Après une longue journée sous une température de 40°, le travailleur bengali Mohammed Suman Miah s'effondre sur place. Il ne se réveillera plus. "Crise cardiaque naturelle non liée au travail", selon le certificat émis par le Ministère de la Santé Publique du Qatar. Suman Miah (34 ans) avait pourtant satisfait sans problème à la visite médicale obligatoire.
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Après une longue journée sous une température de 40°, le travailleur bengali Mohammed Suman Miah s'effondre sur place. Il ne se réveillera plus. "Crise cardiaque naturelle non liée au travail", selon le certificat émis par le Ministère de la Santé Publique du Qatar. Suman Miah (34 ans) avait pourtant satisfait sans problème à la visite médicale obligatoire. La mort de cet homme fait partie d'une série de décès suspects recensés par Amnesty International en août 2021. L'organisme de défense des droits humains fait état d'agents de sécurité postés en plein soleil durant des heures et de chauffeurs de camions traversant le désert sans air conditionné. De 2008 à 2019, les autorités du Qatar ont classé 70% des décès de travailleurs du sud-est asiatique sous les catégories "causes naturelles" ou "crise cardiaque". Selon Amnesty, le Qatar n'enquête pas suffisamment sur les causes des décès, ce qui lui permet de nier les signes d'avertissement et d'éviter les compensations versées aux familles. Le Qatar prétend pourtant que depuis 2017, il a accompli de gros progrès en matière de droit des travailleurs immigrés. Il prévoit ainsi des périodes de repos en été, il a amélioré les logements et a instauré un salaire minimum de 1000 riyals, soit 240 euros. Il a également aboli la kafala, le système de parrainage en vigueur, ce qui doit permettre aux travailleurs de changer plus librement d'emploi ou de quitter le pays. En 2010, peu après l'attribution de la Coupe du monde au Qatar, le syndicat international BWI avait voulu entrer en contact avec les autorités du pays. "Nous le faisons avant chaque grand événement comme les Jeux Olympiques ou la Coupe du monde de football", dit Gianni De Vlaminck, secrétaire fédéral de la FGTB Construction. "Avec le Qatar, ce fut très difficile. Nous ne sommes tombés d'accord sur les visites de chantiers et les contrôles qu'en 2017." Pour cela, il a fallu que l'Organisation Internationale du Travail des Nations Unies menace de mener une enquête formelle. Pourquoi le Qatar a-t-il attendu aussi longtemps? Et les réformes annoncées - après la construction des stades - sont-elles vraiment sincères? "L'État qatari considère les réformes comme une nécessité stratégique", dit Gerd Nonneman, professeur de relations internationales à l'Université de Georgetown, à Doha. "Il veut fonder sa marque (voir encadré, ndlr) et se passerait volontiers de toutes ces critiques. Il est sous le choc. Le Qatar n'a pas de problème à répondre aux questions des organisations des droits de l'Homme et des syndicats. Il s'est montré constructif. Par contre, c'est le ton employé par les médias internationaux qui le dérange." Nonneman pense que l'élite politique a compris depuis longtemps que les lois du travail devaient être plus strictes. "Les leaders pensent que des travailleurs mieux protégés et plus motivés rendront l'économie plus efficace. Cela fait des années que l'émir Tamim bin Hamad Al Thani pousse à la réforme, mais il a dû faire face à l'opposition du monde des affaires. La société ne s'est montrée réceptive que récemment. Notamment parce qu'après le boycott de pays voisins comme l'Arabie Saoudite, les Émirats Arabes Unis et le Bahreïn, tout le monde s'est rangé du côté de l'émir." Mais l'application des nouvelles règles n'est pas encore au point. En mars 2021, Amnesty Qatar appelait à plus de sanctions contre les abus. L'organisation rappelait aussi à Gianni Infantino les responsabilités de la FIFA. "Tout passe par l'application des réformes", dit Laith Abu Zeyad, d'Amnesty. "Tant qu'elles ne sont pas mises en pratique, la vie des travailleurs immigrés restera dure et le Qatar restera le terrain de jeu d'employeurs peu scrupuleux qui les exploitent sans risque." Zeyad craint que la résistance de certaines entreprises marque un recul. "Les autorités doivent les sanctionner afin de décourager ces agissements." Selon Nonneman, on ne peut pas accuser les autorités du Qatar de manquer de volonté. "Mais pour appliquer la loi, elles ont besoin de la collaboration des entreprises et ce n'est pas toujours le cas. Le Qatar a un petit staff d'inspecteurs et veut l'élargir. Certaines firmes ont perdu des contrats parce qu'elles ne respectaient pas les nouvelles lois." Il fait remarquer que les derniers rapports d'Amnesty, Human Rights Watch et du syndicat ITUC sont plus positifs. Haavard Melnæs, journaliste d'investigation du magazine norvégien Josimar, n'est pas impressionné. "Depuis que l'Organisation Internationale du Travail a un bureau au Qatar, les syndicats sont utilisés comme outil de propagande. Ceux qui collaborent avec le Qatar ne le critiquent plus en public, ils font des suggestions en interne. Pour le Qatar, c'est une façon de les faire taire, car ces organisations ont une peur bleue que les portes se referment. Soutenues par les syndicats, les autorités prétendent que 70.000 travailleurs ont changé de travail depuis l'abolissement de la kafala. Mais quand on leur demande des preuves, on n'en a pas. C'est un nombre imaginaire. Selon mes sources, il reste très difficile pour un travailleur immigré de changer de boulot. Les syndicats jouent un rôle dangereux et malhonnête." Pour Melnæs, le Qatar est une dystopie. "D'un côté, les gens les plus riches du monde vivent dans le luxe. De l'autre, des travailleurs immigrés bossent sept jours par semaine pour une bouchée de pain. Le Qatar a les moyens de changer leur vie, mais ça ne l'intéresse pas. C'est déprimant." Il n'hésite pas à parler d'apartheid. "Les travailleurs vivent totalement à l'écart des Qataris. La police les chasse des parcs, leurs bus ne peuvent pas emprunter l'autoroute et à la pharmacie, il y a deux files. En prison, les immigrés peuvent téléphoner deux fois par semaine tandis que les Qataris ont accès à leur téléphone et à leur ordinateur portable en permanence, ce qui leur permet de se faire livrer des repas par les meilleurs restaurants de Doha." TheGuardian fait remarquer que cette Coupe du monde est inévitablement celle des inégalités. "Elle est organisée par le pays le plus riche du monde et construite par les gens des États les plus pauvres." Le journal se base sur des statistiques d'ambassades selon lesquels plus de 6. 500 immigrés d'Inde, du Pakistan, du Népal, du Bangladesh et du Sri Lanka sont morts au Qatar depuis l'attribution du tournoi. Selon les autorités, en fonction de la taille et de la démographie de la population, ce taux de mortalité "correspond aux attentes". "Cet article ne repose sur rien", dit Nonneman. "Pire: il prouve le contraire de ce qu'il prétend. 6.500 morts en dix ans sur une population immigrée de 1,4 million d'habitants, c'est plutôt peu. Les chiffres doivent être pareils en Belgique. D'ailleurs, une majorité de travailleurs immigrés du sud-est asiatique ne travaille pas dans la construction mais dans des bureaux ou dans le secteur des services. En prétendant le contraire, le Guardian fait preuve de racisme." La FIFA se retranche derrière les explications du Qatar. "Grâce aux mesures plus strictes, le nombre d'accidents sur les chantiers du Mondial est plus bas que celui d'autres chantiers dans le monde." Selon le comité d'organisation, 37 personnes ont trouvé la mort sur un chantier et dans 34 cas, ce n'était pas lié au travail. Mais si le taux de mortalité est normal, pourquoi le Qatar fait-il autant de mystère? Pourquoi le Guardian a-t-il dû faire appel aux chiffres des ambassades? "La critique sur le manque de transparence est fondée", dit Nonneman. "Elle vient en partie du fait qu'avant, la situation était plus grave. Mais c'est aussi un problème de capacité. Pendant longtemps, aucun organisme n'a collecté et interprété ces chiffres."L'article a surtout fait scandale en Scandinavie. En Norvège, des fans ont publié un manifeste demandant aux clubs de ne pas faire dans le sportswashing. Pas de sponsor du Qatar, d'Arabie Saoudite ou des Émirats Arabes Unis. Pas de stage dans ces pays non plus. Tromsø a secoué le cocotier en parlant de "corruption et d'esclavage moderne au Qatar" et en appelant la Fédération norvégienne à boycotter la Coupe du monde. Une demi-douzaine de clubs de D1 ont suivi. Avant le match face à Gibraltar, Erling Haaland et ses équipiers sont montés sur le terrain avec des t-shirts portant la mention "Droits humains sur le terrain et en dehors". Les Belges ont également lancé une action. Avant le match contre la Biélorussie, ils ont lancé le slogan "Football supports change". Mais alors que les Diables rouges sont souvent très engagés socialement - songez au Black Lives Matter - beaucoup les ont trouvés bien mous pour le coup. Les liens entre le football et les pays du Golfe empêchent-ils une réaction plus forte? Toby Alderweireld, qui n'a pas voulu répondre à nos questions, est parti au Qatar. Et Kevin De Bruyne joue pour un club sponsorisé par un pays, les Émirats Arabes Unis, encore moins attentif aux droits humains que le Qatar. Qatar Airways remplit les caisses de la FIFA et Besix (voir encadré) sponsorise les Diables rouges. Selon ceux-ci, ce partenariat ne joue aucun rôle dans le manque d'activisme belge. "Effectivement, nous n'avons pas le pouvoir de les diriger", dit Celine Verloigne, porte-parole de Besix. Hedeli Sassi, manager des affaires sociales de l'Union belge, confirme: "Nous n'avons pas d'agenda caché. Cette prise de position était-elle si faible? En tout cas, contrairement à ce qui s'est peut-être passé dans d'autres pays, nous n'avons pas dû convaincre les joueurs." Un boycott semble cependant impensable. À la Fédération belge aussi, on préfère la méthode douce. On reconnaît que le Qatar évolue - en partie grâce au football - mais on veut continuer à faire pression sur le pays. C'est pour cela qu'en août 2021, la RBFA s'est mise à table avec les organisations des droits humains et les syndicats. "Nous avons remarqué que les choses bougeaient en Scandinavie et nous avons approché Peter Bossaert, qui s'est tout de suite dit favorable à une collaboration", dit De Vlaminck, de la FGTB Construction. "La Belgique est numéro 1 mondiale, elle doit donc en faire davantage que les autres pays." Voici ce que disait Bossaert, directeur général de l'Union belge, à ce sujet: "La Coupe du monde ne peut pas être une fête si nous fermons les yeux sur les conditions de travail avant le tournoi." Pourquoi seulement maintenant? Sassi: "À la Fédération aussi, beaucoup de choses ont changé. Bossaert est très concerné par les sujets sociaux. Lorsqu'on s'est intéressé davantage au Qatar au début de la campagne de qualification, nous nous sommes dit qu'il était temps." Sassi croit que le football permet d'aborder des thèmes difficiles. "La preuve en est qu'on a beaucoup moins parlé des championnats du monde de cyclisme au Qatar." Bossaert a l'intention de visiter le Qatar et il a déjà pris contact avec l'ambassade de Belgique. Ces initiatives ravissent De Vlaminck. "Tout le monde sait que l'attribution de la Coupe du monde au Qatar était une erreur. À un certain moment, tout le monde a appelé au boycott et la politique s'en est mêlée. Nous n'avons pas voulu faire cela. S'il fallait boycotter, c'était il y a dix ans, pas maintenant que les stades sont construits. Le Mondial aura lieu au Qatar. Nous avons jugé plus utile que la Fédération joue son rôle au sein de la FIFA. Si la Belgique se qualifie et que l'Union belge se met à la recherche d'hôtels et de centres d'entraînement, elle peut exiger le respect des travailleurs dans les contrats." La Coupe du monde ne doit pas être une fin en soi. Bien que les stades soient finis, les agents de sécurité, le personnel des hôtels et le personnel de nettoyage continuent à travailler. BWI travaille à la mise sur pied d'un migrant center au Qatar, une sorte de syndicat light où les travailleurs pourront faire part de leurs grief. "Nous tentons de l'imposer par le biais de la FIFA", dit De Vlaminck. La FIFA met également en garde contre un boycott. "Nous reconnaissons que chaque mort est une tragédie", dit Infantino. "Mais à la FIFA, nous avons toujours été partisans du dialogue. C'est la seule façon d'amener du changement." Infantino a la mémoire courte: historiquement, la FIFA a toujours séparé le football de la politique. Le fait qu'elle tienne désormais compte des droits humains et de l'environnement dans la procédure d'attribution d'une Coupe du monde prouve que la pression a porté ses fruits. Ce sera peut-être le plus grand héritage du Mondial au Qatar.