme de cette ville. Après le titre, tu es prêté à Tubize. Tu ne joues pas beaucoup, mais c'est la saison où tu commences à représenter l'Arménie. YAGAN : ( Il coupe) Ce qui s'est passé, c'est que j'étais sélectionné dans les différentes classes d'âge des équipes nationales belges. J'ai été présélectionné pour jouer avec les U21, qui étaient alors entraînés par Jean-François de Sart, mais j'ai eu dans le même temps l'opportunité de jouer pour l'Arménie. J'ai fait le choix d'aller avec l'Arménie. C'était le choix du coeur ou celui de la raison ? YAGAN : Ce n'était pas spécialement une question de niveau, c'était plutôt une question de savoir ce que je ressentais au plus profond de mon être. Je voulais vraiment jouer pour l'Arménie, aussi par rapport à tout ce que mes parents ont vécu. Ironie du sort, tu joues ton premier match avec les U21 arméniens contre la Turquie, sous un faux passeport... YAGAN : Les démarches pour obtenir mon passeport arménien étaient lancées, mais elles tardaient pour que j'obtienne le document, donc en quatre jours, on m'a fait un passeport pour que je puisse jouer. Le document était le même, avec Hiraç Yagan écrit dessus, sauf qu'il était faux. Je me souviens d'un stade national rempli, de Mkhitaryan et d'une défaite un peu lourde ( 2-5, ndlr). Comme c'était ma première sélection, je dormais dans la même chambre que Mkhitaryan parce que c'était le seul qui parlait français. Je m'étais fait piquer mon téléphone dans la chambre, d'ailleurs. Un genre de vieux truc à clapet, à l'ancienne ( rires). Aujourd'hui, je suis dans le comité exécutif de la Fédération arménienne avec sa mère. On peut parler de l'histoire de tes parents ? YAGAN : Bien sûr. Mes parents sont nés en Arménie occidentale ( nom donné à la portion de l'Arménie intégrée à l'Empire ottoman, dans l'actuelle Turquie, ndlr) et moi en Belgique, à Etterbeek. Leur histoire est assez compliquée. Ils ont vécu à une période où il y avait des soucis avec les Turcs - et il y en a toujours à l'heure actuelle. À leur époque, c'étaient surtout des moyens de pression, qui n'étaient pas officiels. Le but était très clair : que les Arméniens soient assimilés. Mes grands-parents parlaient seulement kurde, pas turc, pour protéger leurs enfants afin qu'ils ne parlent pas arménien. S'ils l'avaient fait, ils auraient été directement emprisonnés. Il y a toujours beaucoup d'Arméniens en Arménie occidentale, qui parlent soit seulement turc, soit seulement kurde et qui sont musulmans. Là aussi, c'est une espèce de protection, parce que les Arméniens sont majoritairement chrétiens. Comment a évolué ta relation avec tes origines ? YAGAN : Mes parents ont vécu à Van, en Arménie occidentale, avant de vivre à Istanbul, en Turquie, puis de déménager en Belgique trois ans avant ma naissance, vers 1986. J'ai toujours ressenti cette " arménité " en moi. J'ai toujours voulu être proche de ma culture, et c'est aussi dans cette optique que mes parents nous ont éduqués, mes deux frères, ma soeur et moi. Mon petit frère s'appelle Asalia, ce qui en dit long ( abrégé en Asala, l'Armée secrète arménienne de libération de l'Arménie est un groupe armé, surtout actif dans les années 1970 et 1980, dans le but de faire reconnaître le génocide arménien par les Turcs, ndlr). J'écoutais de la musique arménienne, je mangeais arménien, j'allais à l'église, à l'école arménienne le mercredi et le samedi et on restait tous en famille. Du côté de mon père, ils sont onze frères et soeurs, et chacun a minimum quatre enfants. Tu fais le calcul, ça fait du monde ( rires). On a aussi de la famille à Paris, aux Pays-Bas. Tu vas à un mariage, il y a cinq, six cent personnes... Tu es obligé de garder cette culture, je ne pouvais qu'être attaché à l'Arménie. Il paraît que ton père t'a initié assez tôt aux armes à feu... YAGAN : Ça partait dans tous les sens ( il rit). En vérité, je n'ai tiré qu'une fois. C'était pour le Nouvel An. À côté de notre maison, on avait un grand hangar. J'avais sept ans, mon grand-frère neuf. On a tiré dans le hangar avec le fusil de mon père. Il n'y avait pas de cible, on tirait dans le fond, dans le mur. Ça m'a fait un espèce de choc, comme un shot d'adrénaline, que j'ai ressenti un bon moment. Ça m'a choqué parce que c'était la première fois, aussi la dernière. Ce fusil, ton père l'avait par rapport à son passé ? YAGAN : C'était un fusil qu'il avait, comme ça. Il ne venait pas d'Arménie. Il ne faut pas croire qu'il se promenait avec une arme, hein, mais dans les villages de son enfance, il peut toujours y avoir des loups ou des ours qui t'attaquent. C'est pourquoi les gens là-bas ont souvent une arme pour se défendre. C'est vrai qu'il y a quelques loups à Etterbeek... YAGAN : ( Rires) C'est marrant parce qu'au départ, mon père était justement fourreur. Il travaillait très dur avec ma mère, jours et nuits, dans leur atelier de Bruxelles. La marque, c'était " Culture & Laine ". Quand j'étais petit, je les aidais comme je pouvais. Mon job, c'était de numéroter les pièces, celles que tu dois assembler et que tu dois coudre. Il y avait plein de fourrures, partout. À Bruxelles, ils vendaient de la fausse fourrure, mais quand ils étaient en Turquie, ils faisaient de la vraie. Le commerce de fourrures marchait très, très bien. Puis, quand les chiffres ont commencé à baisser un peu, ils se sont mis à investir dans l'immobilier. Quand tu crées la sélection parallèle de l'Arménie occidentale, en 2015, c'est aussi pour rendre hommage à tes parents ? YAGAN : C'était surtout pour réunir cette grande famille qu'est la diaspora arménienne. Beaucoup ont subi des assimilations dans leur pays actuel et cela permet de revenir aux bases. On a créé cette association pour ne pas perdre notre culture, rassembler les jeunes qui sont à gauche, à droite et créer des liens. Les joueurs de l'équipe actuelle s'écrivent régulièrement et partent parfois en vacances ensemble. Ils parlent surtout français ou anglais, mais au final, ils essayent tous de parler arménien entre eux. Le plus important, c'est qu'ils ne perdent pas le lien avec leurs origines. C'est une richesse autant pour eux que pour nous. Ce n'est pas grand-chose mais c'est un moyen d'exister. L'EURO de la Conifa est quand même très loin des standards du foot business, auxquels tu aspires. Qu'est-ce qui t'amène ici ? YAGAN : J'ai toujours eu cette envie d'aider le peuple arménien. Vu que je peux le faire au niveau du foot, via certaines personnes qui m'entourent, je le fais. J'ai rencontré le Président de la République d'Artsakh ( Bako Sahakian, ndlr) à Genève et il était très enthousiaste à l'idée d'accueillir un tel tournoi donc il a fait en sorte d'avoir des infrastructures dignes de ce nom et une superbe cérémonie d'ouverture. Personnellement, je veux simplement apporter ma petite pierre à l'édifice de ce magnifique pays. En plus de braquer les projecteurs sur cette République fantôme, c'est un moyen de développer son économie ? YAGAN : Beaucoup de businessmen investissent ici en bâtissant des restaurants, des hôtels ou récemment un hôpital. Je pense aussi à TUMO, un centre qui permet aux jeunes d'étudier tout ce qui est technologie, informatique, design. Toute cette activité donne du boulot aux locaux. Personnellement, je suis impliqué dans la Ligue de football d'Artsakh, qu'on vient de lancer et qui grandit petit à petit, mais pour laquelle il faudrait que beaucoup plus de personnes s'investissent au niveau de la diaspora arménienne. Cela permettrait de développer plus de footballeurs talentueux. Tu aimerais que l'Arménie joue un jour en Artsakh ? YAGAN : Je considère que l'Artsakh fait partie de l'Arménie donc je commence à me mobiliser pour développer cette partie-là. J'aimerais que la FIFA, qui soutient financièrement des régions comme Chypre du Nord et la Crimée, aide également le foot en Artsakh en créant des terrains, des académies, etc. Je compte vraiment les interpeller à ce sujet-là. C'est bien de donner de l'argent à toutes ces grandes écuries, mais il ne faut pas oublier que le foot, c'est pour tout le monde. On peut t'imaginer revenir en Belgique ? YAGAN : Pour l'instant, la seule affaire que j'ai, c'est le Beers Bank à Etterbeek, Place Jourdan. C'est un bar situé dans un immeuble acheté par mon père et qu'il gère au quotidien avec mes deux frères. En Belgique, ce n'est pas la reprise d'un club qui serait intéressante pour moi, plutôt de diriger un grand club en tant que directeur général, par exemple. Pour l'instant, les gens ne me connaissent pas assez, je dois d'abord faire mes preuves. Et plus tôt je mets un pied à l'étrier, mieux c'est. Ça ne sera pas forcément en Belgique, mais c'est l'objectif que je me fixe. 2019_06_14_13_17_44_13.xml