C'est dans le plus grand silence que, pendant dix ans, à la rue de Neerpede et à la Drève Olympique, Anderlecht a travaillé sur un nouveau concept : former un joueur qui combine l'élégance et l'efficacité, la sobriété et l'audace. Le club a attendu le bon moment pour lancer ce prototype fabriqué de A à Z au laboratoire de Neerpede. En 2013, il décida que le moment était venu : John van den Brom lança Youri Tielemans, 16 ans à peine, dans un match contre Lokeren. Quatre ans plus tard, on s'aperçoit qu'Anderlecht a créé un monstre du calibre de Vincent Kompany, Anthony Vanden Borre et Romelu Lukaku. Un bon gars qui a une belle gueule et les pieds d'un joueur de tango. Un joueur capable de faire peur à tous les grands clubs européens.
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C'est dans le plus grand silence que, pendant dix ans, à la rue de Neerpede et à la Drève Olympique, Anderlecht a travaillé sur un nouveau concept : former un joueur qui combine l'élégance et l'efficacité, la sobriété et l'audace. Le club a attendu le bon moment pour lancer ce prototype fabriqué de A à Z au laboratoire de Neerpede. En 2013, il décida que le moment était venu : John van den Brom lança Youri Tielemans, 16 ans à peine, dans un match contre Lokeren. Quatre ans plus tard, on s'aperçoit qu'Anderlecht a créé un monstre du calibre de Vincent Kompany, Anthony Vanden Borre et Romelu Lukaku. Un bon gars qui a une belle gueule et les pieds d'un joueur de tango. Un joueur capable de faire peur à tous les grands clubs européens. ce fut le cas pour Romelu Lukaku, il y a quelques années, le script du Projet Tielemans avait été parfaitement mis au point. " Certains clubs établissent un programme individuel pour amener leurs plus grands talents en équipe première et ce fut le cas pour Tielemans à Anderlecht ", dit Landry Dimata, ami personnel de Tielemans. " A Anderlecht, ils ont su très rapidement ce qu'ils allaient faire de lui dès ses 16 ans. " Il a pourtant fallu attendre que Tielemans arrive vers la quinzaine pour qu'on le prépare à amuser le stade Constant Vanden Stock. Au sein du club, alors qu'il avait déjà signé son premier contrat professionnel à l'âge de 16 ans, plusieurs personnes avaient des doutes au sujet de son véritable potentiel. Son manque d'explosivité inquiétait plusieurs dirigeants. " Charly Musonda Jr et Adnan Januzaj étaient des dribbleurs, des techniciens qui impressionnaient les gens ", souligne Mohammed Ouahbi, coach des U21, qui a eu Tielemans sous ses ordres en U8, U11, U14 et U17. " Youri, lui, brillait par sa simplicité, tous ses mouvements étaient 'fonctionnels'. Il n'avait pas d'agent comme les autres et son entourage ne compilait pas les vidéos de lui sur YouTube. " En U14, il est toutefois apparu aux yeux des suiveurs de Neerpede que Tielemans avait énormément de talent. Lors de ses deux premiers matches, il avait inscrit six buts. Et tout au long de la saison, qu'il termina avec 30 buts, le déjà capitaine allait lutter avec les attaquants Aaron Leya Iseka et FrankMikal pour le titre de meilleur buteur. Mais au-delà de ses talents balle au pied, l'ado était déjà un meneur d'hommes. " Je me rappellerai toujours ce match où il a engueulé son gardien en U15 à Roulers parce qu'il avait encaissé un but à la dernière minute sur une petite erreur de main. Le score était de 1-9. Les gens autour du terrain me regardaient en se demandant : mais c'est qui ton joueur qui s'énerve comme ça ? " Thierry Verjans, aujourd'hui entraîneur-adjoint au Standard, entendait parler pour la première fois de Tielemans lorsqu'il reprenait les U16 d'Anderlecht. Normalement, il aurait dû l'avoir dans son équipe mais, à l'instar de plusieurs autres joueurs, Tielemans avait été promu en U17, une méthode habituellement utilisée pour déceler les limites d'un joueur. " Tout l'art consiste à faire monter les éléments talentueux de catégorie sans les brûler ", dit Verjans. " Un club et un entraîneur doivent se poser deux questions : le joueur a-t-il la maturité physique et mentale pour affronter des joueurs plus âgés ? Essayez d'expliquer à un papa ou à une maman pourquoi il vaudrait mieux que leur fils reste dans sa catégorie. Les parents sont souvent impatients. Ils pensent qu'en sautant une catégorie, leur fils arrivera plus rapidement en équipe première. Mais ça ne marche pas comme ça. Youri était précoce. A Anderlecht, il n'a fait que sauter les étapes. C'est la preuve qu'il était très doué. " Tielemans ne se souciait guère de savoir s'il jouait avec des gens de son âge ou pas. Tout ce qu'il voulait, c'était jouer. Mais tout le monde n'appréciait pas qu'on le fasse monter. Certains parents râlaient parce qu'il était capitaine des U17 alors qu'il était le plus jeune. C'était également à lui qu'on demandait de tirer les corners, les coups francs et les penalties. Il était si sûr de lui que personne n'avait le droit de s'approcher du ballon sur une phase arrêtée. " Mais c'est surtout sur le terrain que sa personnalité se manifestait ", dit Samuel Bastien (aujourd'hui au Chievo Verone), qui fut son équipier en U17. " Il ne parlait pas beaucoup mais lorsqu'il avait quelque chose à dire, tout le monde l'écoutait. " Et personne n'osait contredire le capitaine. Personne ne savait non plus si c'était l'entraîneur ou la direction qui lui avait confié le brassard. " A l'égard des anciens de l'équipe, ce n'était pas correct ", raconte un suiveur régulier des U17. " Il était donc normal qu'il y ait de la jalousie. Mais quand on voit où Tielemans en est aujourd'hui, on se dit qu'on n'a pas fait tout ça pour rien. " Son ascension rapide vers les sommets du football belge lui a aussi valu quelques lacunes au niveau de la post-formation. Comme il est passé directement des U17 au noyau A, certains aspects ont été négligés. Comme au niveau du travail physique. Le club réfléchit d'ailleurs à mettre en place un programme individuel afin d'augmenter sa capacité sur les longs sprints à forte intensité. Le but étant qu'il soit proche d'égaler les meilleurs, des milieux de terrain capables de courir à 24-25 km/h. A Neerpede, les entraîneurs de jeunes avaient pour mission de stimuler encore davantage les jeunes talents comme Tielemans. " J'ai entraîné pendant un an Franco Antonucci, qui est parti à Monaco ", dit Verjans. " Anderlecht le considérait comme un futur grand joueur et j'étais obligé de collaborer au projet. Je peux comprendre cette logique : dans un centre de formation, on ne fait pas des équipes, on forme des individus qui, un jour, doivent être capables d'évoluer en équipe première. J'avais des petits trucs pour stimuler mes meilleurs joueurs mais je faisais en sorte que les autres ne s'en aperçoivent pas. " Car à Neerpede, une seule chose compte : former des superstars au label made in Anderlecht. A 15 ans, des joueurs comme Romelu Lukaku, Mile Svilar et Tielemans savent qu'ils intégreront rapidement le noyau A. Dans certains cas, le club est contraint d'offrir de l'argent à la famille. C'est ainsi que Roger Lukaku aurait reçu 500.000 euros en échange de la promesse que Romelu signerait son premier contrat à Anderlecht. A l'époque, les finances d'Anderlecht n'étant pas au mieux, la direction considérait Romelu comme un ticket de Lotto gagnant. Faut-il, dès lors, s'étonner qu'Anderlecht traite ses jeunes talents comme des stars hollywoodiennes ? A Neerpede, les portes s'ouvrent plus facilement pour eux que pour les autres. On les chouchoute, on les met dans l'ouate, on les soigne. La cellule sociale, les délégués et les entraîneurs se coupent en quatre pour qu'ils ne manquent de rien. Leurs survêtements et leurs chaussures sont remplacés en moins de temps qu'il ne faut pour le dire. A l'échauffement, ils ne doivent faire que huit tours de terrain au lieu de dix, et les autres en font douze pour compenser. Tielemans a bénéficié de cela aussi. On ne lui faisait quasiment jamais de remarque sur son léger surpoids. Ces privilèges sont monnaie courante à Neerpede. Fabrice N'Sakala l'avait d'ailleurs pointé lorsqu'il déclara à Sport/Foot Magazine que " Tielemans et Praet avaient baigné dans l'ouate chez les jeunes. " " Des joueurs comme Lukaku, Tielemans et Svilar avaient un statut privilégié chez les jeunes ", confirme un ex-entraîneur de jeunes d'Anderlecht. " En U17, Lukaku n'a pas dû passer de tests physiques. Je me souviens aussi d'un match en déplacement où je l'ai remplacé parce qu'il n'était pas bon. Après la rencontre, j'ai immédiatement dû m'expliquer auprès de la direction de Neerpede. Et au retour, j'ai reçu un appel de Jean Kindermans (le directeur du centre de formation, ndlr) et j'ai à nouveau dû me justifier. C'était devenu une affaire d'Etat. Le message était clair : on ne touche pas à Romelu. " Les meilleurs jeunes d'Anderlecht peuvent compter sur un marketing puissant pour soigner leur image et augmenter leur valeur de façon artificielle. On les met discrètement sous les projecteurs. " Le club a résolument opté pour Tielemans car il a des caractéristiques plus bankables qu'un Dendoncker : c'est un Bruxellois, il a des origines étrangères et il est parfaitement bilingue. Prenez l'exemple de Svilar : il n'a encore rien prouvé au plus haut niveau mais tous les supporters le connaissent déjà. Par contre, combien de personnes connaissaient Dimata avant cette saison ? " " A-t-il été mis en avant par le club ? Ils ont eu raison de l'amener très tôt en équipe première ", assure Samuel Bastien. " Il a fait toutes ses classes chez les jeunes du club, il a l'ADN du club en lui, il représente Anderlecht. " S'il veut encore produire un Tielemans lors des prochaines années, Anderlecht devra rivaliser avec les clubs anglais. Récemment, les Bruxellois ont trop souvent vu leurs meilleurs jeunes rejoindre des clubs de Premier League : d'abord Januzaj puis Charly Musonda Junior. Toutes les manoeuvres sont bonnes pour tromper les clubs anglais. " La plupart des scouts viennent voir des matches de l'équipe nationale ", dit un agent que l'on voit souvent à Neerpede. " Les clubs ont donc intérêt à ne pas avoir trop d'internationaux. Je sais que Jean Kindermans invoque souvent la fatigue pour ne pas laisser partir certains joueurs. Ou alors, il demande qu'on les fasse jouer à une place qui n'est pas la leur ou qu'on les laisse sur le banc. Tout cela pour ne pas attirer l'attention des clubs étrangers. " A Neerpede, beaucoup de jeunes se comportent comme des vedettes, et même leurs adversaires les vénèrent. Dans ces conditions, il n'est pas facile pour les parents de garder la tête froide et de s'engager à moyen terme avec Anderlecht. Monsieur Tielemans, comme l'appelle Roger Vanden Stock, est resté et il a même resigné à l'âge de 18 ans. " Anderlecht doit remercier son entourage ", dit l'agent. " Quand la famille commence à se dire qu'elle peut gagner de l'argent, c'est fini. Regardez Musonda. Mais combien de matches européens a-t-il joué ? Tielemans en est déjà plus de 150 rencontres sous le maillot d'Anderlecht et il a même joué en Ligue des Champions. " Le choix de faire de Tielemans une figure de proue n'est bien entendu pas innocent : les qualités footballistiques du Bruxellois sont supérieures à la moyenne mais c'est aussi un joueur très apprécié en société et qui vient d'une famille équilibrée. Des caractéristiques qui correspondent à l'image d'un footballeur-gentleman comme Paul Van Himst ou Pär Zetterberg et qu'Anderlecht adore. On peut même faire le lien entre le parcours scolaire d'un joueur et ses chances de réussite à Anderlecht. Tielemans, Dendoncker, Praet, Heylen ont tous obtenu leur diplôme de l'enseignement secondaire. Le club réfléchit désormais comment encadrer au mieux les caractères plus difficiles. Youri n'est, par contre, pas un suiveur. La saison dernière, il écoutait à peine les pseudo-leaders du vestiaire comme Proto ou Deschacht. " Mais je ne l'ai jamais vu manquer de respect à personne au sein du vestiaire. Ceux qui disent ça sont des jaloux ", explique son ex-coéquipier Dodi Lukebakio, transféré cette saison à Toulouse. " Ça a toujours été un garçon avec une mentalité au-dessus de la normale. Ça se sent qu'il a envie de résussir, qu'il a envie d'aller loin. Et il a su saisir sa chance au bon moment alors que moi j'ai fait des erreurs, je ne me posais pas les bonnes questions. Youri a connu quelques bas mais il ne lâchait pas. Il voyait comment j'étais, quand je m'emballais, il me recadrait, il me disait de ne pas lâcher. Il a un an de moins que moi mais c'est une sorte de grand frère car il était déjà chez les pros quand on y a débarqué. Il connaissait le milieu. Moi je n'avais pas d'entourage, j'étais seul, libre, trop libre. " PAR ALAIN ELIASY ET THOMAS BRICMONT - PHOTOS BELGAIMAGE" Il a fait toutes ses classes chez les jeunes du club, il a l'ADN du club en lui, il représente Anderlecht. " SAMUEL BASTIEN " Youri n'avait pas d'agent comme les autres et son entourage ne compilait pas les vidéos de lui sur YouTube. " MO OUAHBI " Je ne l'ai jamais vu manquer de respect à personne au sein du vestiaire. Ceux qui disent ça sont des jaloux. " DODI LUKEBAKIO