Jeudi 11 mars, Beveren. Tandis que, sur le coup de dix heures, le noyau pro des Jaune et Bleu entame sa seule séance de préparation de la journée sur l'une des aires d'entraînement qui jouxtent le stade du Freethiel, Régis Laguesse (54 ans) nous reçoit non loin de là dans l'un des bureaux administratifs du club. En l'absence du directeur sportif Jean-Marc Guillou, parti superviser le fonctionnement de son académie de Madagascar (v. cadre), c'est à son adjoint auprès des " Académiciens " qu'il incombe de régler les affaires courantes. Comme la finalisation, peu avant notre arrivée, par exemple, du dossier d' Arsène Né, en partance pour le Metalurg Donetsk où il est appelé à retrouver un autre de ses frères de couleur ayant transité, tout comme lui, à la Klapperstraat : Yaya Touré, transféré au tout début de l'hiver.

" Si Yaya a convaincu son pote de le rejoindre en Ukraine, c'est qu'il n'y est pas si mal loti que certains ont bien voulu le dire ", observe notre interlocuteur en faisant allusion aux commentaires qui avaient accompagnés lors du mercato, le passage du joueur à un club moins prestigieux que son voisin et rival du Shaktar. " Il n'a pas perdu au change pour autant ", renchérit Laguesse. " Car si le Club Brugeois avait éliminé le Shaktar, aux tirs au but lors du dernier tour préliminaire de la Ligue des Champions 2002-03, il s'était cassé les dents, durant la même saison, face au Metalurg, venu lui donner la réplique lors d'un match amical : 1-1 ".

Avec Vénance Zézé Zezeto, cédé à Gand l'été dernier, et Gilles Yapi Yapo, passé au FC Nantes cet hiver, c'est, à l'exception de Josselynn Joss Péhé, toute la première promotion africaine, débarquée en 2001 au pays de Waes, qui est allée tenter sa chance sous d'autres cieux.

" C'est la preuve que chacune des parties y trouve son compte ", dit Laguesse. " L'ASEC d'Abidjan d'abord, dont les Académiciens défendaient obligatoirement les couleurs avant d'émigrer en Belgique ; Beveren, qui a profité û et qui profite d'ailleurs toujours û de leur apport pour faire bonne figure au sein de l'élite, et enfin les principaux intéressés eux-mêmes qui, grâce au bagage emmagasiné en cours de route, tant en Côte d'Ivoire qu'ici même, focalisent l'attention de cercles plus huppés avant de pouvoir s'y réaliser, tant sportivement que financièrement ".

Négrier ou bienfaiteur ?

Fort de cette réussite, qui en appellera inévitablement d'autres tant les promotions suivantes apparaissent talentueuses, elles aussi, Régis Laguesse s'insurge de manière véhémente contre ceux qui parlent de pratiques négrières : " Si Jean-Marc Guillou et moi sommes esclavagistes parce qu'un garçon comme Kolo Touré, issu de notre Académie, a un salaire princier à Arsenal ou qu' Aruna Dindane, qui a eu droit au même écolage, est payé lui aussi rubis sur l'ongle à Anderlecht, je veux bien accepter cette appellation. Au lieu de nous montrer du doigt, sous prétexte que nous faisons de l'argent sur le dos de ceux qui ont été transférés, les gens feraient bien de s'arrêter à d'autres considérations. Sans notre intervention, jamais les deux précités n'auraient gagné royalement leur vie à présent. Quant aux autres, qui n'ont pas encore acquis la même notoriété, ils ne sont pas démunis non plus. A Beveren, en leur qualité d'extra-communautaires, tous les Ivoiriens perçoivent le minimum légal de 60.424 euros brut par an. Est-ce donc cela, la traite des Noirs ? Je ne le pense pas ".

L'intention du ministre flamand du Travail, Renaat Landuyt, de dresser procès-verbal à Jean-Marc Guillou pour avoir perçu 30 % sur le montant des transferts de Yaya Touré et Arsène Né à Metalurg Donetsk ainsi que de Gilles Yapi Yapo au FC Nantes (on parle de 2,1, 1,2 et 1,5 million d'euros respectivement mais ce sont des chiffres non confirmés) se heurte lui aussi à une incompréhension totale chez Régis Laguesse. " J'ai cru comprendre que d'après le Décret flamand sur le Travail, une commission de 7 % maximum est admise pour le manager. Et c'est là que le bât blesse car Jean-Marc Guillou est tout sauf un agent de joueurs. Auquel cas, son nom figurerait sur la liste officielle de la FIFA. Dans le cas qui nous préoccupe, les trois parties qui, au départ, ont injecté de l'argent dans le club û la SA Goal (société au capital d'1,5 million d'euros dont sont actionnaires le club d'Arsenal et des personnes privées de Beveren), le club de Beveren et Jean-Marc Guillou (qui a investi lui-même 300.000 euros à son arrivée au Freethiel), ndlr û ont convenu d'une clé de répartition de 40 % pour la société anonyme et de 30 % pour les deux autres composantes sur la revente des joueurs. Cet argent ne va toutefois pas dans la poche de Guillou. Il est destiné à assurer la pérennité des deux académies qu'il a mises sur pied à ce jour. Pour avoir été moi-même patron de cette structure à Abidjan, je sais que son budget de fonctionnement était de 300.000 euros annuellement. Depuis sa création, en 1994, il en va donc là d'un débours de trois millions d'euros. N'est-il pas logique, dans ces conditions, d'obtenir un retour sur cet investissement ? De fait, si au lieu d'avoir décliné son nom, Jean-Marc Guillou avait plutôt choisi comme appellation le groupement Tartempion, c'est sûr qu'on n'y aurait rien trouvé à redire ".

Ils ne comptent pas

La séance de préparation touche à sa fin et la plupart des joueurs regagnent les vestiaires. Seuls les derniers arrivés Seydou Kanté Badjan, ArmandMondakanMahan et Romeo Secka se livrent à quelques extras sur la pelouse.

" Ce qui me frappe chez tous ces footballeurs ivoiriens, c'est qu'ils jouent non pas POUR le plaisir mais AVEC plaisir, tout simplement ", observe le coach, Herman Helleputte. " La différence est importante car jouer pour le plaisir induirait qu'ils reçoivent triomphe ou défaite d'un même front. Or, ce n'est pas vrai du tout. Ils sont tous extrêmement ambitieux et n'apprécient guère les revers. Il suffit de se rappeler leur rentrée aux vestiaires après le match contre Anderlecht pour s'en convaincre. Ce soir-là, c'était franchement l'émeute dans le couloir (il rit). Je peux le comprendre. Le football, c'est leur passion, leur raison de vivre. Ici, contrairement à ce que j'ai connu parfois ailleurs, il ne faut jamais leur botter les fesses parce qu'ils n'ont pas envie. Au contraire, donnez-leur un ballon et ils s'amuseront sans compter. Ils se livrent toujours corps et âme et c'est pourquoi il n'y a guère de différence entre nos matches à domicile et à l'extérieur. Les chiffres sont d'ailleurs là qui l'attestent, puisque nous comptons le même nombre de succès à domicile qu'en déplacement. Lutter pour un point, c'est toutefois un concept que je ne parviens pas à leur inculquer. Parfois, cela a son charme. Comme quand on s'impose in extremis, alors que le nul aurait déjà été un bon point. Mais lorsqu'on perd dans les mêmes circonstances, il y a évidemment de quoi se lamenter. Personnellement, je ne m'en fais pas outre mesure. Mais, du côté de la direction, certains aimeraient que les joueurs fassent preuve, parfois, de plus de discernement. Mais jouer avec la calculette n'est pas inscrit dans leurs gènes ".

L'Anversois, qui a repris en main les rênes de l'équipe la saison passée, est heureux du chemin accompli dans l'intervalle : " En 2001-02, le club avait terminé bon dernier avec 14 points à peine. Si le RWDM et le FC Malinois n'avaient pas été radiés, il aurait fait la culbute. L'année dernière, pour mes débuts ici, nous avions terminé 11e avec 38 points. Cette fois, tout porte à croire que nous finirons aisément dans la première moitié du tableau avec un total plus élevé. C'est bien, mais avec des garçons aussi importants que Yaya Touré, Gilles Yapi Yapo et Arsène Né le club aurait pu viser une place européenne. C'est, bien sûr, toujours possible, puisque nous sommes encore en lice en Coupe de Belgique et que nous avons un beau coup à jouer. Autrefois, Beveren avait la réputation d'être le petit Anderlecht, tant son football académique ressemblait, toutes proportions gardées, à celui du grand club de la capitale. A présent, quand je vois le Sporting à l'£uvre et mon Beveren, je me demande parfois qui est le petit et qui est le grand Anderlecht ?"

Bruno Govers

" Des négriers, nous ? DEMANDEZ à DINDANE " (Régis Laguesse

" A voir le Sporting et mon Beveren, QUI EST LE GRAND ANDERLECHT ?" (Herman Helleputte)

Jeudi 11 mars, Beveren. Tandis que, sur le coup de dix heures, le noyau pro des Jaune et Bleu entame sa seule séance de préparation de la journée sur l'une des aires d'entraînement qui jouxtent le stade du Freethiel, Régis Laguesse (54 ans) nous reçoit non loin de là dans l'un des bureaux administratifs du club. En l'absence du directeur sportif Jean-Marc Guillou, parti superviser le fonctionnement de son académie de Madagascar (v. cadre), c'est à son adjoint auprès des " Académiciens " qu'il incombe de régler les affaires courantes. Comme la finalisation, peu avant notre arrivée, par exemple, du dossier d' Arsène Né, en partance pour le Metalurg Donetsk où il est appelé à retrouver un autre de ses frères de couleur ayant transité, tout comme lui, à la Klapperstraat : Yaya Touré, transféré au tout début de l'hiver. " Si Yaya a convaincu son pote de le rejoindre en Ukraine, c'est qu'il n'y est pas si mal loti que certains ont bien voulu le dire ", observe notre interlocuteur en faisant allusion aux commentaires qui avaient accompagnés lors du mercato, le passage du joueur à un club moins prestigieux que son voisin et rival du Shaktar. " Il n'a pas perdu au change pour autant ", renchérit Laguesse. " Car si le Club Brugeois avait éliminé le Shaktar, aux tirs au but lors du dernier tour préliminaire de la Ligue des Champions 2002-03, il s'était cassé les dents, durant la même saison, face au Metalurg, venu lui donner la réplique lors d'un match amical : 1-1 ". Avec Vénance Zézé Zezeto, cédé à Gand l'été dernier, et Gilles Yapi Yapo, passé au FC Nantes cet hiver, c'est, à l'exception de Josselynn Joss Péhé, toute la première promotion africaine, débarquée en 2001 au pays de Waes, qui est allée tenter sa chance sous d'autres cieux. " C'est la preuve que chacune des parties y trouve son compte ", dit Laguesse. " L'ASEC d'Abidjan d'abord, dont les Académiciens défendaient obligatoirement les couleurs avant d'émigrer en Belgique ; Beveren, qui a profité û et qui profite d'ailleurs toujours û de leur apport pour faire bonne figure au sein de l'élite, et enfin les principaux intéressés eux-mêmes qui, grâce au bagage emmagasiné en cours de route, tant en Côte d'Ivoire qu'ici même, focalisent l'attention de cercles plus huppés avant de pouvoir s'y réaliser, tant sportivement que financièrement ". Fort de cette réussite, qui en appellera inévitablement d'autres tant les promotions suivantes apparaissent talentueuses, elles aussi, Régis Laguesse s'insurge de manière véhémente contre ceux qui parlent de pratiques négrières : " Si Jean-Marc Guillou et moi sommes esclavagistes parce qu'un garçon comme Kolo Touré, issu de notre Académie, a un salaire princier à Arsenal ou qu' Aruna Dindane, qui a eu droit au même écolage, est payé lui aussi rubis sur l'ongle à Anderlecht, je veux bien accepter cette appellation. Au lieu de nous montrer du doigt, sous prétexte que nous faisons de l'argent sur le dos de ceux qui ont été transférés, les gens feraient bien de s'arrêter à d'autres considérations. Sans notre intervention, jamais les deux précités n'auraient gagné royalement leur vie à présent. Quant aux autres, qui n'ont pas encore acquis la même notoriété, ils ne sont pas démunis non plus. A Beveren, en leur qualité d'extra-communautaires, tous les Ivoiriens perçoivent le minimum légal de 60.424 euros brut par an. Est-ce donc cela, la traite des Noirs ? Je ne le pense pas ". L'intention du ministre flamand du Travail, Renaat Landuyt, de dresser procès-verbal à Jean-Marc Guillou pour avoir perçu 30 % sur le montant des transferts de Yaya Touré et Arsène Né à Metalurg Donetsk ainsi que de Gilles Yapi Yapo au FC Nantes (on parle de 2,1, 1,2 et 1,5 million d'euros respectivement mais ce sont des chiffres non confirmés) se heurte lui aussi à une incompréhension totale chez Régis Laguesse. " J'ai cru comprendre que d'après le Décret flamand sur le Travail, une commission de 7 % maximum est admise pour le manager. Et c'est là que le bât blesse car Jean-Marc Guillou est tout sauf un agent de joueurs. Auquel cas, son nom figurerait sur la liste officielle de la FIFA. Dans le cas qui nous préoccupe, les trois parties qui, au départ, ont injecté de l'argent dans le club û la SA Goal (société au capital d'1,5 million d'euros dont sont actionnaires le club d'Arsenal et des personnes privées de Beveren), le club de Beveren et Jean-Marc Guillou (qui a investi lui-même 300.000 euros à son arrivée au Freethiel), ndlr û ont convenu d'une clé de répartition de 40 % pour la société anonyme et de 30 % pour les deux autres composantes sur la revente des joueurs. Cet argent ne va toutefois pas dans la poche de Guillou. Il est destiné à assurer la pérennité des deux académies qu'il a mises sur pied à ce jour. Pour avoir été moi-même patron de cette structure à Abidjan, je sais que son budget de fonctionnement était de 300.000 euros annuellement. Depuis sa création, en 1994, il en va donc là d'un débours de trois millions d'euros. N'est-il pas logique, dans ces conditions, d'obtenir un retour sur cet investissement ? De fait, si au lieu d'avoir décliné son nom, Jean-Marc Guillou avait plutôt choisi comme appellation le groupement Tartempion, c'est sûr qu'on n'y aurait rien trouvé à redire ". La séance de préparation touche à sa fin et la plupart des joueurs regagnent les vestiaires. Seuls les derniers arrivés Seydou Kanté Badjan, ArmandMondakanMahan et Romeo Secka se livrent à quelques extras sur la pelouse. " Ce qui me frappe chez tous ces footballeurs ivoiriens, c'est qu'ils jouent non pas POUR le plaisir mais AVEC plaisir, tout simplement ", observe le coach, Herman Helleputte. " La différence est importante car jouer pour le plaisir induirait qu'ils reçoivent triomphe ou défaite d'un même front. Or, ce n'est pas vrai du tout. Ils sont tous extrêmement ambitieux et n'apprécient guère les revers. Il suffit de se rappeler leur rentrée aux vestiaires après le match contre Anderlecht pour s'en convaincre. Ce soir-là, c'était franchement l'émeute dans le couloir (il rit). Je peux le comprendre. Le football, c'est leur passion, leur raison de vivre. Ici, contrairement à ce que j'ai connu parfois ailleurs, il ne faut jamais leur botter les fesses parce qu'ils n'ont pas envie. Au contraire, donnez-leur un ballon et ils s'amuseront sans compter. Ils se livrent toujours corps et âme et c'est pourquoi il n'y a guère de différence entre nos matches à domicile et à l'extérieur. Les chiffres sont d'ailleurs là qui l'attestent, puisque nous comptons le même nombre de succès à domicile qu'en déplacement. Lutter pour un point, c'est toutefois un concept que je ne parviens pas à leur inculquer. Parfois, cela a son charme. Comme quand on s'impose in extremis, alors que le nul aurait déjà été un bon point. Mais lorsqu'on perd dans les mêmes circonstances, il y a évidemment de quoi se lamenter. Personnellement, je ne m'en fais pas outre mesure. Mais, du côté de la direction, certains aimeraient que les joueurs fassent preuve, parfois, de plus de discernement. Mais jouer avec la calculette n'est pas inscrit dans leurs gènes ". L'Anversois, qui a repris en main les rênes de l'équipe la saison passée, est heureux du chemin accompli dans l'intervalle : " En 2001-02, le club avait terminé bon dernier avec 14 points à peine. Si le RWDM et le FC Malinois n'avaient pas été radiés, il aurait fait la culbute. L'année dernière, pour mes débuts ici, nous avions terminé 11e avec 38 points. Cette fois, tout porte à croire que nous finirons aisément dans la première moitié du tableau avec un total plus élevé. C'est bien, mais avec des garçons aussi importants que Yaya Touré, Gilles Yapi Yapo et Arsène Né le club aurait pu viser une place européenne. C'est, bien sûr, toujours possible, puisque nous sommes encore en lice en Coupe de Belgique et que nous avons un beau coup à jouer. Autrefois, Beveren avait la réputation d'être le petit Anderlecht, tant son football académique ressemblait, toutes proportions gardées, à celui du grand club de la capitale. A présent, quand je vois le Sporting à l'£uvre et mon Beveren, je me demande parfois qui est le petit et qui est le grand Anderlecht ?" Bruno Govers" Des négriers, nous ? DEMANDEZ à DINDANE " (Régis Laguesse " A voir le Sporting et mon Beveren, QUI EST LE GRAND ANDERLECHT ?" (Herman Helleputte)