Frank De Bleeckere (36 ans) n'est plus représentant en cravates mais en systèmes de navigation et voit l'avenir en rose : l'Europe a donné le feu vert au développement d'une alternative au GPS américain et l'UEFA l'a aidé à bien passer un automne difficile. Jusque-là, sa carrière s'était déroulée crescendo, mais il fut critiqué suite à des décisions contestables dans le derby anversois où il n'a pas exclu Harald Pinxten et lors de l'affiche Bruges-Anderlecht (2-1, trois cartes rouges, un combat plutôt qu'un match). Et le même soir, des hooligans ont brisé les vitres de la maison de notre arbitre numéro un.
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Frank De Bleeckere (36 ans) n'est plus représentant en cravates mais en systèmes de navigation et voit l'avenir en rose : l'Europe a donné le feu vert au développement d'une alternative au GPS américain et l'UEFA l'a aidé à bien passer un automne difficile. Jusque-là, sa carrière s'était déroulée crescendo, mais il fut critiqué suite à des décisions contestables dans le derby anversois où il n'a pas exclu Harald Pinxten et lors de l'affiche Bruges-Anderlecht (2-1, trois cartes rouges, un combat plutôt qu'un match). Et le même soir, des hooligans ont brisé les vitres de la maison de notre arbitre numéro un. Mais les joueurs pros ne l'ont pas pénalisé et l'ont élu, pour la quatrième fois d'affilée, Arbitre de l'Année. Ces trophées garnissent une pièce au premier étage, à côté de maillots de grands footballeurs. Dans une vitrine, un des quatre ballons de la finale du Mondial, un cadeau de son ami, le grand arbitre italien, Pierluigi Collina. Frank De Bleeckere : Ce fut une année riche en enseignements. Pour la première fois, j'ai été confronté à des critiques dures. Je pense qu'ensuite, j'ai redressé la barque dans un second tour beaucoup plus calme. Plusieurs sélections à l'étranger m'ont particulièrement aidé. J'ai dirigé cinq rencontres de Ligue des Champions : Auxerre-Arsenal, Inter-Rosenborg, Barcelone-Newcastle, Valence-AS Rome et Dortmund-Moscou. En plus, la FIFA m'a sélectionné pour le Mondial des û20 ans ; seuls quatre arbitres européens ont été désignés : un Suisse, un Italien, un Espagnol et un Belge. Ce Mondial a lieu à Dubaï en novembre. Il s'agit déjà d'une préparation au Mondial 2006 en Allemagne car j'aurai deux nouveaux assistants, Marc Simons et Peter Hermans. Mais mon sommet a été la demi-finale de la Coupe UEFA, Celtic-Boavista, devant 60.000 spectateurs. C'était impressionnant. Roland Van Nylen m'accompagnait. Il a déjà participé à un Mondial et à un EURO mais en montant sur le terrain, je l'ai vu changer de couleur. Il y avait longtemps qu'un arbitre belge n'avait plus reçu pareille désignation. Moralement, cette saison européenne m'a fait un bien fou. Après Bruges-Anderlecht, je n'étais pas capable de faire le point. Ça m'arrive aussi après d'autres matches. Je peux difficilement expliquer comment un but a été marqué et par qui, tellement je suis concentré. Je pense qu'il vaut mieux attendre d'avoir revu en paix toutes les images. C'est pour ça qu'à Bruges, j'ai refusé de répondre tout de suite à la presse. Je n'aurais pu répondre à toutes les questions, du moins pas correctement. J'ai revu les images pour me défendre. Le lendemain, je devais partir à Barcelone. Dans les journaux du lundi, l'arbitre était pointé comme le responsable de ce qui s'était passé. C'est une réaction directe que je peux comprendre. Ensuite, il y a eu un revirement : l'arbitre avait peut-être pris de mauvaises décisions mais les joueurs lui avaient rendu la vie impossible. Quand vous êtes confronté à 22 joueurs qui ne pensent pas au football, votre mission est impossible. Très. Il m'a fallu du temps pour digérer ça, ainsi que ce qui s'est passé chez moi. D'autre part, je devais partir à Barcelone pour le match contre Newcastle. Ce fut une bonne chose car j'étais obligé de me concentrer sur autre chose, même si c'était à double tranchant. Si j'avais mal sifflé ce match ou pris une mauvaise décision, j'aurais connu des difficultés à mon retour en Belgique. Enfin, s'il existe un match parfait, ce fut celui de Barcelone. Ça a joué en ma faveur. Le matin, nous avions examiné le terrain. Il n'était pas praticable. Puis, à une heure, il a plu moins fort. Lors de ma dernière inspection, à cinq heures, il était sec. On pouvait donc jouer. Mais à sept heures, c'était de nouveau une piscine. J'ai donc décidé de reporter le match. Heureusement, j'ai été suivi par les deux entraîneurs, Louis van Gaal et Bobby Robson. Si l'un d'eux avait été d'un avis contraire, les ennuis auraient commencé. La manière dont on a cherché une autre date dans l'heure et demie qui a suivi a été impressionnante. Newcastle avait voyagé avec 4 ou 5.000 supporters qui devaient rentrer chez eux immédiatement après le match. Le lendemain, le Real jouait à domicile. L'UEFA a proposé de fixer le coup d'envoi à 19 h pour qu'on puisse retransmettre les deux rencontres en direct mais Barcelone n'était pas d'accord. Céder devant le Real ? Ensuite, j'ai dû expliquer à la presse pourquoi j'avais reporté le match. Ce fut encore une expérience nouvelle. Elle m'a tenu au courant même si je pensais qu'elle ne me disait pas tout pour me protéger. Le jour du match, nous avons passé une demi-heure au téléphone. Elle avait quand même de bonnes nouvelles : on avait identifié les vandales. Jamais ! Le football m'a déjà procuré tant de joies. J'ai déjà été loin en Belgique, pour ne pas dire que j'ai tout atteint, et sur le plan européen... Il faut apprendre à vivre avec la critique. Siffler en Ligue des Champions vous met très en évidence. Du coup, on remarque plus vite vos erreurs. Ma femme ne m'a jamais demandé d'arrêter, au contraire. Le matin du match à Barcelone, elle m'a dit que je devais montrer ce que je valais. J'ai dirigé ce match pour ma famille. J'avais la chance d'avoir à mes côtés Roland Van Nylen et Dirk Van Houte, avec lesquels je voyage toujours. Luc Huyghe était là comme quatrième arbitre. Une figure paternelle dont c'était le dernier match. Ils m'ont bien aidé. Après-coup, j'ai été extrêmement soulagé. Je ne vous dis pas la joie qui régnait dans le vestiaire... Normalement, je devais diriger St-Trond-Genk dans la foulée mais j'ai décidé, en concertation avec le président de la commission des arbitres, de ne plus siffler avant la fin du premier tour. J'ai sifflé 11 fois à l'étranger. En principe, ceux qui ont un match en semaine ne sont pas désignés pour le week-end. Je trouve ça bien. On revient toujours fatigué d'un déplacement et on n'a pas toujours la tête à ça. Ces matches européens m'ont permis de me réhabiliter en Belgique. Ils m'ont toujours soutenu. Personne n'a reparlé de ce fameux match, si ce n'est pour désapprouver ce qui s'était passé sur le terrain. Les joueurs me connaissent bien, évidemment. J'ai un certain style. Certains aiment, d'autres pas. J'appellerais ça un arbitrage humain : je me demande pourquoi un joueur fait quelque chose pendant un match. Je n'ai pas peur de prendre des décisions difficiles : cette année, je dois avoir distribué cinq ou six cartes rouges. Mais j'essaie d'être constructif. Je ne suis pas au-dessus des joueurs mais parmi eux, j'ose discuter avec un joueur, lui expliquer pourquoi j'ai pris telle décision. De cette manière, il y a moyen de résoudre beaucoup de problèmes, je pense. Arriver au sommet prend beaucoup de temps, on ne peut se permettre d'erreur, mais y rester est aussi difficile. En cinq matches de Ligue des Champions, j'ai sorti six cartes jaunes. Je pense que c'est dû aux sanctions, nettement plus sévères, et au niveau technique, plus élevé. C'est souvent plus sournois mais ça reste plus facile pour nous. Les attaques sont plus profondes et nous pouvons donc mieux anticiper. En Belgique, même si une attaque va parfois loin, elle est repoussée et le ballon revient d'un coup dans l'autre camp. Vous êtes donc contraint à des déplacements très rapides de 40 ou 50 mètres. Mais sur la scène européenne, je ne suis encore qu'un bleu. Ça changera sans doute quand j'aurai deux ou trois campagnes derrière moi et que j'aurai arbitré d'autres matches à Milan ou à Barcelone. Il ne faut pas l'oublier : un mauvais match en Coupe d'Europe et vous êtes au placard pour le reste de la saison. La pression est donc terrible. Si la prestation à été bonne, la détente est à l'avenant. Non, pas du tout. Vous avez un nom, vous ne pouvez vous permettre de faire le malin. La presse vous briserait. J'ai dirigé 130 matches de championnat en D1. Je pense avoir livré le meilleur de moi-même chaque fois. Nous nous entraînons cinq fois par semaine, au moins une heure, avec un pulsomètre. Nous sommes suivis par Werner Helsen. Une séance a lieu à Louvain, j'effectue les autres chez moi. Le physique est très important : malheur à celui qui doit prendre une décision à 30 m de l'endroit où s'est déroulée une action. Là, vous pouvez être sûr que les joueurs viennent vous demander comment vous avez pu voir ce qui s'était passé û avec raison. Puis il y a le scouting. En Ligue des Champions, je ne suis désigné que deux jours à l'avance. C'est trop tard pour bien se préparer. J'enregistre donc beaucoup de matches. Quand je sais quelles équipes je vais arbitrer, je consulte leurs cassettes et je regarde comment chacun joue, qui s'occupe des corners, des remises en jeu... Tout ça pour voir comment je devrai me placer. Sur une longue remise en jeu, par exemple, je dois être au premier ou au second poteau pour voir les duels aériens. Si je l'ignore, je risquerais de rater une phase. Non. Ce n'est pas parce qu'un joueur a une mauvaise réputation qu'il l'honorera dans ce match. Je n'ai jamais eu de problème avec Edgar Davids.. En apprenant que j'allais arbitrer le Celtic, j'ai lu quelques articles de Joos Valgaeren et le week-end précédent, j'ai suivi le match du Celtic sur Canal +. Si j'ai changé de travail, c'est parce que je dispose de plus de facilités. L'arbitrage n'est plus un hobby. Je dis toujours à Saskia, ma femme, qu'en fait, je combine deux emplois à temps plein. C'est parfois difficile. Idéalement, nous devrions être semi-professionnels : travailler le matin et nous concentrer sur le football l'après-midi. Récemment, je me suis occasionné une déchirure des ligaments. Pendant des semaines, j'étais deux fois par jour chez le kiné. Essayez d'intégrer ça dans votre agenda professionnel ! C'est la commission des arbitres qui tranche pour les duels entre ces deux clubs. Il y a un problème si on ne peut faire appel à nous pour aucun match de ces équipes. Non qu'on ne puisse compter sur d'autres arbitres, mais il faut leur laisser du temps. J'estime que nous devons entrer en compte pour les matches d'Anderlecht et du Club, même si nous serons suivis attentivement par tout le monde la première fois. Ce n'est pas parce qu'on se réunit qu'elle cessera. Tout ce que je demande, c'est du respect. Pendant les matches, en voyant certains changements tactiques, je me pose aussi des questions. Mais je n'en trahis rien. Les entraîneurs doivent être plus nuancés car, croyez-moi, la critique fait toujours mal. Je fais partie du top-30 d'Europe depuis août dernier. Cette demi-finale européenne m'incite à y croire. Les signaux semblent de bon augure mais je dois vivre match par match. Grèce-Ukraine devra être très bon. Si j'arbitre moins bien, c'en est fini de mes chances. On ne reprend que 16 arbitres pour l'EURO et seuls 12 d'entre eux siffleront un match. Parmi ceux-ci, huit ou neuf, peut-être dix, sont des certitudes. Il faut donc essayer d'être parmi les deux ou trois autres û ou les six derniers. Peter T'Kint" Robson et Van Gaal m'ont donné raison : ça m'a fait du bien "